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En prison pour un ours prophète
Soudan. Une institutrice anglaise a été condamnée pour avoir nommé une peluche Mohammed.
De notre correspondante à Londres KARINE LE LOËT
QUOTIDIEN : vendredi 30 novembre 2007
illian Gibbons a finalement échappé aux coups de fouet, mais elle reste en prison. Accusée d’insulte à l’islam devant un tribunal soudanais, cette enseignante britannique expatriée a finalement été condamnée hier soir à quinze jours d’emprisonnement – elle risquait six mois et 40 coups de fouets. Un porte-parole du Foreign Office a réagi immédiatement, exprimant la «déception» de Londres et annonçant que l’ambassadeur soudanais allait prochainement être convoqué «pour s’expliquer sur la situation». Depuis le début de l’affaire, les autorités britanniques défendent bec et ongles cette institutrice qui a laissé les enfants de sa classe de Khartoum nommer un ours en peluche Mohammed.

Tout commence en juillet. Gillian Gibbons est directrice adjointe d’une école primaire de Liverpool. A 54 ans, elle vient de se séparer de Peter, son mari depuis trente-deux ans, et décide de prendre un nouveau départ, loin des siens. En septembre, elle fait ses premiers pas à la Unity High School de Khartoum, institution privée où se pressent les enfants des riches entrepreneurs et expatriés du pays. Dans cet établissement fondé au début du siècle par des chrétiens, les élèves suivent à la lettre le programme scolaire britannique, enrichi de cours d’arabe, et côtoient des camarades de toutes religions. Il n’empêche. Unity est en territoire soudanais et obéit à ses lois.

Idolâtrie. Peu après la rentrée, l’institutrice introduit un ours en peluche dans sa classe pour illustrer un cours sur les animaux. Reste à trouver un nom à la mascotte. Les élèves, âgés de 6 à 7 ans, votent pour Mohammed, le prénom de l’un des garçons les plus populaires de la classe. Quelques parents portent plainte auprès du ministère de l’Education : affubler un objet du nom du Prophète relève de l’idolâtrie et insulte l’islam. Dimanche, Gillian Gibbons a été arrêtée par la police.

Jusque-là, l’affaire semble se résumer à un simple quiproquo. D’ailleurs, mardi, l’ambassadeur soudanais à Londres la compare à une «tempête dans une tasse de thé», tandis que ses services assurent que le problème, «infime», sera réglé au plus vite. Raté. Mercredi matin, devant l’université de Khartoum, des étudiants brandissent une photo de l’institutrice, d’autres appellent à une manifestation massive vendredi, après la prière. De peur de s’attirer les foudres des manifestants, l’école Unity révoque l’enseignante et ferme ses portes. La justice soudanaise inculpe alors Gillian Gibbons pour avoir «insulté la religion, incité à la haine et s’être montrée méprisante envers des croyances religieuses». L’opinion britannique s’enflamme.

Mercredi toujours, David Miliband, le ministre des Affaires étrangères, convoque l’ambassadeur soudanais. Pendant ce temps, les associations musulmanes d’outre-Manche multiplient les soutiens à l’enseignante. Le Conseil musulman britannique condamne une décision «honteuse, défiant le sens commun» et appelle le président soudanais à intervenir.

De leur côté, les proches de Gillian Gibbons martèlent son innocence : «C’est la personne la plus gentille que vous puissiez imaginer», déclarait mercredi Peter, son ex-mari, au micro de la BBC. «Nous sommes absolument certains qu’elle n’aurait pas intentionnellement insulté une religion», précisait encore Gillian Jones, la directrice de l’établissement de Liverpool où travaillait l’institututrice avant de partir au Soudan. A quelques heures du verdict, proches et collègues attendaient hier la suite des événements avant d’organiser une campagne de soutien. «Il s’agit de ne pas envenimer l’affaire et de ne pas compromettre la sécurité de Gillian», expliquait la cellule de presse de la municipalité de Liverpool.

«Complot». Pendant que les diplomates soudanais à Londres soulignaient la belle constance des relations soudano-britanniques, une voix plus menaçante s’élevait à Khartoum. L’Assemblée soudanaise des oulémas, un groupe d’érudits proche du gouvernement, affirmait que le geste de Gillian Gibbons était partie prenante d’un «complot» contre l’islam. «Ce qui s’est passé n’a pas été dicté par le hasard ou l’ignorance, c’était plutôt une action calculée.» Difficile, après cette condamnation, de savoir si Omar el-Béchir interviendra pour préserver ses relations avec Londres. Selon certains experts, l’affaire est une aubaine pour le chef de l’Etat soudanais, mécontent de l’attitude britannique dans la résolution du conflit au Darfour. Début novembre, El-Béchir s’était élevé contre les menaces britanniques de sanctions brandies par Gordon Brown si le processus de paix dans la province de l’ouest venait à échouer.

http://www.liberation.fr/actualite/monde/294873.FR.php
© Libération

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Culture
La culture française est-elle vraiment morte ?
DR
«Time Magazine», l’hebdomadaire américain, annonce en une la «mort de la culture française». Quatre personnalités réagissent pour «Libération».
ÉDOUARD LAUNET
QUOTIDIEN : jeudi 29 novembre 2007

«La mort de la culture française» : c’est le titre de couverture du dernier numéro de Time Magazine, édition européenne (1). Notre confrère américain nous voit mal barrés et met au défi ses lecteurs de citer comme ça, au débotté, le nom d’un artiste français vivant d’importance mondiale. Euh… Johnny Hallyday ?

«Le pays de Proust, Monet, Piaf et Truffaut a perdu son statut de superpuissance culturelle», est l’incipit de cet avis de décès. Suivent six pages serrées qu’on pourrait difficilement qualifier de complaisantes à notre égard. Résumons : si la culture française est toujours bien vivante, elle est désormais incapable de s’exporter. Rien de majeur dans le cinéma depuis la nouvelle nague, rien d’énorme en littérature depuis le nouveau roman, etc. 30 % des romans lus en France seraient traduits de l’anglais, tandis qu’à peine une douzaine de fictions françaises trouveraient chaque année un débouché américain.

L’auteur de l’article, Donald Morrison, fait une lecture très politique de cette supposée atonie, la mettant notamment sur le compte d’un système trop dirigiste et subventionné. Air connu. Le couplet de Sarkozy sur la «démocratisation» de la culture plaît bien à Time, et la culture de mécénat que Christine Albanel tente de transférer du domaine de Versailles (qu’elle présidait) à la rue de Valois (siège de son ministère) le séduit plus encore.

Cette charge pourrait n’être que cocasse si certaines des critiques ne touchaient juste, parfois : notre pays aurait sombré dans un certain nombrilisme, à un moment où le monde bouge très vite, et il peine à produire une culture populaire. Le journaliste convoque quelques témoins, de Marjane Satrapi à Pierre Rosenberg (ancien président du Louvre) en passant par Douglas Kennedy et Guy Walter (directeur de la Villa Gillet à Lyon), qui n’ont pas que des mots tendres.

Quelle mouche a donc piqué Don Morrison pour étriller ainsi the french culture ? Le journaliste de 61 ans, ancien chef du bureau de Time à Hongkong puis à Londres, vit à Paris depuis quatre ans et fréquente la France depuis trente-cinq. Ce n’est pas lui qui a pris l’initiative de cet enterrement : l’idée provient d’une réunion de brainstorming au siège de Time Europe, à Londres, où l’on a cru constater que le rayonnement de la culture française à l’étranger était de plus en plus ténu.

«Depuis Paris, j’étais mal placé pour en juger, admet Donald Morrison, mais cela a rejoint mon sentiment.» Le positif : «En France, la culture se porte bien : chaque village a son festival, la scène culturelle française est vigoureuse.» Le négatif : «Piaf ou Truffaut ont eu hier un grand succès auprès du public étranger parce que celui-ci raffolait alors de l’“intensément français”. Aujourd’hui le monde est différent : les pays anglo-saxons, notamment, s’intéressent d’abord à ce qui passe chez eux.»

C’est ainsi que l’article de Time se termine sur ce conseil : le retour en force de la culture française passera par le métissage. «La France est devenue un bazar multiethnique d’art, de musique et d’écriture venant des banlieues comme des coins les plus divers du monde non blanc.» C’est en valorisant mieux ces nouvelles richesses que la France retrouvera son rayonnement. Pour le journaliste américain, les secteurs les plus «vibrants» de la culture frenchy seraient aujourd’hui le rap et le hip-hop, ainsi que la bande dessinée. Et ce sont là des produits qui s’exportent bien.

Tant de sollicitude émeut. Oui, mais dites donc : et la culture américaine vue depuis Paris ? Brad Pitt, successeur d’Humphrey Bogart ? Madonna, héritière de Billie Holiday ? «La culture américaine est une culture des extrêmes, se défend Morrison. Il y a le pire et le meilleur. Le pire, car la culture est aussi un marché, qui doit viser large. Mais le meilleur aussi : regardez la musique, le cinéma, la littérature, le dynamisme du marché des arts plastiques, les scénarios de séries télé.»

(1) Daté du 3 décembre. Il pourrait être prochainement repris dans l’édition américaine de Time.


http://www.liberation.fr/culture/294525.FR.php
© Libération

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L’une des conséquences des grèves en France est qu’elles rendent fous ceux qui écrivent habituellement sur ce genre d’événements. On se retrouve à lire des articles du genre : « Dans une économie moderne et mondialisée, le militantisme à l’ancienne n’a strictement aucun pouvoir. C’est la raison pour laquelle ces cheminots doivent se rendre compte que, en immobilisant la totalité du pays, leurs syndicats impuissants sapent l’économie non seulement de la France, mais de l’Europe tout entière et d’une bonne partie du cosmos. Pis encore : d’autres secteurs d’activité ne manqueront pas aussi de se mettre en grève ! N’ont-ils pas lu mon livre où il est clairement expliqué pourquoi ce genre de choses est désormais impossible ? Et maintenant, à cause d’eux, je vais carrément devoir marcher pour me rendre à ma conférence intitulée : Pourquoi il est complètement absurde d’imaginer qu’une grève puisse avoir de nos jours le moindre impact ! »
Parce qu’elles sont françaises, ces grèves sont menées avec un certain panache. Ainsi, les chanteurs d’opéra se sont joints aux protestations, ce qui devait donner des échanges des plus savoureux dans les piquets de grève, entre sopranos et altos : « Tu es un jauuuuuuuuuuune ! – Je veux travailler ! – Tu es un jauuuuuuuuuuune ! Aussi me voyez-vous dans l’obligation, cher monsieur, de vous balancer un pavé ! » Et maintenant, pour protester contre la fermeture de leurs tribunaux, des avocats et même des juges ont voté la grève. Peut-être les magistrats manifesteront-ils au cri de : « Que voulons-nous ? Avant de répondre, je vous demanderai d’examiner soigneusement les pièces à conviction. » Contre les grèves, les mêmes arguments démodés ressortent toujours : les travailleurs défendent leurs privilèges, comme le droit à la retraite après des décennies de travail, et le pays ne peut plus se le permettre. Aussi le discours typique d’un économiste progouvernemental pourrait-il commencer ainsi : « Ce système de retraite date des années 1960 alors que nous étions pauvres, mais, maintenant que notre société est bien plus riche, il faut le supprimer. Car personne n’ignore que plus on est riche, moins on a les moyens. »
C’est pourquoi les gagnants du Loto, dès qu’ils ont touché leur chèque, vendent tous leurs disques et éteignent le chauffage, conscients qu’ils sont de ne plus pouvoir se vautrer dans leurs anciens privilèges. Et c’est bien connu, quand on a inventé la charrue, on a réuni tous les paysans pour leur dire : « Cette petite merveille va faire le boulot en deux fois moins de temps. Et c’est formidable parce que cela signifie que désormais nous allons tous travailler cinq heures de plus par jour. »
Ces prétendus « privilèges » seraient un frein pour l’économie et la raison pour laquelle le pays va mal. Les Français devraient donc prendre exemple sur les Britanniques, parce que, grâce à nos politiques visionnaires, notre système de retraite est désastreux et nous travaillons en moyenne 2h38 de plus par semaine que les Français. Nous sommes donc de toute évidence bien mieux lotis. Cela dit, nous avons encore beaucoup à apprendre de ces véritables économies modernes que sont des pays comme le Myanmar, où il n’y a pas de retraites et où les gens sont contraints de travailler jour et nuit s’ils ne veulent pas être battus comme plâtre en public. Et, en plus, c’est connu : ils sont pleins aux as, les veinards !
Etant donné la détermination du nouveau gouvernement français à éradiquer cette culture d’acquis sociaux indus, Nicolas Sarkozy doit bien connaître quelques-uns des représentants de cette classe privilégiée ! Vous serez surpris d’apprendre que non : l’actuel président n’est pas copain comme cochon avec, par exemple, un cheminot lillois mal rasé, mais avec Bernard Arnault, PDG de Christian D’or [sic], qui pèse bien 21 milliards de dollars. Son syndicat doit être drôlement archaïque.
Dans ce contexte, il peut sembler miraculeux que quiconque puisse devenir aussi riche dans un pays comme la France. On nous présente toujours ce pays comme un cas désespéré où les hommes d’affaires ne peuvent monter le moindre projet sans se retrouver avec des hordes de manifestants balançant dans leur jardin des dizaines de milliers de porcs brûlés. Mais l’économie française a connu une croissance similaire au reste du monde occidental. Avec, certes, une différence majeure : la fortune des 1% de Français les plus riches n’a pas été multipliée par trois en termes réels au cours des dix dernières années, comme au Royaume-Uni et aux Etats-Unis.
Le président Nicolas Sarkozy est le représentant d’une aile frustrée des hommes d’affaires qui veulent que la gestion du pays soit confiée à des financiers du genre de ceux qu’on rencontre à la City londonienne, ces fameux 1% les plus riches. Mais une partie des grévistes semblent avoir compris que réduire les retraites, fermer des tribunaux, supprimer des milliers de postes d’instituteurs et privatiser une partie du système universitaire n’est pas une crise de folie passagère, mais fait partie d’un plan bien précis. Et puis, un gouvernement qui a l’air de dire : « La gestion de nos chemins de fer est dépassée : faisons plutôt comme les Anglais » doit être empêché de réussir.
Novembre 2007, Mark Steel, The Independent, Londres

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Google censure un site qui a mené des policiers égyptiens en prison
LE MONDE | 29.11.07 | 15h45 • Mis à jour le 29.11.07 | 15h45


ael Abbas, 33 ans, est égyptien. Journaliste, il a créé son blog en 2004 afin d'éviter la censure et les pressions auxquelles sont confrontés ses confrères. "En Egypte, les blogueurs sont les dernières voix vraiment indépendantes", dit-il. Abbas, qui a couvert nombre de manifestations et dénoncé plusieurs cas de corruption et de violences policières, a depuis été arrêté, interrogé, battu aussi, et s'est taillé une réputation sur la blogosphère. Le 5 novembre, il remportait une importante victoire : deux policiers ont été condamnés à trois ans de prison pour avoir sodomisé avec un bâton un conducteur de minibus qui avait osé s'interposer dans une altercation opposant son cousin et un officier de police. La scène avait été filmée au moyen d'un téléphone portable, afin d'humilier la victime et de servir d'exemple. Une personne qui avait eu accès aux images les avait proposées, en vain, aux médias égyptiens.

Wael Abbas, le premier, les avait diffusées, en janvier, sur son blog, grâce à YouTube, le service d'hébergement vidéo de Google. Devant le scandale, les deux policiers avaient été inculpés. Ils encouraient quinze ans de prison, mais n'ont écopé que de trois ans, en raison de leur jeune âge et de leur "inexpérience". Il n'empêche : c'est la plus lourde condamnation pour violence policière en vingt ans.

FERMETURE DE COMPTE

Le 13 novembre, Wael Abbas remportait une seconde victoire. Le Centre international des journalistes, une fondation américaine, décidait de lui remettre, de conserve avec une journaliste d'investigation birmane, son prix Knight, décerné chaque année à des journalistes qui honorent l'esprit d'indépendance de la profession. En lui décernant son prix, remis pour la première fois de son histoire à un blogueur, les organisateurs ont déclaré vouloir "honorer ceux qui dévoilent ce que personne d'autre ne couvre, et encourager les autres à suivre leur exemple".

Le 22 novembre, Wael Abbas subissait pourtant un revers : la fermeture de son compte YouTube, sans préavis, par Google. La centaine de vidéos qu'il y avait stockées, dont plusieurs témoignant de violences policières, ne peuvent plus y être visionnées. Wael Abbas est accusé de "violation des conditions d'utilisation" de YouTube.

Google déclare ne pas avoir de commentaire à faire et refuse de rendre publiques les raisons qui ont entraîné la fermeture du compte, arguant du fait que cela violerait la vie privée d'Abbas. Or ce dernier déclare n'avoir reçu aucun avertissement préalable du portail Internet et aucune réponse à ses demandes d'explication depuis la fermeture de son compte.

Mis devant le fait accompli, le journaliste a décidé de se battre contre Google, qu'il accuse de soutenir les violences policières de la "dictature" égyptienne.

Site Internet : http://misrdigital.blogspirit.com.

Jean-Marc Manach

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Wong Kar Wai : «J’aime l’Amérique des coeurs brisés»

« J’ai toujours eu envie de faire des films dont les tournages seraient comme les cirques d’autrefois, en fonctionnement permanent», explique le réalisateur chinois. (Macall Polay/StudioCanal Distribution)
Le réalisateur d’«In the Mood for Love» livre sa vision des États-Unis par le prisme d’une jeune femme victime d’un chagrin d’amour, incarnée par Norah Jones.
My Blueberry Nights Drame de Wong Kar Wai, avec Norah Jones, Jude Law, Natalie Portman. Durée : 1 h 35.

C’est son premier film en langue anglaise et un périple à travers l’Amérique : New York, Memphis, Las Vegas... Avec My Blueberry Nights, le paysage change mais les obsessions de Wong Kar Wai - la mélancolie, la solitude - restent intactes. À la suite d’un chagrin d’amour, Elizabeth (Norah Jones) prend l’habitude de se réfugier dans un café où un séduisant patron (Jude Law) tente de la consoler en lui servant des tartes aux myrtilles. Mais elle n’est pas encore prête pour un nouvel amour, elle préfère prendre le large et partir à l’aventure sur les routes où elle croisera un policier tourmenté (David Strathairn), sa femme qui l’a quitté (Rachel Weisz) et une joueuse de poker menteuse (Natalie Portman).

LE FIGARO. - De quelle façon avez-vous découvert Norah Jones ?

Wong KAR WAI. - Par accident ! J’étais bloqué dans un embouteillage à Taïwan et la radio, comme toujours, était branchée. Je n’ai pas mon permis et, quand on se fait conduire, les images viennent naturellement à vous, des paysages intérieurs surgissent. Écouter sa chanson Come Away With Me sur les ondes a déclenché l’envie de faire un film avec elle. J’ai imaginé une fille à la recherche de quelque chose... J’ai donc d’abord choisi Norah pour sa voix. Ensuite, j’ai découvert son visage extrêmement photogénique. Les acteurs m’inspirent. Et je leur prends beaucoup. Darius Khondji, mon directeur de la photo, dit d’ailleurs de moi que je suis un véritable vampire ! Par exemple, l’actrice Rachel Weisz a un très bon sens de la réplique, je les utilise d’autant plus volontiers que je ne maîtrise pas suffisamment la langue américaine pour imposer des dialogues précis.

Comment est né le scénario ?

Je l’ai écrit avec Lawrence Block, mais il a sans cesse évolué en cours de tournage. Block est un excellent auteur de romans policiers. Son détective Matt Scudder est l’un de mes héros préférés. Il est mélancolique, solitaire, il a le coeur brisé. Cet homme est à lui seul un condensé de tous les thèmes qui hantent et composent mon cinéma. Scudder est également un ancien alcoolique inscrit aux alcooliques anonymes. Et il est question de désintoxication dans My Blueberry Nights. Elizabeth, l’héroïne interprétée par Norah Jones, doit se désintoxiquer de son petit ami qui l’a laissée tomber. À travers le personnage d’Arnie (David Strathairn), policier alcoolique, inconsolable depuis le départ de sa femme, Sue Lynne, on retrouve l’écriture de Block. En revanche cette femme infidèle, incarnée par Rachel Weisz, m’a été inspirée par l’oeuvre de Tennessee Williams.

Quelle est votre vision de l’Amérique ?

Une Amérique des coeurs brisés. Tous les personnages, pour diverses raisons, sont des êtres blessés. Je hais Las Vegas mais cette ville, vulgaire, bruyante, évoque un certain aspect de la culture américaine. En revanche, j’aime le désert du Nevada. La première traversée est excitante, la seconde peut paraître ennuyeuse, car le paysage sera le même durant dix heures de voyage.

Comment s’est déroulé le tournage ?

Sept semaines passées sur les routes, le rêve ! J’ai toujours eu envie de faire des films dont les tournages seraient comme les cirques d’autrefois, en fonctionnement permanent. Ils se succéderaient sans interruption, comme les séances de certains cinémas ou de certaines attractions foraines.

My Blueberry Nights est-elle votre oeuvre la plus sentimentale ?

Je ne le pense pas. Je ne dirais d’ailleurs pas que c’est une histoire d’amour. C’est un film sur la réalisation de soi. C’est en fait le prologue à une histoire d’amour. Après le second baiser échangé, lorsque le film se termine, on peut penser qu’Elizabeth et Jeremy, le patron du bar rencontré au début, s’aimeront. Il serait plus juste de dire que c’est une histoire sur l’amour.

Pour quelle raison présentez-vous aujourd’hui une version racourcie du film ?

Lors de sa présentation en compétition au dernier Festival de Cannes, My Blueberry Nights durait 1 h 51. Les critiques ont trouvé le film trop simpliste. La façon d’y remédier était d’en rendre le rythme plus rapide, tout en conservant la même structure.


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Société
COUP DE SANG
A Toulouse, la préfecture monte son réseau d’indics
Gilbert LAVAL et Jean-Manuel ESCARNOT
QUOTIDIEN : lundi 26 novembre 2007

La chasse à l’étranger, ça s’organise. Dans une note datée du 10 octobre la préfecture de Haute-Garonne explique former un «groupe de référents» dans les administrations et les organismes du département, tels que la CAF, les Assedic, la Ddass… Mission de ces fonctionnaires: alerter directement la police de l’air et des frontières (PAF), la gendarmerie ou la police pour tout document qui leur semblerait falsifié. Une «note préalable» de la même préfecture indique qu’il s’agit là de «lutte contre les fraudes à l’identité commises par des ressortissants étrangers». La Ligue des droits de l’homme à Toulouse proteste contre la «xénophobie d’Etat». Un premier «groupe de référents» a entamé les 8 juin et 5 octobre derniers sa formation par la PAF. La Ligue des droits de l’homme soupçonne la préfecture de mettre en place «un dispositif parallèle quasiment clandestin». Celle-ci émet en effet le souhait de «croiser [les] informations» de chacune de ses administrations sans avoir «à croiser les fichiers nationaux», opération en théorie interdite par la Commission informatique et liberté (Cnil). Pour cela, développe la note, il faut «instituer des réseaux de correspondants dans chaque organisme ou administration». Pratiquement, ces correspondants piocheront des informations au sein de leur administration respective et leur réseau les recoupera au nez et à la barbe de la Cnil. Les fonctionnaires «auxiliaires de police» ? La CGT, la FSU, Solidaire 3, le syndicat de la magistrature et le syndicat des avocats de France montent déjà au créneau. En attendant des renforts. Un autre vœu de la préfecture, concernant les organismes sociaux : pouvoir «contrôler l’identité du patient.»


http://www.liberation.fr/actualite/societe/293753.FR.php
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"Frozen Days" : descente aux enfers pour une une quête d'identité
LE MONDE | 20.11.07 | 15h44 • Mis à jour le 26.11.07 | 17h28

ntièrement tourné de nuit, en DV et en noir et blanc, avec une jeune comédienne qui ne quitte pas l'écran, ce premier film révèle un réalisateur doué, manifestement marqué par Répulsion et Le Locataire, de Roman Polanski.

Belle et solitaire, flirtant avec le danger, l'héroïne erre dans les rues et les discothèques de Tel-Aviv, vend des drogues psychédéliques, et dialogue avec des hommes sur Internet. Cela lui vaut quelques mésaventures (scooter volé, chantage d'un acheteur d'acide) et des quiproquos, comme lorsqu'elle confond le vigile d'une galerie commerciale avec le mystérieux Alex qui, sur le Web, lui a arraché un rendez-vous.

A l'atmosphère ténébreuse, surréelle et plutôt bien filmée, dans laquelle Danny Lerner s'attache à nous plonger, s'ajoute une subtile construction scénaristique. Entre ombres et lumières artificielles, Frozen Days révèle lors d'un retournement de situation final que la chronologie de l'intrigue était un leurre et que le défilé d'images dans lequel nous étions entraînés était le symptôme d'une personnalité schizophrénique, celle de cette brune en pleine dérive et qui finira par se raser les cheveux.

Thriller mental, donc, autant que prétendu suspense ponctué de scènes qui se reproduisent à l'identique et de cauchemars faussement prémonitoires, le film joue sur le trouble, le double et l'obscurité dans lesquels se débat l'héroïne, à la fois au niveau physique et au niveau psychologique. Accordant à l'invisible Alex un rendez-vous chez lui, elle ne le voit pas à cause d'une panne de courant. Lui proposant de le retrouver dans une boîte de nuit, elle le rate encore à cause d'un attentat. Et, culpabilisée, lui rendant visite à l'hôpital, elle est confrontée à un corps brûlé, entièrement enveloppé de bandelettes, dans le coma.

L'ODEUR DE SES CHEMISES

S'opère alors, chez elle, une sorte de métamorphose. Elle va squatter l'appartement d'Alex, se faire passer pour la locataire du lieu, revêtir ses habits et porter ses lunettes, lire son courrier, respirer l'odeur de ses chemises et passer en boucle le message d'accueil de son répondeur afin d'écouter sa voix. Elle s'apercevra que, pour exercer son métier, il porte un uniforme. Elle se coltinera avec la police alertée par l'attentat, avec une voisine de palier inquisitrice, avec la petite amie d'Alex qui lui demande des comptes.

Cette descente aux enfers, dont on ne dévoilera pas la révélation ultime, est évidemment une quête d'identité, celle d'une fille désespérément en marge du réel, sans but, sans nom, qui en viendra à douter de l'existence d'Alex et à courir après quelqu'un qui n'est autre qu'elle-même. A propos de Danny Lerner, on peut aussi parler de révélation.
Film israélien de Danny Lerner avec Anat Klausner, Pini Tabger, Sandra Sade. (1 h 30.)


Jean-Luc Douin

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en visite. Au Geologic Village de Décathlon
Ils sont fous ces chasseurs
LAURE ESPIEU
QUOTIDIEN : vendredi 16 novembre 2007
’est comme une salle de jeu, sauf qu’on aurait remplacé le flipper par un bassin de test en plexiglas, et les baby-foot par un très chouette simulateur de pluie. Ouvert il y a un mois, à Cestas, près de Bordeaux, Geologic Village est le nouveau magasin Décathlon entièrement dédié aux amoureux de chasse, pêche et tir à l’arc. Une sorte de temple en bois coincé entre un rond-point et l’autoroute, où les accès du parking portent des noms aussi évocateurs qu’Allée des pins, des chênes, des fougères ou des rosiers.

Canard. A l’intérieur, il y a tout. De la canne pour débutant au matériel de pêche au gros, des munitions en passant par l’habillement, et jusqu’à la fameuse marque de croquettes pour chiens Outdog. C’est la caverne d’Ali Baba du passionné. Pourtant, samedi après-midi, le magasin est d’un calme déroutant pour une grande surface. Peut-être est-ce lié à cette écrasante population masculine ? Peut-être aussi que ces hommes-là sont économes de leurs mots. Ou tout simplement, ils sont fascinés. A l’aise dans les rayons, ils ont le pas élastique, la démarche affairée. Ils ne flânent pas, ils débusquent, ils comparent. Tâter l’épaisseur d’une polaire, soupeser un appeau, concentré, les yeux mi-clos, ou tester un collier électronique. Bien trop connaisseurs pour s’extasier. Etre dans le ton, c’est adopter l’euphorie contenue. Au stand de livres, pas de fausse note, le néophyte parvient à rester quasiment de marbre, en feuilletant la Cuisine des mémés ou Contes et histoires de chasse. Il y a bien quelques bébêtes empaillées dont on est vaguement tenté d’aller scruter l’œil de verre. Et puis ce canard à la fière posture, dont on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il aurait quand même une certaine allure sur la table basse du salon. Mais l’illusion opère.

Urine de laie. C’est en s’enfonçant plus avant dans le magasin que les choses se corsent. Comment simuler l’indifférence face à cette cible 3D en forme de chevreuil grandeur nature ? Pire, au détour d’un rayon, l’attention est captée par un écran diffusant en boucle la genèse du Camologic, «le nouveau dessin camouflage geologic». Planté au milieu d’un sous-bois, le démonstrateur nargue la caméra sur le ton du défi : «Essayez de trouver Charles derrière moi.» Perdant toute dignité, on se retrouve donc, le nez sur la télé, à scruter l’arrière-plan, jusqu’à ce que Charles daigne bouger et s’extirper du roncier. Triomphant, le type explique l’astuce vestimentaire : «Avec ce dessin de troncs de chênes et de bouquets d’épicéas, on voulait beaucoup de profondeur et de réalisme, pour avoir vraiment l’impression d’être dans un sous-bois.» Et de préciser avoir, pour cela, fait appel «aux plus grands cabinets de design camouflage».

C’en est trop. Etude ébahie du linéaire de casquettes, gants et chasubles «camologiques». Jusqu’à ce que, une cagoule en filet camouflage entre les mains, on croise le regard de pitié d’un acheteur convenablement blasé. Autant dire qu’à l’instant de la découverte du Scrofarut, c’est quasiment une bénédiction qu’il n’y ait personne dans le rayon. Le doigt sur le flacon pulvérisateur, un doute affleure à la lecture de l’étiquette : «Cocktail d’arômes similaires à l’urine de laie en chaleur et aux sécrétions de mâle en rut.» Le monde de la chasse réserve décidément des surprises délicieuses. Comme cette toute petite mention au dos de la bouteille, à destination des distraits, leur rappelant dignement de se «laver les mains après utilisation».

Lombric. Dommage que pour ce produit il n’y ait pas de test en magasin. La chambre froide pour éprouver la résistance des doudounes, ou la piscine à parcourir en Waders (bottes remontant jusque sous les aisselles) paraissent d’un seul coup beaucoup moins distrayantes. Et quant au simulateur de pêche en mer, c’est à peine si on lui accordera un regard.

Méfiance cependant, car c’est la confiance venant que le débutant se retrouve acculé à la faute. Les sachets d’amorces, boules jaunes Monster Crab, ou tutti frutti Bosted Boilies auraient pu éveiller un certain intérêt, mais c’est le frigo aux appâts vivants qui va se révéler le plus sournois. Fétides relents de vase croupie, et saisissement d’horreur face à la parade du lombric géant. Tête haute, mais le souffle court, on décide de se réconforter en jouant discrètement avec tous ces jolis leurres nacrés-multicolores. Et puis en sortant du magasin, on se dit que l’avantage c’est qu’on a quand même évité de se salir les chaussures. Parce que les vrais, eux, ils sont déjà en train de tester le matos à l’extérieur. Sur l’étang aménagé, derrière l’aire de pique-nique, ou au ball-trap de l’autre côté de l’entrée.

Pour les petites natures, il reste l’observation des faisans qui jouent à saute-mouton sur le grillage de la volière. Avec cette question cruciale : est-ce que c’est vraiment sa place, au faisan, le bord du parking ?

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Monde
Nicolas Sarkozy a entamé sa visite officielle en Chine
Le chef de l'Etat devant les soldats de terre cuite de l'empereur Qin. (Reuters)
Au menu de la visite du chef de l'Etat: un peu de tourisme, mais surtout les contrats (centrales nucléaires, Airbus) et la politique internationale, notamment la situation en Iran.
AFP
LIBERATION.FR : dimanche 25 novembre 2007

Nicolas Sarkozy est arrivé dimanche à Xian, au nord-ouest de la Chine, pour une première visite d’Etat en Chine de trois jours.

L’avion présidentiel s’est posé vers 10H00 (02H00 GMT) sur l’aéroport de cette ancienne capitale impériale où le chef de l’Etat visitera le Mausolée de l’empereur Qin (vers 200 avant JC), célèbre pour son armée de terre cuite.

Nicolas Sarkozy est accompagné de sept ministres et secrétaires d’Etat, ainsi que de sa mère Andrée Mallah, pour cette visite destinée à renforcer les liens politiques et commerciaux avec le géant asiatique mais au cours de laquelle seront aussi abordées des questions internationales comme l’Iran.

«Le dossier capital pour la communauté internationale est celui de l’Iran. Pour la France, un Iran doté de l’arme nucléaire est inacceptable. Ce qui se passe est un facteur grave de déstabilisation (…) La France compte beaucoup sur l’engagement et la fermeté de la Chine» sur ce dossier, a-t-il déclaré à l’agence Chine Nouvelle avant son départ.

La crise en Birmanie fera également partie des discussions qu’auras Nicolas Sarkozy avec les dirigeants chinois.

Le président français ne passera que quelques heures à Xian. Il rejoindra ensuite Pékin où il dînera avec son homologue Hu Jintao avant de prononcer une allocution à la Chambre de commerce et d’industrie française en Chine.

La cérémonie officielle d’accueil, les entretiens politiques et les signatures de contrats auront lieu lundi.

Une quarantaine de chefs d’entreprises sont du voyage. Areva table notamment sur la vente de deux réacteurs de 3e génération EPR et EADS sur une commande d’Airbus.

Sur ce dossier, les discussions étaient particulièrement difficiles à Pékin, les deux parties n’arrivant pas à se mettre d’accord sur le nombre d’appareils, a-t-on indiqué de source industrielle.

L’environnement et les droits de l’Homme sont également au menu de cette visite, selon l’Elysée.

La secrétaire d’Etat aux Droits de l’Homme Rama Yade ne fait toutefois pas partie du voyage auquel participent la ministre de l’Economie Christine Lagarde, celui de l’Ecologie Jean-Louis Borloo, la responsable de la Justice Rachida Dati ou encore l’ancien chef du gouvernement Jean-Pierre Raffarin.

«C’est le président qui se chargera de cette question», selon l’Elysée. Il «a l’habitude d’évoquer la question des droits de l’Homme où qu’il se trouve», a souligné son porte-parole David Martinon.


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Aux intrus, la patrie... très énervée
LE MONDE | 24.11.07 | 14h27 • Mis à jour le 24.11.07 | 14h28

on nom sonne comme celui d'un mouvement underground allemand, mais il n'en est rien : Untergunther est un mot purement inventé, dénué de sens. Il désigne un groupe clandestin, basé à Paris, qui a pour ambition de "restaurer les parties invisibles du patrimoine".

De septembre 2005 à septembre 2006, plusieurs membres de cette organisation ont occupé le Panthéon - à l'insu de l'administration - dans le but de réparer son horloge. "C'est une horloge Wagner, qui date de 1850. Elle ne fonctionnait plus depuis 1965 et tout le monde l'ignorait. On l'a remise en état avant qu'il ne soit trop tard", raconte l'un des porte-parole d'Untergunther, Lazar de son nom de code.

Cette intrusion dans un monument historique hautement symbolique de la capitale a valu à quatre membres de ce groupe de comparaître devant le tribunal correctionnel de Paris, vendredi 23 novembre. Lazar, Peewee, Do et Lanso - deux hommes et deux femmes - ont déroulé leur histoire invraisemblable, mais véridique, sous l'œil réprobateur du président de la 12e chambre, Eric Meunier.

Agés de 35 à 40 ans, d'apparence BCBG, ces "explorateurs urbains" font partie d'un réseau plus vaste, UX, qui rassemblerait "entre cent vingt et cent cinquante" personnes. Certains membres sont mineurs mais la plupart sont des trentenaires, parfaitement insérés : parmi eux, il y aurait des avocats et même une procureure.

"On n'est pas des squatteurs. Créé dans les années 1980, à l'époque où les soirées dans les carrières étaient à la mode, UX investit des sites inutilisés tout ou partie du temps, comme une station de métro la nuit. Ces lieux sont des "délaissés urbains". On y organise des activités positives et apolitiques : festivals de films, rénovation patrimoniale", a expliqué Lazar au Monde. Ainsi, en 2004, la police avait découvert une salle de cinéma sous le Trocadéro, animée par la Mécanique de perforation. Un autre groupe composé exclusivement de filles, House Mouse, serait spécialisé dans le repérage des lieux et le décodage de serrures.

A entendre les membres d'Untergunther, pénétrer dans le Panthéon en dehors des heures d'ouverture au public est un jeu d'enfant : le plus simple est de se laisser enfermer dans le vaste bâtiment. Puis de refaire les clés, que les gardiens ont l'habitude de suspendre devant le pupitre, à l'accueil ! A une époque, les visiteurs du soir pouvaient même emprunter l'échafaudage extérieur qui descendait jusqu'au sol tel un escalier métallique, du côté de l'Hôtel des Grands Hommes.

Autre option, par un soupirail situé à l'extérieur, on accède à des égouts qui mènent à la tombe de... Jean Jaurès - certains experts du ministère de la culture ont effectué le trajet souterrain. Tout cela est connu de quelques initiés. Ainsi, des élèves du lycée Henri-IV ont fait des virées nocturnes au Panthéon.

Les membres d'Untergunther, eux, y ont pris leurs quartiers. Pendant un an, ces spécialistes de l'infiltration se sont "planqués" dans la galerie circulaire située à la base du dôme, côté rue Soufflot. Dans cet espace voûté, dont les meurtrières offrent une vue sublime sur la ville, ils ont apporté leur matériel et aménagé un salon de fortune : fauteuils en bois escamotables en caisses, table à manger, nappe à carreaux, plaque électrique, etc. Ils y ont passé leurs soirées et leur temps libre, après le travail. Ils y ont même reçu du courrier...

L'atelier de restauration, baptisé UGWK, a été piloté par Jean-Baptiste Viot, un horloger anciennement employé par la prestigieuse maison Bréguet, de la place Vendôme. Entouré d'une équipe, le jeune homme a refait des pièces manquantes et remis en marche le mécanisme, pour un coût de "4 000 euros en matériel".

Septembre 2006 : leur ouvrage achevé, les membres d'Untergunther ont fait leur coming out. Ils sont allés trouver l'administrateur du Panthéon, qui était alors Bernard Jeannot. En apprenant l'histoire, celui-ci est tombé des nues. Passé l'effet de surprise, il a bien fallu réagir. Mais comment ?

Le Centre des monuments nationaux (CMN), qui gère le Panthéon, n'est pas avide de communication. L'affaire donne l'impression que l'on peut entrer dans des lieux prestigieux comme dans un moulin. Comment les membres d'Untergunther ont-il pu aller et venir à leur guise, sans être inquiétés ? L'histoire est loufoque. Inévitablement, s'inquiète le CMN, elle va donner des idées à des individus ayant des buts moins louables que l'entretien des biens culturels. Accessoirement, enfin, les passagers clandestins du Panthéon auraient pu faire une chute mortelle...

Tout compte fait, décision est prise de poursuivre Untergunther. D'octobre 2006 à mai 2007, le Centre des monuments nationaux dépose plusieurs plaintes contre le groupe. En vain : à chaque fois, le parquet classe sans suite. En France, la loi ne prévoit rien contre l'introduction illégale dans un monument national. Il y a comme un vide juridique.

En attendant, le commissariat du 5e arrondissement parisien multiplie ses rondes. Finalement, le 14 août, à 3 heures du matin, la police interpelle quatre membres du groupe alors que l'un d'eux "s'affaire sur le cadenas" d'une grille du Panthéon - à l'intérieur de l'édifice, une équipe de télévision japonaise est en train de tourner un reportage. Cette fois-ci, le parquet croit tenir un motif valable : il y aurait eu dégradation volontaire de la gâche de fermeture de la grille.

Les choses se gâtent lors de l'audience devant le tribunal correctionnel, le 23 novembre. Très vite, il apparaît que l'accusation ne tient pas la route. Les quatre prévenus n'ont d'ailleurs pas jugé utile d'être représentés par un avocat. Celui du Centre des monuments nationaux, Eric Gomez, se démène pour essayer de prouver qu'ils ont bien scié la gâche et commis d'autres dégradations, et réclame 48 300 euros de dommages et intérêts.

Sans succès. Le parquet a "stupidement poursuivi" sur cette histoire de gâche, déplore la procureure, Anne Benejean. Pourquoi n'avoir pas retenu d'autres délits aisément qualifiables, s'interroge-t-elle : recel de clés, faux et usage de faux, l'un des quatre prévenus s'étant procuré une fausse carte d'agent des monuments nationaux ?

La procureure requiert la relaxe tout en donnant une leçon aux membres d'Untergunther : "On se croirait un peu dans un jeu de rôle, avec des chevaliers. Vous devez cesser de jouer !" De plus, ajoute-t-elle, une condamnation inscrite au casier judiciaire pourrait coûter son poste à l'une des deux jeunes femmes, infirmière à l'hôpital public. Le président, Eric Meunier, confirme la relaxe mais lance cet avertissement : "Vous pouvez encore faire l'objet de poursuites pénales ."

Le Centre des monuments nationaux va-t-il relancer la procédure ? "Il est encore trop tôt pour le dire", a indiqué au Monde le directeur du CMN, Vincent Leroux, qui ajoute : "Je ne suis pas sûr que l'objectif d'Untergunther soit la réparation de l'horloge. N'y a-t-il pas le goût du challenge, de la transgression des interdits ?"

Reste une question essentielle, mais visiblement taboue : la restauration de l'horloge du Panthéon est-elle de bonne qualité ? "Oui", souffle-t-on à la direction de l'architecture et du patrimoine du ministère de la culture. Sur le plan mécanique, elle fonctionne. Mais, faute d'avoir été remontée, l'horloge s'est arrêtée. Ubuesque, jusqu'au bout.

Clarisse Fabre
Article paru dans l'édition du 25.11.07

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Un ancien collaborateur implique George W. Bush dans l'affaire "Plame"
LE MONDE | 21.11.07 | 14h43 • Mis à jour le 21.11.07 | 14h43
NEW YORK CORRESPONDANT

anie du secret, irrespect des droits des élus et des droits constitutionnels en général, coups bas... Depuis des semaines, les livres d'anciens hauts conseillers de la Maison Blanche et de journalistes se multiplient sur la manière dont l'équipe entourant le président George Bush a dirigé les Etats-Unis depuis six ans. Ecrit par Scott McClellan, ancien porte-parole de la Maison Blanche, un nouvel ouvrage, A l'intérieur de la Maison Blanche et ce qui ne va pas à Washington (Inside the White House and What's Wrong with Washington), qui ne devrait sortir qu'en avril, pourrait être le plus nocif de tous pour l'image de George Bush. Des passages en ont été divulgués, mardi soir 20 septembre, par son éditeur, PublicAffairs, sur son site Internet. Ils mettent en cause directement le rôle du président dans "l'affaire Valerie Plame".

Mme Plame était la femme d'un ambassadeur au Gabon, Joseph Wilson. Elle était aussi membre de la CIA. Elle a effectué une mission secrète au Niger en 2003 pour vérifier les soupçons selon lesquels ce pays aurait fourni de l'uranium à Saddam Hussein. Son rapport infirmait ces soupçons. Mais la Maison Blanche a laissé entendre le contraire. Lorsque, après l'entrée en guerre de son pays en Irak, l'ambassadeur Wilson a dénoncé cette attitude, la Maison Blanche a fait "fuiter" l'appartenance de sa femme à la CIA, en violation de toutes les règles de protection. Le journaliste néoconservateur Robert Novak avait publié l'information qui a mis fin à la carrière de Mme Plame.

Les noms du vice président Dick Cheney et de Karl Rove, l'ex-conseiller du président, ont été cités comme les instigateurs de la fuite. Mais seul Lewis Libby, le directeur de cabinet de M. Cheney, a été condamné (à 30 mois de prison) - et gracié par M. Bush. Il est aujourd'hui avéré que M. Rove et l'ex-numéro 2 du département d'Etat, Richard Armitage, avaient aussi fait "fuiter" le nom de Mme Plame.

Dans son livre, Scott McClellan écrit que les informations sur la vente de nucléaire nigérien à l'Irak étaient erronées. "J'ai sans le savoir transmis de fausses informations. Et cinq des plus hauts responsables de l'administration étaient impliqués : Rove, Libby, le vice-président, le secrétaire général de la présidence (Andrew Card) et le président lui-même", lit-on. C'est la première fois que le nom de M. Bush est explicitement évoqué.

"DÉCLARATION MENSONGÈRE"

Un porte-parole de la Maison Blanche a déclaré que ce que M. McClellan écrivait n'était "pas clair", et que "le président n'a jamais et ne demandera jamais à son porte-parole de transmettre une fausse information". Mme Plame a réagi ainsi : "Je suis scandalisée d'apprendre qu'un ancien porte-parole de la Maison Blanche confirme qu'il lui a été demandé de mentir à la presse. Le plus choquant, ajoute-t-elle, est (que) le président lui-même lui a demandé de faire une déclaration mensongère."

M. McClellan écrit aussi que le président lui a expressément demandé d'innocenter MM. Rove et Libby à l'automne 2003, dans un moment où sa propre crédibilité devait être protégée, après la découverte de l'absence d'armes de destruction massives en Irak.

Sylvain Cypel
Article paru dans l'édition du 22.11.0

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Pourchassée par des groupes islamistes,Taslima Nasreen fuit de ville en ville
LEMONDE.FR avec AFP | 23.11.07 | 10h52

L'écrivain bangladaise Taslima Nasreen, qui vit en exil en Inde, est chassée de ville en ville sous la pression de groupes islamistes qui la pourchassent pour ses blasphèmes supposés envers l'islam. Vendredi 23 novembre, la police a de nouveau dû déplacer la romancière, cette fois hors du Rajasthan, dans le nord-ouest de l'Inde, où elle s'était réfugiée la veille, fuyant Calcutta, théâtre mercredi d'émeutes islamistes. Dans cette ville qui héberge une importante communauté musulmane, environ 5 000 islamistes avaient manifesté contre sa présence. L'Inde compte entre 140 et 150 millions de musulmans, sur 1,1 milliard d'habitants, parmi lesquels certains groupes radicaux exigent l'expulsion de Taslima Nasreen.

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Culture
«Micmacs» en perspective
Tournage. Jean-Pierre Jeunet prépare son prochain film avec Jamel Debbouze.
S.Cul.
QUOTIDIEN : jeudi 22 novembre 2007

Micmacs à tire-larigot : tel est le titre ébouriffé du prochain Jeunet, réalisateur français populaire d’Alien , pour succéder à son film de tranchées à succès Un long dimanche de fiançailles, dernier rôle de l’acteur Ticky Holgado.

Alter ego de Marc Caro pour le Bunker de la dernière rafale, Delicatessen et la Cité des enfants perdus, Jean-Pierre Jeunet retrouvera pour Micmacs à tire-larigot le roi des farceurs du 9-3 Jamel Debbouze, qui jouait le gentil commis montmartrois dans le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain. Guillaume Laurant aussi sera de la partie, coscénariste avec qui Jeunet collabora pour ledit Amélie Poulain (et Un long dimanche).

Micmacs à tire-larigot est une comédie sur le monde obscur et inquiétant des fabricants d’armes. Ce long métrage d’un budget de 27 millions d’euros sera produit par Epithète Films (Frédéric Brillion et Gilles Legrand) et Tapioca Films, en partenariat avec Warner Bros France qui en assurera la distribution. Le tournage de ces Micmacs détonants devrait démarrer en avril prochain, pour sortie programmée en 2009. Annoncé comme «important», le casting devant venir compléter la distribution artistique n’a pas encore été dévoilé. Nous sommes en mesure de révéler que le nom d’André Dussollier, la voix de récitant du Fabuleux Destin, a été prononcé. Pas ceux de Jodie Foster et d’Audrey Tautou, sauf erreur. A suivre…


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Le SNJ du Parisien critique la Une de mardi
NOUVELOBS.COM | 21.11.2007 | 18:48
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Le syndicat estime que la Une sur la grève, titrée "Stop", marque "une rupture avec la ligne éditoriale", et risque de couper le quotidien de "toute une frange de son lectorat".
Dans un communiqué interne mercredi 21 novembre, le Syndicat national des journalistes (SNJ) du Parisien a protesté contre la Une du quotidien mardi, consacrée à la grève dans les transports, estimant qu'elle marque une "rupture avec la ligne éditoriale" du journal". La Une du quotidien, mardi 20 novembre, était illustré par une photo des passagers patientant sur un quai bondé, sous le titre "Stop". "En titrant 'Stop' (sous-entendu aux grèves), Le Parisien s'oppose de front à toute une frange de son lectorat, au risque de se couper de lui", estime le syndicat, soulignant que le journal "a des lecteurs qui galèrent dans les transports et des lecteurs qui participent aux mouvements sociaux ou qui les soutiennent".

Journal d'information vs journal d'opinion

Le Parisien, "et c'est une rareté dans le paysage de la presse nationale", s'est "toujours positionné comme un journal d'information et non comme un journal d'opinion", rappelle-t-il.
"A travers cette Une qui éditorialise, on le colore d'un positionnement qui n'est pas le sien", juge-t-il.
Le SNJ, qui est intervenu mardi en comité d'entreprise à ce sujet, doit rencontrer jeudi la direction de la rédaction.

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Le mercredi 14 nov 2007

Arabie: 6 mois de prison, 200 coups de fouet pour une victime de viol

Agence France-Presse

Riyad

Une Saoudienne victime de viol a vu sa sentence aggravée en appel mercredi, un tribunal l'ayant condamné à six mois de prison et 200 coups de fouet, a indiqué son ex-avocat, dont la licence a été retirée.

L'avocat saoudien et militant des droits de l'Homme, Abdelrahmane al-Lahem, a affirmé à l'AFP que le tribunal de la ville d'Al-Qatif (est de l'Arabie saoudite) lui avait retiré sa licence après avoir contesté un premier verdict rendu l'année dernière dans cette même affaire.

La cour avait alors condamné les six Saoudiens reconnus coupables d'avoir violé la Saoudienne à entre un et cinq ans de prison, et la victime à 90 coups de fouet, selon l'avocat. Les condamnés étaient armés au moment des faits.

Me Lahem, jugeant la sentence très légère dans un pays ou le viol est passible de la peine de mort, a expliqué avoir fait appel du verdict devant le Haut Conseil judiciaire qui a ordonné un nouveau procès.

Dans le nouveau verdict rendu mercredi, la même cour a porté les condamnations contre les six hommes à entre deux et 9 ans de prison.

Mais elle a aussi aggravé la sentence de la victime qui a été condamnée à six mois de prison et à 200 coups de fouet, a-t-il précisé, en soulignant que la cour lui avait interdit de s'occuper de l'affaire de viol et avait confisqué sa licence pour avoir contesté le premier verdict.

«Le ministère de la Justice m'a également convoqué pour comparaître devant une commission disciplinaire» durant la première semaine de décembre, a-t-il ajouté.

Cette affaire a provoqué la colère de la minorité chiite dans le royaume, à laquelle appartient la victime. Les condamnés sont des sunnites, la communauté musulmane dominante dans le royaume.


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Reportage
Dubaï, l'eldorado rêvé devenu le "bagne" des ouvriers des chantiers de construction
LE MONDE | 19.11.07 | 16h16 • Mis à jour le 19.11.07 | 16h16
DUBAÏ ENVOYÉE SPÉCIALE

ls ont repris le travail. Sous la menace, la contrainte, la peur. Sans rien savoir, pour la plupart, des gains obtenus à la suite de leur cinq, neuf, voire onze jours de grève sur les chantiers de construction de Dubaï. En soldats résignés ils ont remis leur uniforme de chantier pour ériger des tours toujours plus hautes et des marinas extravagantes. L'émirat et les promoteurs respirent. Mais pour les 700 000 ouvriers venus d'Inde, du Pakistan, du Bangladesh ou du Sri Lanka, les conditions de vie et de travail n'ont peu ou pas changé, justifiant, pour les associations des droits de l'homme, l'appellation d'"esclavage moderne".

Combien étaient-ils à faire grève ? Des dizaines de milliers sans aucun doute. Impossible d'avoir un chiffre précis. Etat et employeurs refusent toute communication sur les conflits en cours et l'absence de syndicats (interdits aux Emirats) renforce l'opacité du système. Tout juste le directeur général d'Arabtec, grosse entreprise de construction, a-t-il admis, le 12 novembre, que les 40 000 ouvriers de sa compagnie avaient repris le travail après l'obtention d'une "juste" augmentation de salaire pour compenser la faiblesse du dollar. La presse n'aide guère, qui se contente de relayer les communiqués de l'agence de presse officielle (WAM) ou de la police laquelle, la veille, annonçait l'expulsion de 200 grévistes, accusés d'avoir fomenté des violences.

Il faut se rendre sur les chantiers pour avoir une idée du désarroi de ces ouvriers immigrés qui ont rêvé de Dubaï comme d'un eldorado, se sont lourdement endettés pour payer visas, voyage, service de recrutement à des agences souvent illégales, et déchantent aujourd'hui dans ce coin de désert devenu, selon qu'on est touriste ou maçon, Las Vegas ou le bagne. Rajee, 24 ans, est venu de la province indienne du Kerala il y a dix-huit mois. Dubaï c'était son rêve absolu. Dans son village, toutes les familles avaient au moins un parent à tenter l'aventure et trois de ses cousins avaient ouvert le chemin. Deux sont revenus dans des cercueils. L'un a été écrasé sous la dalle de béton d'une tour en construction. L'autre s'est pendu au ventilateur de son dortoir. Le troisième est rentré au village en vainqueur. Il a fourni la dot de ses deux soeurs, s'est marié et installé comme garagiste. Rajee en a fait son héros. "Pour être riche un jour, il n'y a que Dubaï !, dit-il. Enfin, c'est ce que je croyais !"

Il gagne comme maçon entre 550 et 750 dirhams selon les mois (102 à 139 Euros). Il avait l'habitude d'en renvoyer les des deux tiers à ses parents, se contentant du strict minimum pour ses repas qu'il prépare lui-même et l'usage limité d'un téléphone portable. Mais rien ne va plus. Le coût de la vie ne cesse d'augmenter - "le sac de riz est passé en quelques mois de 60 à 95 dirhams, et le pain augmentera de 20 % le 20 novembre !" - tandis que le dirham, adossé au dollar, ne cesse de chuter.

C'est pour cela qu'il a fait grève, espérant une augmentation de 200 dirhams pour n'en obtenir, croit-il savoir, que 100. Pour cela, qu'il a résisté neuf matins aux appels des surveillants d'Arabtec pressant les ouvriers de se ruer dans les minibus qui, à 4 h 30, les conduisent sur les chantiers. Pour cela enfin qu'il a aujourd'hui la rage au ventre, dégoûté du mépris affiché par son employeur et révolté par l'intervention, le 3 novembre, de la police, laquelle a cerné la partie du campement hébergeant les ouvriers d'Arabtec, les obligeant à monter dans les bus, et embarquant entre 200 et 400 travailleurs récalcitrants. Sont-ils en prison? Vont-ils être renvoyés dans leur pays ? Rajee n'en a aucune idée. De chantier en chantier, les témoignages sont les mêmes, qui accusent la faiblesse des salaires ; dénoncent la confiscation systématique des passeports et le pouvoir absolu de l'employeur sur le visa de travail ; disent l'éloignement et l'insalubrité des cités-dortoirs ou la panique devant les dettes accumulées pour venir à Dubaï et les années ainsi hypothéquées, si loin de la famille . Sans compter les accidents, les insolations, les tentations de suicide (84 recensés selon le consulat indien en 2005) et les arrestations nombreuses, à chaque grève.

"PEUR D'UNE RÉBELLION"

"Les Emiratis savent ce qu'ils doivent à cette population immigrée qui construit leurs villes et rendent possible l'incroyable boom économique, analyse Sharla Musibih, qui a créé City of Hope, un abri pour les femmes en détresse. Mais ils sont aussi obsédés par le fait que les travailleurs immigrés forment plus de 85 % de la population et 99 % de la force de travail privée. Vous imaginez la dépendance de l'Etat à leur égard ? Sa peur d'une rébellion ?"

Alerté par le rapport accusateur publié en 2006 par l'organisation Human Rights Watch sur le sort des ouvriers de la construction, l'émir de Dubaï, le cheikh Mohammad ben Rachid Al-Maktoum, avait chargé son ministre du travail d'améliorer la situation. Peu de décisions avaient été suivies d'effet mais les grèves récentes ainsi que l'amnistie offerte pendant trois mois aux travailleurs illégaux, qui s'est traduite par plus de 171 000 départs du pays, ont inquiété le gouvernement et remis à l'ordre du jour deux revendications des ouvriers : la fixation d'un salaire minimal et l'autorisation de syndicats. Une idée jugée jusqu'ici sulfureuse mais à laquelle le ministre du travail, Ali ben Abdallah Al-Kaabi, vient soudainement d'affirmer n'être plus opposé. "En principe", a prudemment titré le quotidien Gulf News.

Annick Cojean
Article paru dans l'édition du 20.11.07

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UN ENTRETIEN AVEC GUSTAV LEONHARDT
"On n’enseigne pas la beauté"
NOUVELOBS.COM | 16.11.2007 | 22:58
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L’intégrale de entretien avec le claveciniste, organiste et chef d’orchestre Gustav Leonhardt, paru dans le Nouvel Observateur daté du 15 au 21 novembre.
Le Nouvel Observateur. - Vous vivez dans une maison historique.

Gustav Leonhardt. - Tout à fait historique ! Et même plus que la plupart des maisons anciennes d’Amsterdam, où l’on en trouve huit mille datant d’avant 1800. En Hollande, il n’y a pas de grands bâtiments anciens, comme en France ; mais chacun voulait avoir sa maison, très petite, avec une fenêtre et une porte, ou très grande, comme celle-ci. Il y a très longtemps, la ville d’Amsterdam a profité de l’arrivée d’Anversois, qui étaient brillants et riches. Elle était extrêmement peuplée, il n’y avait plus de place, les couvents, annexés par la Réforme, étaient réquisitionnés pour accueillir les réfugiés, et la ville s’est agrandie par grands demi-cercles. Ma maison, qui date de 1617, avait une des plus grandes façades, le double de la normale, dans un quartier où elles sont toutes hautes mais étroites. Elle n’est pas très profonde, deux grandes pièces seulement. Des pavillons extérieurs et un jardin. Celui qui l’a fait bâtir était très riche – nous savons tout sur elle, j’ai même écrit un livre sur son histoire. Vers 1630, un édit a établi que le jardin devait rester jardin « jusqu’à la fin des temps » ! Il y a douze ans, un directeur de société voulait s’y faire construire un garage, et j’ai gagné mon procès contre lui, en invoquant ce décret ! En 1750, la maison a encore été agrandie par un riche marchand, maire de la ville, sur sept étages. Tout est resté exactement à l’identique depuis : les portes, les cheminées, les lambris, les parquets, les planches dans les armoires, les carreaux de faïence, tout !
N. O. - C’est pas une maison de famille ?

G. Leonhardt. - Pas du tout. Je suis d’ailleurs locataire.

N. O. - Et qu’avez-vous comme instruments, ici ?

G. Leonhardt. - Beaucoup moins qu’autrefois. J’en avais trop, et je ne les jouais pas. J’en ai encore trop. Ce merveilleux clavecin, ici, je ne le touche qu’une fois par mois, et encore. J’en ai un en bas, pour tous les jours, en quelque sorte, mon work horse…
N. O. - Celui-ci, ce n’est pas le Lefebvre ?

G. Leonhardt. - Ah vous êtes au courant… Le facteur de clavecins Martin Skowronek et moi voulions voir jusqu’où l’on pouvait aller dans la réplique d’ancien. Il avait des bois d’époque, et il a fait un faux ancien, où tout, jusque dans le plus petit détail, semblait authentique. Et qui s’est révélé sonner admirablement, beaucoup mieux que ses autres clavecins, qui sont pourtant tous des copies exactes. Il ne comprend pas pourquoi, d’ailleurs. Nous avons monté un petit canular, inventé qu’un facteur d’orgue et de clavecins de Rouen, Lefebvre, avait fait cet instrument.

N. O. - Mais tout le monde s’interrogeait sur ce Lefebvre, dont on ne connaissait aucun autre clavecin.

G. Leonhardt. - C’est pourquoi nous l’avons choisi. Et puis il était plus prudent, pour les fleurs peintes sur la table d’harmonie, de choisir un instrument de Rouen. Les peintres parisiens étaient trop connus. Et un jour, j’ai organisé un grand dîner avec d’anciens élèves, des spécialistes, des connaisseurs, et j’ai levé mon verre, et j’ai dit que ce n’était pas un ancien, mais un Skowronek.

N. O. - Pourquoi avez-vous révélé la supercherie ?

G. Leonhardt. - Parce que cela devenait une histoire trop grave, un faux. Même mes enfants n’étaient pas au courant. Ma femme et moi, nous avons pensé qu’après notre mort, ils allaient peut-être vouloir le vendre comme un Lefebvre du XVIIIe. Il fallait que cela cesse.

N. O. - Combien de clavecins avez-vous acheté dans votre vie ?

G. Leonhardt. - Douze, quinze, pas plus. J’ai aussi fait des échanges… Je gardais les meilleurs.
N. O. - Et d’autres instruments ?

G. Leonhardt. - Un orgue XVIIIe et deux clavicordes, dont un ancien. J’avais beaucoup plus d’anciens, autrefois. Et j’avais aussi un orgue magnifique du XVIIIe, un Christian Müller, qui a brûlé une nuit, avec l’atelier de restauration où il était. Tout avait été étudié, décidé… Et puis voilà. C’était il y a dix ans déjà. Terrible.

N. O. - Il y a un renouveau d’instruments bizarres en ce moment, des clavicitheriums (petit clavecin à cordes frappées), des claviorganums (sorte de centaure, mi clavecin, mi orgue), des face-à-face (deux instruments en un seul)… Vous-même, vous en avez joué (1). C’est une tendance durable ou une mode ?

G. Leonhardt. - Ces instruments ont toujours été un peu à part, curieux, mais sans importance réelle. Je comprends qu’un facteur, qui a fait des dizaines de clavecins, ou d’orgues, ou les deux, veuille faire autre chose, une fois. Un claviorganum, ce n’est pas une découverte, cela n’ouvre pas un monde nouveau, non ! Une curiosité.

N. O. - La jeune génération cherche constamment des pistes nouvelles…

G. Leonhardt. - Oui… On peut le comprendre… Toutes les pistes ont été explorées, il devient difficile de se faire un nom… Un instrument bizarre, à la télévision, cela passe bien. C’est comme les sujets de thèse… Mon Dieu ! Cela va parfois un peu loin… Mais c’est bien, c’est bien.

N. O. - Vous avez de bonnes relations avec la jeune génération de clavecinistes ?

G. Leonhardt. - Pas mauvaises, en tout cas. Je n’enseigne plus : cela fait une grande différence. Je dois dire que cela me manque un peu. Toute ma vie, j’ai joué en solo, j’ai voyagé, et les élèves seuls m’offraient des contacts humains. Les organisateurs de concert sont très bien, mais je les voyais si peu… Il y a les amis aussi, bien sûr, les Kuijken, Frans Brüggen, mais les jeunes me manquent, avec ou sans idées.
N. O. - Vous aviez trouvé une méthode d’enseignement ?

G. Leonhardt. - Non, aucune. Il n’est pas bon d’avoir une méthode. J’écoute un élève, je vois ce qui lui manque, ce n’est jamais la même chose, et on travaille là-dessus. Ou plutôt : c’est lui qui travaille là-dessus, on le laisse faire. Je lui demande pourquoi joues-tu telle basse ainsi ? Il le sait ou il ne le sait pas. S’il ne le sait pas, il doit trouver pourquoi. Ce type de raisonnement s’enseigne – pas la beauté.

N. O. - Vous avez conscience d’avoir marqué vos élèves ?
G. Leonhardt. - Non.

N. O. - Bernard Foccroulle, le nouveau patron d’Aix dit qu’en quatre cours avec vous, il en a plus appris qu’au cours de toutes ses études. Vous aviez mis le doigt sur le point douloureux.

G. Leonhardt. - Bon. C’est ce que je voulais faire. C’est pour cette raison que mes élèves sont si différents. Ce dont je me félicite.
N. O. - Le style, cela ne s’apprend pas ?

G. Leonhardt. - Un peu… Ou du moins peut-on apprendre ce qui va contre un style, ce qui est impossible dans un certain contexte stylistique. Je peux l’expliquer. Mais entre les marges de choses possibles, il y a tant de variété, en deux siècles, entre les pays, les personnalités ! Même les traités ne convergent pas. Donc il est très risqué de dire : c’est tel style. Tant de combinaisons entre les différents paramètres ! Et l’on en avait conscience, à l’époque. Il arrivait même qu’on exagère dans une direction ou une autre, qu’on mette un point d’honneur à être original : cela n’a pas produit les meilleures œuvres. Goethe l’a merveilleusement dit : « Man merkt die Absicht, und man ist verstimmt. » Quand une intention est trop visible, elle irrite. Et c’est vrai pour tout, jusqu’en politique.

N. O. - Qu’est-ce que c’est qu’un bon orgue, un bon clavecin ?

G. Leonhardt. - L’orgue a tant de personnalité qu’il vous dicte ce que vous devez faire. Beaucoup plus qu’un clavecin. Vous pouvez bien jouer sur un mauvais clavecin, pas sur un mauvais orgue. D’un autre côté, si vous traitez mal un bon orgue, il se refuse à vous. Il est à prendre ou à laisser. C’est une sorte de noblesse naturelle.

N. O. - Comment abordez-vous une œuvre nouvelle ?

G. Leonhardt. - Je la lis, et… C’est compliqué. Si c’est une nouvelle édition, je lis l’appareil critique, je regarde les sources. Je peux avoir envie de jouer l’œuvre, je peux penser que l’éditeur a fait des choix que je ne ferais pas – alors il arrive ici et là que je change une note. Et puis on entre dans le style de la pièce, on ajoute des petites choses, une petite liaison ici ou là, on rétablit les altérations manquantes, surtout dans la musique fin XVIe, il arrive qu’on doive regarder des traités pour vérifier tel ou tel point… Et voilà. Mais je ne fais pas ça au clavecin. Plutôt assis ici. Parfois, il faut comparer les éditions entre elles, ou bien avec d’autres du même compositeur… Il y a tant de possibilités et d’impossibilités ! Il y a un passage dans un choral de Bach où le même passage revient deux fois, avec une petite différence rythmique qui apparaît dans l’autographe, c’est merveilleux : évidemment l’éditeur a corrigé, le pédant.

N. O. - Debussy se trompait, mettait cinq temps dans une mesure à quatre…

G. Leonhardt. - Un génie qui se trompe, ce n’est pas comme un éditeur qui se trompe.

N. O. - Vous avez changé de répertoire, depuis quelques années. Vous ne jouez plus les grandes suites de Bach.

G. Leonhardt. - J’ajoute toujours de nouvelles pièces, bien sûr. Je ne peux pas répéter toujours les mêmes œuvres, cela ne m’intéresse pas. Je veux rester éveillé.
N. O. - Vos goûts ont changé ?
G. Leonhardt. - Non, pas vraiment.
N. O. - Vous vous êtes aventuré dans Mozart

G. Leonhardt. - Oui, surtout en dirigeant. J’aime beaucoup sa musique d’orchestre. La symphonie « Prague », que j’ai faite avec l’orchestre The Age of Enlightment. Superbe, merveilleuse musique !
N. O. - Pourquoi n’en dirigez-vous pas plus ?

G. Leonhardt. - Je n’ai pas d’orchestre… Je ne fais pas ce que je veux. Quant au piano de Mozart, les œuvres sont sublimes, bien sûr, mais je déteste vraiment le pianoforte, comme instrument. On ne sent rien, on ne sent pas la corde, on jette quelque chose, ça retombe comme ça peut… Comparé au clavecin ! Voilà un instrument ! Fin, précis, sensible ! Voilà pourquoi je n’ai pratiquement pas joué de Mozart. Deux disques…

N. O. - Vous voulez dire que si un orchestre vous proposait de diriger des symphonies de Mozart, vous accepteriez ?

G. Leonhardt. - Tout de suite ! Et si c’est intéressant de voir sa musique en venant du passé ! Habituellement, les chefs viennent de la musique postérieure, en sorte que les nouveautés de sa musique ne leur apparaissent pas. Pour moi, c’est si moderne ! Surtout les œuvres de la fin ! Je n’oserais jamais faire des choses pareilles s’il ne les avait pas écrites… Mais j’aime beaucoup sa musique ancien régime aussi. Elle déborde presque, déjà.
N. O. - Il a du mal avec la fugue, non ?

G. Leonhardt. - Ce n’est pas son monde. Il admirait ce genre d’écriture, mais c’est un peu laborieux, chez lui. La beauté de sa musique est inexplicable. La beauté n’est jamais explicable, mais celle-là moins encore. Ses œuvres de jeunesse, par exemple, sont si parfaites, si équilibrées, et pourtant elles paraissent primitives, presque banales. Et nous sommes fascinés. La « Petite musique de nuit » ! A côté de Haydn… C’est miraculeux. Haydn est bien inférieur, à mon goût. Mais mes goûts n’ont pas d’intérêt.

N. O. - Et les compositeurs postérieurs, Schubert, Beethoven ?

G. Leonhardt. - Je les admire beaucoup, comme de très grands compositeurs, surtout comparés à leurs contemporains. Le niveau moyen de la musique était si bas, dès 1800 ! La musique étaient si médiocre, si vulgaire ! Seuls les génies ont survécu. Mais il ne faut pas oublier qu’un génie absolu comme Beethoven a écrit nombre d’œuvres misérables, qu’il n’a pas numérotées dans son catalogue, d’ailleurs. Les œuvres qui ont un numéro sont toutes géniales – sauf la Neuvième symphonie. Cette « Ode à la joie » est d’une vulgarité ! Et le texte ! Complètement puéril. Comment est-il possible que des grandes personnes aient pu écrire ce déchet [trash] ? Mais la mélodie de l’« Ode à la joie », sans texte, est déjà terrible de vulgarité. Comme votre Marseillaise ! Texte et musique ! Terribles ! [rires.] Schubert aussi a fait des choses si primaires, si grossières ! On ne trouve pas cette situation au XVIIIe : le niveau moyen était bien plus élevé.

N. O. - On vous a déjà proposé de diriger Beethoven ?

G. Leonhardt. - Je ne peux pas. J’admire, c’est superbement fait, ça tient ensemble, c’est d’un métier incroyable, mais je n’aime pas. Cet héroïsme est ridicule.

N. O. - Schubert n’était pas héroïque, lui, et ne vous a pas tenté davantage.

G. Leonhardt. - Non. Je n’aime pas ce qui est sentimental non plus. L’amour est beaucoup plus important que l’admiration. J’adore Mozart, Bach, et Purcell, et Sweelinck et les autres.
N. O. - Certains de vos prédécesseurs ont compté pour vous ?

G. Leonhardt. - Certainement ! Quand j’avais seize ans, j’étais enthousiasmé par certains disques, par Landowska… Mais encore un coup, c’était primitif. A cette époque, l’adolescence, on juge tout en blanc et noir. Pour moi, le piano était laid, et le clavecin était beau. Landowska jouait du clavecin, si on peu appeler ça un clavecin, et je trouvais donc cela merveilleux. Je notais sur mes partitions tout ce qu’elle faisait, les registrations, tout. Depuis mon admiration a décliné… Elle marquait le jeune homme, pas le musicien. Ce n’est qu’à Bâle que j’ai subi les premières influences musicales. Et puis, c’est Alfred Deller, le contre-ténor anglais, qui m’a appris le plus, et sans qu’il en sache rien. Les minuscules nuances rythmiques, et surtout qu’il faille accorder plus d’importance au mot qu’au son. Ce qu’il faisait était parfois laid, mais avec raison. Formidable ! Et la musique instrumentale contient souvent un texte latent. Ou du moins, il y a l’idée qu’un texte pourrait être dessous. Je peux dire que c’est lui qui m’a appris l’éloquence au clavecin et à l’orgue.

N. O. - Bach, pourtant, c’est pas très vocal, surtout dans ce qu’il écrit pour les chanteurs !

G. Leonhardt. - Oui, il s’en fiche ! Incroyable [ton de ravissement] !
N. O. - Le contraire de Mozart, en somme.

G. Leonhardt. - Moui… Il utilise la voix, mais sa musique ne vient pas de la voix.

N. O. - Aujourd’hui, dans Bach, on fait chanter les chœurs par des solistes. Qu’en pensez-vous ?

G. Leonhardt. - C’est de la foutaise [rubbish], cela n’a pas de sens. Tout le monde connaît la fameuse lettre où il demande trois ou quatre chanteurs par partie. On a même les noms de tous ces petits garçons. Un article du dernier « Bach Jahrbuch » a clos définitivement cette querelle ridicule.

N. O. - Et les voix d’enfants ? On n’entend plus que des femmes, dans les cantates de Bach.

G. Leonhardt. - C’est dommage… Je préfère les garçons, mais si on n’en trouve pas de bonne qualité, il ne faut pas s’y tenir à tout prix. Il est vrai que les voix féminines introduisent une sensualité hors de propos, mais cela dépend aussi des personnes – et des chefs. La voix de femme est différente, c’est vrai, mais ne va pas contre le style. La règle qui interdisait l’église aux femmes n’était pas musicale. Aujourd’hui, les petits chanteurs sont plus rares, et muent trois ans plus tôt qu’au temps de Bach. Pour un chef c’est un vrai chemin de croix, il faut recommencer presque tous les mois avec un autre garçon ! Et quel travail !
N. O. - Vous aimez diriger ?

G. Leonhardt. - Oui. Je n’ai pas d’ambition en la matière, mais montrer une œuvre comme je la vois me fait plaisir.

N. O. - Vous avez dit que c’était beaucoup plus facile que de jouer du clavecin.

G. Leonhardt. - C’est un fait ! Quand vous battez une mesure, si vous lancez le bras ici ou là, cela ne fait pas de différence ; au clavecin, vous arrivez à neuf ou dix touches trop à droite ! Je plaisante, mais la précision requise par le clavecin est diabolique.

N. O. - Certains chefs vous ont marqué ? A Vienne ? Karajan ?

G. Leonhardt. - Non. Il n’était d’ailleurs pas un bon chef. Certes, les musiciens ne l’aimaient pas, mais on a vu des gens horribles faire des choses magnifiques. Il n’avait pas de rapports avec ses musiciens : seulement avec le public. De dos. Il avait un charisme du dos. Cela existe ! Karajan a fait carrière avec son dos. Mais il n’était pas un bon musicien.

N. O. - Entre diriger un concerto de Bach et une symphonie de Bruckner, il y a une différence ?

G. Leonhardt. - Certainement, ne serait-ce que par le nombre de musiciens. Dans Bach, même dans une Passion, je les connais un par un, je les ai choisis un par un, parce que nous sommes sur la même longueur d’onde, et je sais que, sans moi, chacun jouera magnifiquement… C’est énorme. On n’est plus obligé de tout dire… On coordonne…

N. O. - Devant les quatre-vingts musiciens de la Philharmonie de Vienne, il faudrait bien parler.

G. Leonhardt. - Cela ne m’intéresse pas, et je n’en ai pas l’expérience. C’est amusant, parce que Harnoncourt reçoit cette année la médaille Bach de la ville de Leipzig, que j’ai reçue l’an dernier moi-même (On m’a demandé d’en faire la laudatio, curieusement). Eh bien lui, c’est un missionnaire. Cela tient à sa personnalité, bien sûr, mais aussi aux limites de répertoire que lui imposait son instrument, le violoncelle baroque, ou même de la viole de gambe. On ne peut pas vivre avec cette petite chose… Je comprends bien qu’il ait voulu diriger, et faire le même travail avec les grands orchestres que celui que nous avons fait avec Bach ou Monteverdi : regarder Beethoven et Bruckner, nettoyer, se demander ce que cela veut vraiment dire. J’admire cela. La musique du XIXe est aussi une musique ancienne.

N. O. - C’est aussi qu’il a été longtemps musicien d’orchestre. Vous avez fait votre propre monde seul.
G. Leonhardt. - Oui. C’est très différent.

N. O. - Vous sentez-vous dépossédé de votre répertoire, par le succès mondial de la musique baroque aujourd’hui ? Le petit noyau un peu fanatisé a explosé…

G. Leonhardt. - C’est vrai : il n’y a plus cet esprit de catacombes… Mais il y a de bons côtés. Au début, les gens étaient intéressés, parce que c’était nouveau : le clavecin, deux claviers, des touches noires au lieu d’être blanches… Cela n’existe plus. Mais maintenant, ils ont entendu beaucoup de choses, et peuvent comparer et juger –la composition comme l’interprète. Et c’est bien. La différence s’est creusée entre le magnifique et le médiocre. Quant aux musiciens, ils picorent, ils achètent un violon baroque, avec un chevalet moderne, un archet classique, des cordes soi-disant en boyau… Le niveau musical est très variable, mais le niveau technique est moyen : il y a des pics très élevés, et des creux très profonds…

N. O. - La sonorité est un peu semblable partout. Le Japonais Suzuki n’est plus très différent des Anglais.

G. Leonhardt. - Oui, c’est vrai. Il faut dire que les orchestres sont composés de gens qui viennent de partout. Le phénomène est semblable dans les grands orchestres symphoniques, qui sonnaient très différemment jusqu’à la IIe guerre mondiale.

N. O. - On dirait que les qualités demandées ne sont plus les mêmes : aujourd’hui, il faut être rapide, bien déchiffrer, avoir de la mémoire, être prêt, solide, en bonne santé : cela fait partie intégrante du métier.

G. Leonhardt. - Oui, mais cela se paie – d’une certaine paresse, notamment. Ils ne cherchent plus, ils ne sont plus curieux. Ils ont tout à portée de main, tout est facile, disponible. Internet, probablement. Lorsque quelque chose attirait mon attention, je me mettais à chercher, j’allais dans une bibliothèque, dans deux, trois. Aujourd’hui, c’est comme les buffets de petits déjeuners, dans les hôtels : tout est là, c’est absurde. Tout, tout de suite, pour tout le monde. Quel gâchis ! Je prends une tranche de pain et je m’en vais. Internet, c’est trop facile, je n’en veux pas. Je suis heureux comme cela, dans ma maison, à lire. Je donne autant de concerts que je peux, je ne veux rien de plus.

N. O. – Combien en donnez-vous par an ?

G. Leonhardt. - Cette année, quatre-vingts, mais d’habitude, une centaine.
N. O. - Vous prenez beaucoup de plaisir à jouer…

G. Leonhardt. - Non, pas en jouant, je n’ai pas le temps. C’est difficile, vous savez. Toutes vos facultés sont mobilisées. Déjà, il ne faut pas faire de fausses notes – et ce n’est pas rien. Et vous ne pensez à rien d’autre qu’à ce que vous jouez, vous ne pensez plus à vos doigts, c’est trop tard. Si bien que vous ne pensez même pas à la beauté de ce que vous jouez. Elle est pour les autres, pas pour vous. La beauté doit aller vers l’extérieur, pas à l’intérieur. A la maison, un amateur joue pour soi – et c’est très bien, la musique appartient aussi aux amateurs, même s’ils jouent très mal. C’est magnifique tout de même. Le professionnel fait le contraire. S’il jouait pour soi, il deviendrait ennuyeux. Il joue pour ceux qui sont venus, ont garé leur voiture, ont payé leur billet. Il doit être expressif. Dans un restaurant, un homme qui mange son steack ne le fait pas pour la galerie : il mange pour soi-même, il est absorbé, et ne présente pas le moindre intérêt pour les autres. C’est seulement quand il revient au bureau, et qu’il se tourne vers le monde extérieur, qu’il redevient intéressant.
N. O. - Même quand vous faites un disque ?

G. Leonhardt. - Oui, je dois tirer le maximum de la pièce que je joue, et le donner. Je fais du mieux que je peux mais ce n’est pas très agréable.
N. O. - Et le public ?

G. Leonhardt. - Il n’est pas là ! Au concert, il est fondamental que les gens soient là : je joue parce qu’ils sont là. Sans eux, je ne jouerais pas, à ce moment-là ! Mais ceux qui sont enthousiasmés par ce qu’ils jouent ne font jamais de bons musiciens. Et ceux qui gesticulent sont vulgaires.

N. O. - La vulgarité compte beaucoup pour vous…

G. Leonhardt. - Sortez dans la rue : vous verrez si elle ne compte pas. C’est la démocratie.

N. O. – A plusieurs, on est plus fort que tout seul : les gens se groupent pour se défendre.

G. Leonhardt. - Oui, vous avez raison : ils sont très, très forts !


Propos recueillis par Jacques Drillon

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Ecrans
Les JT cassent la grève
www.flickr.com/photos/txd/5877719/
Télé. Les 13 heures et 20 heures sont sur le pied de guerre contre le mouvement social.
RAPHAËL GARRIGOS et ISABELLE ROBERTS
QUOTIDIEN : samedi 17 novembre 2007

Achaque grève son héros. En 1968, ce fut Daniel Cohn-Bendit. En novembre 2007, c’est dit, ce sera Jean-Pierre Pernaut, présentateur du 13 heures de TF1 et farouche défenseur de la veuve et de l’usager torturés par les grévistes privilégiés. Depuis lundi, Pernaut bout. Il grommelle, fait des mines et lève les sourcils. Certes, il est comme ça, Pernaut, mais tous les JT sont de la partie, accumulant les poncifs, balayant la pédagogie, relayant sans barguigner la parole gouvernementale. Au point que, chez les grévistes, on se met à virer des AG télés et journalistes. Récit d’une semaine de JT de grève.
Jean-Pierre Pernaut récompensé pour l'ensemble de son oeuvre en 1997. (AFP)

La galère

Je suis… Je suis… Top : je suis un bâtiment de guerre, long et étroit, à un ou plusieurs rangs de rames en usage dans l’Antiquité… Je suis ? La galère, bien sûr. Les JT n’ont que ce mot-là à la bouche, entendu des dizaines de fois. Lundi, au sommaire du 20 heures de France 2, «galères en prévision». Quelques instants plus tard, c’est «une journée galère» qui se dessine. L’image est la même mardi sur TF1 à 13 heures : «Pour demain, prophétise Pernaut, on nous annonce du mauvais temps partout avec de la neige, du froid, de la pluie et du vent, un jour de galère donc pour des millions d’usagers des transports en commun». Tandis que son collègue PPDA débite de la «galère en perspective». Pas raté : dans la nuit de mardi, «la galère a commencé» sur i-Télé. Chez les voyageurs, très étonnamment, c’est la galère, ainsi que la perspicace Audrey Pulvar de France 3 le remarque : «Quelle galère !» On relèvera cette fine analyse par un anonyme jeudi de la situation des transports : «Entre le métro où c’est regalère et le train où c’est galère-galère».

L’usager

Et qui rame dans la galère ? Point de «voyageurs» ou de «passagers», mais, systématiquement, des «usagers», masse grondante et floue. A la télé, ils sont rois, victimes «résignées» (selon PPDA) de la grève «dure, dure surtout pour les usagers», clame David Pujadas, en ouverture du 20 heures de France 2 mardi. Et on le défend, l’usager. Ainsi Jean-Pierre Pernaut fulminant jeudi : «Troisième jour de galère pour les usagers qui, eux, n’ont pas le choix et doivent travailler jusqu’à 65 ans, et tous les matins.» Car, souligne-t-il mardi à l’appui de sa ligne éditoriale, «plusieurs sondages viennent confirmer l’hostilité des Français à cette nouvelle grève».

Alors on tend sans cesse le micro à l’usager afin qu’il puisse, sans crainte ni honte, s’exprimer. Plaintif : «Y en a marre, on nous prend en otage, qu’ils aillent prendre l’Elysée en otage !» (France 2, mardi à 20 heures). Revendicatif : «Faut que la France se rende compte qu’il y a des réformes qui doivent être faites» (même JT, même chaîne). Menaçant : «On va aller voir les grévistes, on va leur taper dessus» (TF1, mercredi à 20 heures). Parfois, l’usager s’organise : ainsi l’Association des usagers des gares a-t-elle eu droit à trois reportages en deux jours sur TF1 ! Emporté par son enthousiasme, PPDA annonce que l’association vient de se créer «face à cette nouvelle grève». Et qu’importe si, dans le reportage, on apprend qu’elle existe depuis 17 ans… Quand il est étudiant, l’usager devient un «antiblocage», en opposition aux «bloqueurs». Là aussi, il s’organise contre les grévistes, désignés par Jean-Pierre Pernaut sous le patibulaire vocable d’«individus» (qui ont bien mérité une volée de CRS à matraque). Chez l’antibloqueur, en revanche, «les points de vue sont nuancés» (Pernaut, toujours). Et «les étudiants distribuent des tracts, qu’on soit de gauche ou de droite». Pas grave si l’un d’eux, interrogé par la suite, est encarté à l’UNI, le très droitiste syndicat étudiant.

La débrouille

Surtout, l’usager est débrouillard. A chaque édition de chaque JT, une nuée de sujets sur «mon usager, mon plan B» ou, variante, «la famille Usager s’organise». Dimanche soir sur France 2, on filme une femme qui achète des mandarines sur un marché. Commentaire du journaliste : «Le plein de vitamines avant une semaine qui s’annonce très sportive.» Lundi et mardi, les JT alternent les reportages entre vélo, fidèle compagnon de l’usager, et covoiturage. Mercredi soir, dans un même élan, tous nos courageux usagers dorment dans les endroits les plus hétéroclites : les salariés d’un hôtel à l’hôtel («largesse d’un patron compréhensif» pour TF1 et «l’hôtelier sympa Bruno qui accorde une faveur à son personnel» sur France 2), des infirmières à l’hôpital, et, trouvaille de la Deux, des employés d’une agence d’événementiel… dans une yourte sur le toit du bureau. Ils en sont tellement contents chez France 2, de leur yourte, qu’ils y sont revenus jeudi !

Quelle grève ?

Au fait, c’est quoi, cette grève ? Qui ne s’est informé que devant les JT de la semaine n’en a aucune idée. Les journaux s’entament tous par un sujet sur le trafic, poursuivent avec nos usagers usés, quelques réactions gouvernementales ou syndicales de pure forme, mais d’explication du mouvement, point. Ou si peu. Ou si mal. Outil favori : la comparaison. Lundi soir, France 2 aligne un chauffeur de la RATP face à une conductrice d’une société privée à Rennes. Laquelle juge que «les conditions de la RATP en conduite et en stress sont pires que les nôtres». Sauf que Pujadas a d’emblée planté le décor : les deux «font le même travail». Le même soir, PPDA fait son pervers. «Revenons sur les revendications des grévistes», susurre-t-il avant de balancer un sujet en forme de foutage de gueule qui compare les cheminots d’aujourd’hui avec ceux du début du siècle dernier, à grands renforts d’images en noir et blanc de charbon qu’on enfourne dans la bête humaine ! Le lendemain, c’est un conducteur de la RATP que suit TF1. Son salaire ? 2 300 euros. La Une le donne en brut, ça fait plus.

Porte-parole

«La mobilisation syndicale se heurte à la volonté très claire du gouvernement de créer un système plus équitable de retraites, c’était dans le programme de Nicolas Sarkozy, il a été élu en partie pour ça.» Non, ce n’est pas du François Fillon, ni même du Xavier Bertrand, mais du Jean-Pierre Pernaut, ministre du 13 heures de TF1. Ça suinte de tous les sujets, de la hiérarchisation des JT, des mots choisis : la télé roule contre la grève. «La France peut-elle être réformée ?» se désespère Laurent Delahousse dimanche sur France 2. Quant à l’ineffable Jean-Marc Sylvestre, mercredi à 13 heures sur TF1, il sait : «Les syndicats ont compris que l’opinion publique ne les suivrait pas dans leur opposition systématique à une réforme in-con-tour-nable.» Et celle-là : «Notre obsession, c’est que les usagers soient le moins pénalisés par cette grève.» Non, cette fois, ce n’est pas un aveu de PPDA, de Pujadas, ni même de Pernaut, c’est du Fillon. Depuis une semaine, des millions de téléspectateurs – cinq millions pour Pujadas, sept millions pour Pernaut, près de dix millions pour PPDA – entendent les JT et le gouvernement leur parler le même langage en stéréo.


http://www.liberation.fr/actualite/ecrans/291977.FR.php
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Un crime d'honneur secoue la ville de Charleroi, en Belgique
LE MONDE | 15.11.07 | 15h03 • Mis à jour le 15.11.07 | 15h03
CHARLEROI ENVOYÉ SPÉCIAL

lle s'appelait Sadia Sheikh. Elle avait 20 ans, elle était joyeuse et épanouie. D'elle, il reste aujourd'hui une photo géante que ses amis de la haute école provinciale de Charleroi ont arborée, lors d'une manifestation, mercredi 14 novembre. Son nom sera donné à une classe de l'établissement qu'elle fréquentait avec un grand bonheur pour décrocher un diplôme de juriste. Et sa dépouille repose au Pakistan.

Sadia est morte le 22 octobre, assassinée par son frère Moussafa, devant la maison de ses parents, à Lodelinsart, près de Charleroi. La jeune fille avait fui le domicile familial parce qu'on voulait la marier de force avec un Pakistanais. Elle avait, après bien des difficultés, trouvé refuge dans un centre d'accueil, puis dans un studio, à Bruxelles.

"Elle a été victime d'un traquenard", affirme l'une de ses amies belges, l'une de celles qui ont organisé le défilé de mercredi entre l'école de Sadia et le palais de justice de Charleroi. La jeune Pakistanaise avait apparemment répondu à une invitation de sa famille et s'attendait à un dîner de réconciliation. Au lieu de cela, elle a vu son frère surgir, une arme à la main. Sa soeur, Sarya, 18 ans, a été grièvement blessée alors qu'elle tentait, semble-t-il, de s'interposer. Moussafa est en fuite, sa famille se tait. Le petit ami belge de Sadia vit, quant à lui, terré, affirmant que la famille Sheikh le menace toujours.

Estimant que la presse et la justice n'ont pas donné à cet assassinat l'écho qu'il méritait, élèves et professeurs de la haute école provinciale ont voulu organiser une marche en souvenir de Sadia. Elle a réuni un peu plus de 1 500 personnes, parmi lesquelles deux ministres. Bien moins que d'autres défilés récents où l'on protestait contre d'autres formes de violence.

La Belgique semble en fait découvrir les crimes d'honneur et les mariages forcés, même si des professeurs alertent régulièrement sur la disparition de certaines de leurs étudiantes. Sadia, elle, avait perçu le danger qu'elle courait, mais malgré les efforts déployés par son école, sa protection n'a pu être assurée.

De nombreuses associations témoignent d'un regain de violences contre les jeunes femmes dans certaines communautés. La branche belge de l'association Ni putes ni soumises a d'ailleurs jugé utile de faire réaliser une version de son Guide du respect, qui sera bientôt diffusé dans quelque 1 900 écoles francophones du pays.

Jean-Pierre Stroobants
Article paru dans l'édition du 16.11.07

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Grand Angle
Expulsion. Streets
Aux Etats-Unis, la crise des subprimes vide des rangées de maisons de leurs habitants, propriétaires insolvables. Reportage à Cleveland.
photos JÉRÔME DE PERLINGHI PHILIPPE GRANGEREAUDe notre envoyé spécial à Cleveland
QUOTIDIEN : mercredi 14 novembre 2007

L’ordre d’expulsion est arrivé la veille chez Tim et Gloria Ferris. A 9 heures tapantes, un policier frappe à leur porte, tandis que deux camions de déménagement payés par la banque se garent devant la petite maison de bois de ce couple de sexagénaires. «Je passe mon temps à faire des expulsions» , lâche le policier du bureau du shérif. «J’en fais onze tous les jours, de neuf heures du matin à une heure et demie de l’après-midi…» Il ajoute qu’à Cleveland, où les températures peuvent chuter à - 20 °C l’hiver, les saisies ont lieu quelle que soit la saison.

Aujourd’hui, Tim et Gloria ont de la chance. In extremis, leur ami Jim Rokakis, trésorier du comté (haut fonctionnaire chargé des finances locales), est intervenu en leur faveur auprès du juge, qui a décidé de surseoir à l’expulsion. Tim et Gloria Ferris possèdent depuis plus de vingt ans un petit pavillon, mais ils ont commis l’erreur, voilà quelques années, de renégocier leur prêt sans trop faire attention aux stipulations imprimées en petits caractères. Ils ont bien tenté un refinancement, mais se sont alors heurtés à un mur. Récemment, ils ont trouvé un acquéreur, qui est d’accord pour les reprendre comme locataires, mais le «servicer» (l’organisme qui gère leur prêt) a fait la sourde oreille.

Tim est soulagé de voir le policier repartir avec les déménageurs. «Mais il y a des milliers de gens à qui ça arrive et qui n’ont pas le bonheur d’avoir pour ami le trésorier de la ville» , remarque Tim Ferris, qui exerce pourtant la profession de conseiller financier. «C’est le plus extraordinaire. Même moi qui sais mieux qu’un autre comment manipuler l’argent, je me suis laissé avoir !» dit-il.

La crise du crédit immobilier a laminé Cleveland. A cause des subprimes, des quartiers entiers ont été pratiquement vidés de leur population. Les fenêtres et les portes des maisons sont clouées avec des planches en contreplaqué, comme pour parer à une tempête. Elles n’appartiennent plus à leurs occupants expulsés, mais aux banques qui s’en sont saisies. Des amas de meubles abandonnés gisent sur les pelouses. Des dizaines de milliers de logements sont ainsi laissés aux pillards qui arrachent la plomberie en cuivre, les portes, les fenêtres, les parements en aluminium, pour les revendre au prix de la ferraille.

«Ville fantôme»

«Les voleurs viennent la nuit pour dépouiller les maisons, et la police ne fait presque rien pour les en empêcher» , déplore Greg McCord, un ouvrier du bâtiment qui a dû repousser à plusieurs reprises des gangs qui voulaient s’en prendre à sa propriété. «J’ai un chien maintenant» , dit-il. «L’aluminium coûte 50 cents la livre. En revendant les parements d’une maison, ça peut rapporter des dizaines de dollars. C’est pas beaucoup, mais c’est beaucoup pour ceux qui n’ont rien» , glisse McCord, qui fait partie des rares bénéficiaires de la crise. Il vient d’acheter sa maison de deux étages, cash, pour 35 000 dollars. «Les prix de l’immobilier se sont complètement cassés la figure, alors j’en profite» , sourit l’ouvrier, un des seuls habitants de sa rue. «La plupart des propriétés sont vacantes. Les banques ne savent pas quoi en faire .»

Chaque lundi matin, le bureau du shérif de Cleveland vend aux enchères 200 à 300 maisons saisies, qui ne trouvent presque jamais d’acheteur. Avec le resserrement du crédit, la chute des prix de l’immobilier, la criminalité qui s’installe dans des quartiers soudainement devenus déserts, personne n’a plus ni l’envie, ni les moyens d’habiter dans ces étendues urbaines désertées. «Cet endroit est devenu une ville fantôme» , constate un habitant.

La vague des expulsions a commencé tout doucement, en 2002, «avant de s’étendre à toute la ville comme un cancer» . L’an dernier, dans tout le comté, 13 600 propriétaires insolvables ont été chassés de chez eux, et on s’attend à bien plus encore cette année. A travers tous les Etats-Unis, les experts prévoient 2 millions de saisies dans le courant de l’année 2008.

Jim Rokakis ne décolère pas. Contre Wall Street, contre les banques, contre les courtiers en prêts immobiliers qui ont saccagé sa ville. «Mes parents, originaires de Grèce, sont arrivés à Cleveland en 1954, un an avant ma naissance… J’ai toujours habité ici, et je n’avais jamais imaginé ça. Ce qui est en train de se passer ici est une tragédie. Pour moi, une personne qui consent un prêt à un acquéreur, tout en sachant que celui-ci ne pourra faire face, est un criminel. Ce n’est pas très différent d’un gangster qui vole une banque. Normalement, ce genre d’individu prend vingt ans de prison. Pourtant ce type d’abus est perpétré en toute impunité sur une échelle gigantesque, par une industrie du crédit utilisant des vendeurs en costume cravate qui escroquent leurs victimes par centaines de milliers.» Propos de militant antiestablishment ? Pas du tout. Jim est le trésorier du comté de Cuyahoga, dont la capitale est Cleveland. Ce haut fonctionnaire est aux premières loges pour observer l’impact de la crise des subprimes sur cette ville – la plus touchée du pays.

«Pousser les gens dans le piège»

«C’est tout un système qui est responsable», dit Rokakis, qui, tableaux, cartes et chiffres à l’appui, entreprend de démontrer la folie d’un mécanisme financier qui conduit à jeter les gens à la rue. «Avant, un emprunteur s’adressait à une banque, qui lui fournissait un crédit en s’assurant qu’il était solvable.» Mais la baisse radicale des taux d’intérêt lancée par la Réserve fédérale pour stimuler l’économie après le 11 septembre 2001 a provoqué une ruée sur l’immobilier et une hausse spectaculaire des prix du logement. L’aubaine a attiré une masse de capitaux étrangers dans le circuit financier américain. Wall Street a alors généralisé un nouveau système permettant de transformer la manne immobilière en titres boursiers – les «obligations adossées à des actifs». «Dans ce nouveau modèle, explique Rokakis, l’emprunteur ne s’adresse plus à une banque, mais à un nouvel acteur, le courtier en prêts immobiliers.» Celui-ci a intérêt à proposer à son client un prêt dont les conditions sont les plus désavantageuses possible, sa commission étant proportionnée à son talent de filou. «Les gestionnaires de prêts gagnent très peu d’argent si les emprunteurs paient régulièrement leurs traites, détaille Roger Bundy, l’avocat de Gloria et Tim, venu leur prêter main-forte. Par contre, ils engrangent des bénéfices importants s’ils poussent leurs clients à l’erreur. Un retard dans le paiement d’une traite est sanctionné par une amende conséquente, qui pour eux est un pur profit. Il y a toute une sous-industrie du crédit immobilier qui est destinée précisément à pousser les gens dans le piège, en ne tenant pas compte des versements qu’ils ont perçus, en faisant la sourde oreille, en faisant en sorte que ce soit presque impossible au