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ROBERT GUÉDIGUIAN
« Le rêve égalitaire ne disparaîtra jamais »
[ 31/03/08 ]
« Les Echos » et « Enjeux-Les Echos » sont partenaires de la Cité de la Réussite qui se déroulera du 4 au 6 avril au Sénat et à la Sorbonne et coïncide avec le centenaire des « Echos ». Artistes, scientifiques, philosophes, etc. participent à l'événement ayant pour thème l'engagement. Aujourd'hui, rencontre avec le réalisateur Robert Guédiguian, cinquante-quatre ans. Ce fils d'un docker marseillais d'origine arménienne et d'une mère allemande est le prototype du cinéaste engagé et citoyen. Qui ne mâche pas ses mots...
Comment voyez-vous votre statut de cinéaste engagé ? Le revendiquez-vous ?
Je fais du cinéma engagé parce que je suis engagé dans la vie, et pas l'inverse. Etre engagé dans la vie, cela veut dire que je ne peux pas concevoir le monde sans me préoccuper du sort de mon voisin. L'engagement, c'est considérer que vivre pour soi est impossible si on ne vit pas aussi pour les autres. Il y a quelque chose qui est dans le geste même de vivre. « Si je ne vis pas pour moi, qui le fera à ma place, si je ne vis que pour moi, qui suis-je ? » C'est dans l'Ancien Testament. Je crois que beaucoup de gens ont pensé cela avant moi. Je suis donc viscéralement, profondément structuré, pour utiliser un terme un peu moins littéraire, un peu plus psychanalytique, de cette manière-là. Je ne peux pas être heureux si mon voisin est malheureux. Je prends l'engagement dans son acception la plus large ! Mon engagement est aussi lié à ma biographie. Je suis engagé parce que je suis tombé dedans quand j'étais petit. Parce que ma mère faisait des ménages, parce que mon père a eu trente accidents du travail, comme tous les gens qui travaillaient sur les quais.
Votre cinéma engagé serait-il le contraire d'un cinéma français que l'on dit souvent intimiste, nombriliste ?
Il est vrai que je pense que tous mes films sont écrits et construits avec ce souci de la responsabilité. Certes, il y a toujours l'arrivée d'une urgence personnelle, de l'ordre intime, égoïste, d'une humeur... Mais, immédiatement, je m'interroge pour savoir si cette humeur-là est partagée par d'autres. Il peut même m'arriver d'avoir eu l'idée de faire quelque chose et que je me dise que ça n'intéresse personne d'autre et que je ne le ferai pas. Je n'ai jamais commencé un film sans considérer qu'il recoupait les préoccupations d'un certain nombre de personnes. Dans tous les cas, ma mécanique de travail est celle-là. Après, on peut ajouter d'autres éléments. Bien entendu, je considère qu'une image est une idée, que raconter un récit du monde au cinéma, en littérature, de n'importe quelle manière, c'est produire du sens, c'est intervenir dans le monde. Je pourrais aussi dire que les gens sont tous engagés. Tous les gens qui produisent des images. Je ne peux pas distinguer le spectacle du sens.
Il n'y a pas une innocence du spectacle. Il ne peut pas y avoir un divertissement pur. Le divertissement est toujours chargé de sens. Le sujet n'est pas forcément politique ni social. Mais je soutiens que le film que j'avais fait, très centré sur une histoire amoureuse, « Marie-Jo et ses deux amours », était un film aussi politique que les autres. Dans la manière dont il traite la possession, les rapports homme-femme, la jalousie, la vengeance...
Ceux qui disent qu'ils ne font pas un film engagé, mais le plus joli, le plus distrayant possible, sont des crétins ou pire des menteurs.Parfois les deux. Pour moi ce n'est pas le cinéma, ce sont des représentants de commerce.
Le rapport au territoire, et à Marseille en particulier, fait aussi partie de votre originalité ?
Ce n'était pas le cas au début. Initialement, mon idée était tout simplement d'aller tourner dans un endroit où on se sente en sécurité. J'avais toujours le sentiment que Marseille m'appartenait à 100 % et que j'avais le droit d'y filmer. Au départ, j'étais mieux pour filmer là-bas. Après il y a des fictions que j'ai écrites et que j'aurais pu tourner ailleurs. Les contenus des films n'étaient pas liés à l'ancrage. J'ai choisi de tourner à Marseille de manière volontariste. Cela dit, tous mes films auraient pu être tournés ailleurs, ce qui explique leur diffusion internationale. A un moment donné, je suis passé à l'utilisation de Marseille comme une forme et non plus comme un contenu. Quand je dis une forme, ça procède de quelque chose que je pense profondément et qui est un geste politique ayant à voir avec le territoire : je prétends - c'est la métaphore du début de « Marius » - que tout individu possède tous les rêves du monde et qu'il peut raconter toutes les histoires du monde dans tous les univers. Je me dis que, si je raconte une histoire à Marseille, ça lui donne sa particularité, mais mon histoire est universelle. Les deux doivent cohabiter et dans l'univers dans lequel on vit, qui s'homogénéise de plus en plus, marquer sans arrêt l'idée que l'universel n'existe pas hors du particulier me semble un acte de résistance. Si j'ai une histoire à raconter où il me faut un port, je ne vois pas pourquoi j'irais tourner au Havre. Je tourne à Marseille parce que je suis d'origine marseillaise. Ma mère est allemande, mais je me sens très marseillais. Les Marseillais ont très souvent des origines mêlées. Les Marseillais les plus français sont ceux qui viennent de Provence. Les autres sont tous des métèques.
Quel a été le sens de votre engagement au Parti communiste à partir de 1968 ? Pourquoi avez-vous rendu votre carte en 1980 ?
Cela faisait deux ou trois ans que j'étais en désaccord fort avec le parti. A cette époque, il pouvait encore se passer quelque chose. Mais le déclic a été la rupture des négociations autour du programme commun par le PC en 1977. Le parti s'est coupé en deux sur cette question. C'est le début de la fin de l'union de la gauche. J'ai trouvé cela absolument suicidaire. Il aurait dû signer. Ce n'est pas seulement la responsabilité de Georges Marchais, qui n'était que l'incarnation d'une bonne moitié du parti à ce moment-là. Les négociateurs communistes, Fiterman et autres..., avaient signé. Il y a eu une crise de quelques personnages qui ont réagi violemment. Le parti s'est effondré presque du jour au lendemain.
D'autres partis communistes vous paraissent avoir mieux évolué en Europe ?
Pas vraiment. J'étais beaucoup plus sensible au PC italien il y a quelques années, mais le résultat est quand même aussi un échec. C'est une fenêtre historique qui s'est fermée. Pourtant, je continue à penser que l'idée communiste est une idée à réinventer sous de nouvelles formes. Il faut imaginer une manière de vivre le monde d'une façon plus collective. Je veux bien y réfléchir avec mes moyens. D'autres y réfléchissent dans des mouvements altermondialistes ou autres. Des gens comme les philosophes Alain Badiou ou le Slovène Slavoj Zizek... y pensent. Les choses meurent forcément. Le capitalisme n'est pas l'horizon ultime du monde. Je ne vois pas pourquoi il serait interdit de penser aujourd'hui à quelque chose qui serait une alternative.
Evidemment, dans les temps qui viendront, des gens réfléchiront, des idées surgiront, de la pensée, des mouvements sociaux... Le rêve égalitaire est ancré dans l'histoire de l'humanité, il ne disparaîtra jamais, comme je le faisais dire à Jalil Lespert face à Michel Bouquet à la fin du film « Le Promeneur du Champ de Mars » sur Mitterrand.
Il y a deux choses essentielles dans ce film : une qui a à voir avec ma subjectivité et des motifs personnels, la vieillesse et la mort, sujets qui me hantent. C'était l'aspect personnel du film. Et puis une manière de reposer la question du socialisme aujourd'hui à travers ce que je considère comme l'échec de 1981. Ce qui m'a fasciné dans le 10 mai 1981, d'ailleurs la seule chose qui restera de Mitterrand dans un ou deux siècles, c'est que simultanément se concrétisent la possibilité du socialisme dans un pays occidental et en même temps son échec. Le programme était très radical : le « Wall Street Journal » disait que les bolchéviques étaient à Paris. Il était à la fois excessif mais lucide. Ce n'était pas du tout social-démocrate. C'est pour cela qu'en 1977 j'ai été très fâché que les communistes cassent la dynamique. Si en 1981 le rapport des forces entre communistes et socialistes avait été beaucoup plus fort, il n'y aurait pas eu le revirement auquel on a assisté deux ans plus tard, au moment où Jean-Pierre Chevènement est parti. Il était d'ailleurs à l'origine de l'idée du programme commun et de la constitution du front de gauche.
Mai 81 était donc à la fois la possibilité du socialisme en Occident et sa non-possibilité, le même jour. J'étais à la Bastille ce jour-là avec une moitié de visage qui riait et l'autre moitié qui pleurait. Je savais bien que ce programme serait peu ou mal appliqué.
Quand avez-vous pris la décision de faire du cinéma ?
Je n'ai pas vraiment choisi. J'ai fait mon premier film, « Dernier Eté », très tôt, à vingt-cinq ans, ce qui est plutôt rare. Cela coïncide avec le moment où j'ai arrêté de militer au Parti communiste. Cela a quelque chose à voir forcément. J'avais de plus en plus de mal à militer. Dans toutes les structures, quand on est minoritaire, on est très vite marginalisé. Je suis resté dans ce parti en essayant de défendre ma position de minoritaire. Simultanément, j'avais commencé à écrire un scénario avec René Ferret.
Fils de docker arménien. Votre appartenance arménienne a-t-elle joué un rôle ?
Non. C'est assez tardif. J'ai d'abord beaucoup plus fréquenté ma famille maternelle, qui est allemande. Je suis marseillais, allemand, arménien, français, et tout ça me va bien. A un moment donné, je me suis mis à parler beaucoup plus de l'Arménie pour des raisons à la fois objectives et subjectives, car je suis allé en Arménie parrainer la création d'un cinéma au centre d'Erevan, ce qui m'a permis d'avoir des amis arméniens. C'était une découverte, ça m'a beaucoup plu. L'aspect objectif, c'est évidemment la question de l'identité. Aujourd'hui cette question se pose davantage qu'il y a trente ans, en France beaucoup plus qu'ailleurs. J'ai trouvé tout à fait intéressant que quelqu'un comme moi se préoccupe de questions identitaires. Je me suis dit, puisque je suis lié avec l'Arménie, pourquoi laisser ces questions-là à l'extrême droite ? On ne se force pas à aimer quelqu'un, on ne se force pas à faire un film. C'est une des conditions sine qua non pour qu'un film soit bon ou qu'on soit amoureux. Il faut avoir un désir très fort.
Vous sentez-vous proche de la diaspora ?
Oui. L'Arménie est un pays qui a failli disparaître. Il existe beaucoup aujourd'hui grâce à la diaspora. L'arménité existe parce que des Arméniens disent qu'ils sont arméniens. C'est une diaspora très active et culturellement vivace. C'est ça qui est assez beau. Si le peuple arménien existe toujours, ce n'est pas grâce à des victoires militaires ou économiques. C'est parce qu'il s'est tenu accroché à sa culture, à sa langue, à sa religion, comme à un roc. Mais à la religion comme culture. En général, la religion est un phénomène culturel. Là encore plus. Je connais des représentants de l'Eglise arménienne qui sont athées. Ce qui est assez drôle ! Ils n'en parlent pas mais tout le monde le sait.
Comment voyez-vous l'avenir du cinéma français, sa vitalité ?
Cela ne va pas si mal parce que tout le monde se bat sans arrêt. Globalement le système de l'avance sur recettes et du Centre national du cinéma fonctionne plutôt bien, même s'il doit être réformé en permanence. Au fond, cela marchera tant que le cinéma français restera considéré comme un secteur qu'il faut absolument soutenir. Les autres pays européens se mettent d'ailleurs à soutenir davantage leur cinéma qu'il y a dix ans. L'Allemagne, l'Espagne, même l'Angleterre... La seule chose à laquelle il faut veiller c'est que le cinéma ne peut exister dans des pays comme la France que s'il est soutenu. La droite comme la gauche, depuis Malraux, en ont pris conscience. Il y a une vigilance permanente afin de maintenir un niveau de production, de diffusion, de financement du cinéma français. Tant que ce sera comme ça, cela marchera ! L'exception culturelle est un très bon combat. Je préfère l'expression « exception culturelle » à la notion de diversité, car j'aime l'idée de privilégier le moyen par rapport au but. L'exception est quand même le moyen d'arriver à la diversité. L'exception est une mesure protectionniste : je n'ai pas honte de le dire. Ce n'est pas un gros mot. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas se protéger de l'agression d'un certain nombre de films hollywoodiens, comme on pourrait se protéger du boeuf anglais, du Coca-Cola ou de la vodka russe... La diversité culturelle est un concept plus flou. Quand Spielberg dit qu'il est pour la diversité culturelle, j'ai envie d'éclater de rire. Les voeux pieux ne m'intéressent pas. On se gargarise avec l'adoption de la diversité culturelle par la convention de l'Unesco en 2007. Mais attention ! L'Unesco n'a pas de valeur contraignante. C'est un combat que l'on est en train de perdre si on commence à gommer l'exception culturelle.
Pensez-vous que le nouveau gouvernement a une politique culturelle ?
Non. C'est une catastrophe. Christine Albanel ne sait pas de quoi elle parle. Elle n'existe pas. Je n'ai rien contre elle, mais sa personnalité fait qu'elle ne sait pas être ministre. C'est une erreur de casting. En plus, il n'y a pas d'affichage d'une ligne cohérente. Pas seulement sur la culture d'ailleurs. On dit à la fois que l'on veut reconquérir les publics et diminuer les crédits pour le théâtre... Ce n'est pas très clair. En revanche, je suis d'accord pour supprimer la pub à la télévision publique. Je ne suis pas devin, mais tout le monde le reconnaît aujourd'hui sans oser le dire : il faut augmenter la redevance. Comme dit Marcel Bluwal, mon vieil ami : ça coûte un Carambar par jour aujourd'hui. On passe à deux Carambar et on sauve la télévision publique... Il faudrait expliquer au public que la télévision aujourd'hui c'est plus important que l'école. Vos enfants passent autant de temps devant la télévision ! Donc, excusez-nous, mais il n'y a pas d'autres moyens de financer. Il faut convaincre. Je crois même que, si on explique bien aux usagers : donnez-nous un euro par jour et on fait une télévision publique d'enfer, c'est une mesure populaire.
Après votre film sur Mitterrand, pourriez-vous faire un film sur Nicolas Sarkozy, à la manière du « Caïman » de Nanni Moretti ?
Oui, pourquoi pas ? « Le Caïman », ce n'est pas si mal. J'aime bien Nanni Moretti, je le connais bien. A la différence de Spielberg, au moins il s'engage concrètement. Avec Sarkozy, on pourrait faire une comédie à la manière italienne, avec du burlesque, assez déjantée... Il faudrait faire une comédie musicale du genre « Ziegfeld Folies » avec Fred Astaire... C'est incontestablement une comédie qu'il faudrait faire.
PROPOS RECUEILLIS PAR PIERRE DE GASQUET
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