Claude Allègre: « Il faut dire non à la Turquie »
Propos recueillis par Dominique de Montvalon | 12.04.2009, 07h00
Ancien Ministre de l’Education nationale et de la Recherche dans le gouvernement Jospin, Claude Allègre figure parmi les noms les plus cités pour entrer au gouvernement si Nicolas Sarkozy décide, avant ou après les européennes, de le remanier.
Juste après l’élection de Nicolas Sarkozy, vous aviez décliné sa proposition d’entrer au gouvernement. Et s’il vous le proposait de nouveau ?
Claude Allègre. Dans le cas où il me le proposerait, permettez-moi de lui réserver ma réponse.
La sortie de la crise, c’est pour 2010, 2011, 2012 ?
La sortie de la crise sera, pour une bonne partie des Français, beaucoup plus rapide que ne le disent tous les Cassandre. Cela commencera fin 2009, début 2010…
Pourquoi cet optimisme ?
D’abord, la situation en France, avant qu’éclate la crise, était incomparablement meilleure qu’aux Etats-Unis. Il y a aujourd’hui deux secteurs qui souffrent énormément car ce sont deux secteurs où les Français utilisent à plein leur épargne : le logement et la voiture. Les sous-traitants de ces deux secteurs prennent donc la crise de plein fouet. En plus, côté automobile, la crise écologique se surajoute à la crise financière. Seconde observation : la situation des banques françaises, sans être parfaite, était, avant la crise, moins mauvaise que celle des banques américaines. Troisième donnée : la France a une quantité énorme de fonctionnaires trop car, en période de croissance, cela ralentit le dynamisme économique mais, paradoxalement, cela permet, dans les circonstances actuelles, d’amortir la crise. Enfin, les Français en dehors du logement et de l’automobile sont beaucoup moins endettés que les Américains. Ils vivent relativement peu à crédit. Et puis le plan de relance française qui a privilégié, à juste titre, l’investissement est bien ciblé. Atout paradoxal mais atout supplémentaire par rapport à l’Allemagne : le déficit de notre commerce extérieur nous rend beaucoup moins dépendants de ce qui se passe à l’extérieur.
Vous êtes géophysicien. Après le séisme qui vient de meurtrir l’Italie, pensez-vous que la France courre, elle aussi, des dangers ?
Il y a deux régions sismiques en France : les Antilles et la Provence. Mais il faut relativiser. En chiffres ronds, en trois siècles : 30 morts en France, 3 000 en Italie.
Comprenez-vous que Ségolène Royal ait demandé pardon aux Africains pour le discours controversé que Nicolas Sarkozy avait prononcé à Dakar en 2007 ?
C’est scandaleux. Sous quelque gouvernement que ce soit, je considère qu’il y a une solidarité nationale. Non seulement elle n’avait donc pas à s’excuser, mais de quel droit parle-t-elle au nom de la France ?
Vous réjouissiez-vous du début de rapprochement entre la France et la Chine ?
Evidemment !… D’autant que, moi qui ai été responsable de l’exploration géologique Himalaya-Tibet entre 1980 et 1982 et qui connais bien le Tibet de l’intérieur, je sais la vérité du Tibet : un territoire sans écoles, sans scientifiques et soumis à la dictature d’une religion puissamment rétrograde. Mais, bien sûr, il faudra dans le futur lui donner une certaine autonomie.
Il est donc important que la France retrouve le chemin de la Chine ?
Ce n’est pas important : c’est indispensable.
Peut-on sérieusement parler, à propos de la réunion du G 20 à Londres, d’un « succès » ?
Oui. C’est même un immense succès. C’est la première fois que les grandes puissances de la planète décident de réagir ensemble, au lieu de jouer le chacun pour soi. Bien sûr, tout n’est pas réglé, mais ce qui s’est passé est inespéré. Nicolas Sarkozy a su imposer à Bush ce sommet alors que les Etats-Unis ne rêvaient que de continuer à régler seuls les affaires du monde. On lui doit ce G 20. C’est un sujet de fierté pour la France et l’Europe.
Y a-t-il un risque que les examens universitaires ne puissent avoir lieu du fait de la persistance et de l’ampleur du mouvement de fronde dans les facs ?
Il y a un problème sérieux, en effet. Les présidents d’université doivent examiner cette question avec beaucoup de soin. Parce que beaucoup d’étudiants ne sont pour rien dans tout cela, et veulent valider leur année. N’oublions pas non plus les étudiants étrangers venus étudier en France. D’un autre côté, il est exclu de brader les examens. C’est donc un problème très délicat mais puisqu’on a une loi d’autonomie des universités, faisons confiance à chaque université pour régler ce dossier au mieux, donc au cas par cas. Les agitateurs sont aujourd’hui une minorité mais les conséquences de ce mouvement qui a trop duré sont, hélas, de grande ampleur.
Le PS n’est-il pas en train de se laisser déborder par l’extrême gauche ?
Martine Aubry fait ce qu’elle peut, et le PS va mieux sous Martine Aubry qu’il n’a été depuis longtemps. Cela étant, tant que le PS restera dans l’opposition systématique, il sera dans l’impasse. Aujourd’hui, je le trouve très divisé et sans idées, et je ne m’en réjouis pas car un pays a toujours besoin d’une opposition forte.
Est-on trop sévère avec Martine Aubry en parlant à son propos de « gauche archéo » ?
Il faut arrêter de tirer sur les gens qui, comme elle, travaillent et se donnent du mal ! Je ne sais pas si elle réussira. La vraie question qu’il faut se poser est la suivante : le PS est toujours dans la configuration imaginée par François Mitterrand en 1971 à Epinay ; est-ce que cela n’a pas fait son temps ? Ne doit-il pas changer de logiciel ? En tout cas, personne ne bâtira une grande formation de gauche uniquement sur l’antisarkosysme. Mitterrand avait réussi à créer une formation qui n’était pas seulement une alternative au gaullisme, mais a su proposer des pistes.
Faut-il dire non à l’adhésion de la Turquie à l’Europe ?
Je suis opposant de toujours à cette adhésion. Et je vais vous faire une confidence : quand j’étais ministre, j’ai eu à ce sujet une altercation assez vive avec le Premier ministre de l’époque (NDLR : Lionel Jospin) en plein conseil interministériel. Le ministre des Affaires étrangères (NDLR : Hubert Védrine), même s’il a par la suite appliqué la politique du gouvernement, partageait alors mon point de vue.
Il faut donc, aujourd’hui, résister aux Américains ?
Bien sûr !… C’est pour pouvoir être totalement libre vis-à-vis d’eux que Nicolas Sarkozy, comme il l’a dit, a fait rentrer la France dans le commandement militaire intégré de l’Otan. Vous imaginez Sarkozy dépendant ?