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Portrait
Jacques Schwarz-Bart : Brother Jack dans le Barrio new-yorkais
LE MONDE | 29.08.06 | 16h06 • Mis à jour le 29.08.06 | 16h06


Guadeloupéen par sa mère, d'ascendance juive par son père, Jacques Schwarz-Bart, 44 ans, a changé quatre fois de peau.
La première, en venant au monde inanimé : les tambours de Noël aux Antilles le réveillent. La deuxième, en quittant l'administration - il est diplômé de Sciences Po - pour apprendre, à 25 ans, le saxophone. La troisième, en 1987, quand la prestigieuse Berklee School de Boston l'admet dans ses rangs. La plus récente, en 2004, en s'émancipant du rôle de "sideman" (second rôle) le plus demandé de New York pour fonder son groupe et composer à temps complet.

Jacques Schwarz-Bart n'habite pas Brooklyn, contrairement aux artistes, mais le Barrio. Il est né sous les tropiques, a habité en Suisse, vécu dans les meilleurs lieux. Depuis qu'il a tout plaqué pour la musique, il ne lâche plus le quartier, assez haut dans le West Side. Jacques Schwarz-Bart, que le Tout-New York musicien a nommé "Brother Jack", a besoin du Barrio.

Le Barrio, c'est Porto Rico à New York, sa cuisine, ses tavernes, sa pauvreté, sa façon de bouger, son bruit inimitable sur fond de salsa. Au mur de la Fonda Boricua ("la taverne portoricaine"), une phrase de Walter Benjamin, une autre d'un passant ordinaire : "Le Barrio, village de ma naissance, où je reviens embrasser la vérité." Sinon, des drapeaux, une maison de tortue, un coq fier, des masques, une tête de taureau, plein de lampions : "Ici, je me sens chez moi. La musique est partout, comme aux Antilles. Si ma dernière oeuvre, Soné Ka-la, monte vers la veillée funèbre, c'est dans le sens d'une célébration, une célébration rituelle qui la distingue de la fête : la célébration de la vie devant la mort. Ici, les gens comprennent cela."

"Je ne sais plus qui a dit, entre la joie et le plaisir, il faut choisir." Regard net, corps de danseur, sourire offert : "Je ne néglige pas le plaisir, mais dans l'art, la joie l'emporte." Bande-son permanente : la salsa de la Fania All-Stars, appels des cuistots, rires des serveuses, gazouillis d'enfants, conversations d'enfer. "Mon rapport à la mort ne doit rien à la peur. Je reste inspiré par mon père, ce qu'il a traversé, la mort de ses parents dans les camps, la leçon que j'en ai tirée, de vivre avec la conscience de sa fragilité." Communication avec les morts ? "Sans adhérer à quelque foi que ce soit, j'entretiens - je fais la part des fantaisies - un vrai rapport avec l'au-delà : l'au-delà bien au-delà de ce qu'imaginent les humains. Certains soirs sur scène, ou lorsque j'écris, ma personne se vide ; je suis le vecteur d'une musique qui vient d'ailleurs. A la fin, pour peu qu'on me félicite, j'ai l'impression d'être un imposteur qui ne saurait qui créditer."

Dehors, les taxis jaunes, des pick-up déglingués, la foule du samedi, la marmaille, le grand âge, la gaieté. Les habitants du Barrio sont pauvres, donc plus vivants. La taverne ne désemplit pas : familles, couples cachés, hommes seuls, dames anciennes, tout le monde mangeant à n'importe quelle heure. A la table voisine, un vieux seigneur, chapeau de paille noire et couvert d'or (bagouzes, bracelets, chaînes), limace crème sur liquette de soie noire, ancien tueur à gages retiré des wagons. Il continue d'exercer à blanc : en recouvrant les dettes. Il lui suffit d'apparaître. "Maintenant que j'ai compris ce rapport à la mort, j'entre dans l'état d'esprit où l'ego se réduit à une pure conscience pour laisser les énergies me traverser. Ce qui n'est pas facile sans recours extérieur, mais comme je ne prends ni drogue ni alcool, je dois m'astreindre."

Taille moyenne, crâne rasé, gestes harmonieux, corps en action, on comprend vite que l'administration était sa voie royale (la voie de garage). A-t-il cru à ce point en son génie pour tout plaquer ? "Non, j'étais sûr d'échouer, mais je ne voulais plus que ça : devenir un musicien décent, affronter mes peurs. Apprendre l'histoire, les Constitutions, c'est passionnant ; mais se frotter au réel, si éloigné de l'intérêt public, m'a prouvé que je m'étais complètement trompé. Mon père ? Mon plus grand fan. Il m'a toujours poussé à écrire. Mon problème, c'est que l'écriture ne me rend pas heureux, alors que la musique, oui, profondément."

Chaque fois qu'il évoque ses parents, c'est avec pudeur et discrétion - à leur image. André Schwarz-Bart a obtenu le Goncourt cinq ans avant la naissance de Jacques, pour Le Dernier des justes (1959). Simone Schwarz-Bart, de dix ans plus jeune, publie avec lui Un plat de porc pour deux bananes vertes en 1967, avant de connaître une consécration personnelle. Le silence qui les entoure signe leur éminence. "Brother Jack" est du même sang, le mot ne convient pas, de la même dignité. Dignité qui ne freine en lui ni l'exubérance ni le rire éclatant.

Le propos revient toujours au centre, à la spiritualité de la musique, au rapport avec le règne animal, à l'universel : "Les mots sont limités, ils donnent toujours une connotation locale aux sentiments, alors que les sons touchent immédiatement à l'universel." Il raconte cette maison à la campagne où il jouait pour les oiseaux : "Sur certaines notes, des merles tentaient de lancer un signal ; je mesure en permanence les limites de notre perception."

Résumons : à 25 ans, un conseiller parlementaire hanté par John Coltrane limite son ambition à "faire le boeuf de façon honnête". Or, une bourse à Berklee l'oblige : Jacques Schwarz-Bart repart à zéro, travaille le ténor dix heures par jour, et vit comme un étudiant ; ses idoles lui commandent des oeuvres. Tout part du gwo ka aux sept rythmes complexes, le tambour à sa taille qu'un maître guadeloupéen lui a offert pour sa quatrième année. Plus cette double ascendance juive et antillaise ("un grand privilège...") vécue sur le mode laïque, avec la curiosité de l'histoire des religions et des croyances populaires : "La façon plus intense de voir la vie, de boire un verre, d'observer un oiseau qui s'élève ; ma relation à la spiritualité s'est affinée avec le bouddhisme et la lecture de Castañeda. Je suis à l'écoute des mondes qui nous entourent. Cet ensemble me permet d'affronter la part sociale de la musique - croiser, rencontrer, accompagner - et sa part solitaire : composer, écrire, attendre."

C'est tout un art d'être un grand "sideman" ; une aventure de passer à l'attaque.


Francis Marmande
Parcours
1962
Naissance aux Abymes, en Guadeloupe.

1966
Reçoit son premier tambour gwo ka à 4 ans.

1976
Première visite à New York.

1985
Diplôme de Sciences Po ; souffle pour la première fois dans un saxophone ténor.

1990
Premier engagement professionnel, au Wally's de Boston.

Septembre 2006
Sortie de son CD Soné Ka-la (Universal Jazz) et concert à la Cité de la musique.