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Journal. Une ville d’Argentine pour le cinéma
Avec la paranoïa capitaliste propre aux États-Unis (« Un contre tous, tous contre un »), Peter Weir avait imaginé, dans The Truman Show (1998), un plateau de télévision à l’échelle d’une ville.Avec la solidarité effective propre à l’Argentine (« Tous pour un, un pour tous »), Julio Midú et Fabio Junco utilisent, quant à eux, une ville, leur ville natale, Saladillo, comme un gigantesque plateau de tournage.
Situé à 182 km au sud de Buenos Aires, Saladillo, 36.000 habitants, ressemble à n’importe quelle petite ville de l’intérieur du pays, avec sa place principale et sa mairie issues du plus pur style espagnol, paisible (on y circule autant en bicyclette qu’en voiture) et n’aurait jamais fait parler d’elle sans ses deux ambassadeurs qui, en l’espace de seulement six ans, ont réalisé pas moins de dix-sept films (courts,moyens et longs métrages) dans des conditions uniques au monde.
Midú (31 ans) et Junco (36) ont tourné, sans aucun moyen, des drames, des policiers, des films pour enfants, des comédies, tous interprétés par les habitants de Saladillo.Parents, enfants, voisins, commerçants, employés municipaux sont à chaque fois mis à contribution en fonction des rôles à distribuer, plus de cent personnes participent à chaque film selon que les deux réalisateurs ont besoin d’une voiture, un chien, une maison, même d’un hélicoptère.Pas besoin d’acteurs, pas besoin de studios ; tout est filmé avec des personnes qui jouent leur propre rôle (un commerçant dans la vie est un commerçant dans le film, un agent de police est un agent de police, le maire est le maire), tout est filmé en décors réels. Pas besoin d’autorisation de tournage ; Midú et Junco bénéficient, avec la plus grande facilité, du collège, de l’hôpital, de la prison, de l’église, des rues qui sont gracieusement mis à leur disposition. Plus, ils se servent, quand ils en ont besoin, de la grue municipale et, depuis qu’ils ont pu acquérir un peu de matériel d’éclairage, ils peuvent le brancher directement sur le groupe électrogène de la ville.
En pleine faillite du système néolibéral qui a présidé à la crise de 2001 (l’effondrement économique d’une nation reconnue alors à l’époque comme le modèle à suivre par le FMI), le cinéma de Midú et Junco valait et vaut encore comme une contre-proposition qui, loin de rechercher le rendement économique, génère un projet collectif qui cultive l’amitié et célèbre la vie. Une forme de « cinéma povero », de « cinema casero » (« cinéma fait maison ») assumée et revendiquée par ses auteurs, comme en témoigne la troisième édition à venir, ce mois-ci, du festival de cinéma de voisins qu’ils organisent à Saladillo même. Midú et Junco ont su, avec les moyens du bord, constituer un système de production-distribution- diffusion imparable. En moyenne, ils ont jusqu’ici tourné trois films par an, toujours en été, qu’ils projettent ensuite en hiver dans l’unique salle de cinéma de la ville, le Marconi, avant de les diffuser - sans aucune rémunération - sur la chaîne locale de télévision, Canal 5.Ainsi, l’un de leurs derniers films, Lo bueno de los otros (2004), a été vu par 20.000 personnes. La moitié de Saladillo !
Des histoires de famille
Depuis l’âge de sept ans, Julio Midú rêve de fictions. Plutôt alors de télévision (il se nourrit de telenovelas) et de devenir acteur. Mais une famille nombreuse (six frères) l’oblige à travailler dans une usine de chaussures sans que le désir ne diminue. Il finit par entrer à Canal 5 mais, se voyant refuser les projets de téléfilms qu’il soumet, il se décide à tourner par luimême. Sans argent, mais avec l’aide de toute la population qui se laisse convaincre de participer à ses tournages qu’il éclaire avec des phares de voiture.
La rencontre avec Fabio Junco, en 1997, est décisive. Celui-ci, alors étudiant en théâtre et séduit par l’entreprise de Midú, se joint à lui pour former un binome complémentaire qui se concrétise, en 2001, par leur premier film, La Vieja. Tous deux écrivent à tour de rôle les scénarios et discutent ensemble de la mise en scène. Suivront, entre autres, Prisioneros, Gema, El Oso, La Trampera, Dame Aire, Pasiones ocultas, Pobres Mujeres. On peut reconnaître, d’un film à l’autre, lequel est de qui. Midú, par ses influences télévisuelles, est plus enclin à la parole. Chez lui, le drame naît des dialogues et implique un fort découpage au montage. À l’inverse, Junco, par sa trajectoire théâtrale, privilégie le temps et sa volonté d’organiser l’espace fait que le drame naît de l’action.
Il y aussi de la part de ce dernier la prise en compte du facteur non professionnel des acteurs convoqués. Leur interprétation peut parfois détruire l’illusion que leur physique, complètement adéquat au personnage, pouvait entretenir. Ce qui n’empêche pas une exigence certaine de la part des deux réalisateurs en termes de direction d’acteurs et les nombreuses répétitions et prises pour parvenir au résultat souhaité. Ce dont on a pu s’apercevoir sur le tournage de leur nouveau film, El ultimo mandado, achevé fin août. Le film aborde une réalité argentine encore inexplorée dans la fiction : celle des villages de l’intérieur qui servirent de refuge à de nombreux nazis, à travers la rencontre d’une vieille Allemande et d’un adolescent argentin.
Les films de Midú et Junco racontent des histoires de famille, de conflits de générations et d’injustice sociales, ils possèdent aussi, de par leurs conditions de production, une forte teneur documentaire. Elle concerne la ville dont on suit les lentes métamorphoses architecturales, de même que les personnes filmées, qui reviennent sous l’apparence de personnages différents mais que la caméra reconnaît, et qu’elle accompagne dans leur vieillissement. Rien à voir avec la carrière et l’évolution d’un acteur professionnel qui se cache en permanence derrière le maquillage, derrière des vêtements qui ne sont pas les siens et qui tend à s’effacer complètement au profit des personnages qu’il incarne. Les acteurs de Saladillo, sans maquillage, habillés et coiffés selon leur goût, se retrouvent complètement exposés, tant l’enveloppe du personnage est fine.
Autre réalité documentaire, les films eux-mêmes, qu’il convient de ne pas considérer un à un séparément mais dans la trajectoire qu’ils dessinent afin de percevoir une évolution technique et artistique rarement aussi bien repérable. Des débuts en VHS avec micro intégré à la caméra aux derniers films en vidéo digital et prise de son haut de gamme, il y a un monde qui passe, par l’École nationale d’expérimentation et réalisation cinématographique (ENERC) dont Midú et Junco ont récemment suivi les cours. Parcours atypique puisqu’ils ne connaissaient rien à la théorie mais, à l’inverse des autres étudiants, possédaient une impressionnante expérience pratique.
Si les écoles de cinéma peuvent parfois exercer sur les étudiants une telle appréhension du passage à l’acte qu’ils finissent par ne jamais réaliser, il n’en fut évidemment pas de même pour Midú et Junco, qui ne se sont jamais intéressés qu’au faire. Les connaissances qu’ils ont acquises, ils les ont seulement intégrées dans leurs films suivants, où est patente une réflexion sur la place de la caméra qui faisait défaut à leurs débuts.
Midú et Junco regrettent quelque peu que ce qui s’est gagné en qualité se soit perdu en innocence. Mais il leur reste la vitalité et l’abnégation qui font qu’ils en sont là aujourd’hui et font penser à cette phrase de Blaise Cendrars : « Après tout, ce ne serait pas une grande perte si j’échouais ; je ne tiens pas tant à la réussite. Mais il est naturel qu’on essaie de faire fructifier la vie au lieu de la laisser se faner, et d’autre part il arrive qu’on se dise que la vie n’est pas insensible à la façon dont on dispose d’elle. »