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«La présidentielle américaine grève le secteur de la santé»
Propos recueillis par Perrine Créquy
15/02/2008 | Mise à jour : 17:22 |
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Jean-Charles Naudin entend orienter son fonds Etoile Santé vers l'assurance santé.
Jean-Charles Naudin entend orienter son fonds Etoile Santé vers l'assurance santé.
Jean-Charles Naudin gère le fonds Etoile Santé d'Etoile Gestion, filiale du Crédit du Nord. Il mise sur le vieillissement de la population et les valeurs moyennes de niche.

LE FIGARO.FR Comment se compose votre fonds ?
Jean-Charles Naudin La moitié des 42 millions d'euros de cette sicav est investie dans des laboratoires, dont 30% sur des niches. Le reste est placé sur des sociétés d'équipements médicaux et sur des services de santé. Les valeurs que je détiens en portefeuille sont françaises à 55%, les autres sont britanniques, allemandes ou d'autres pays européens. Je mise surtout sur le thème du vieillissement de la population, avec le leader mondial des lunettes Essilor et le fabricant de prothèses auditives Audika. Les maisons de retraite médicalisées, comme Orpéa, présentent de bonnes perspectives en France. Les établissements allemands du même secteur ont des tarifs plus encadrés et sont moins rentables. J'investis aussi sur de petites sociétés de niche, comme Stallergènes, qui fabrique des médicaments contre l'allergie, ou encore le laboratoire belge UCB. Je mise également sur l'alimentation des patients dans les hôpitaux, avec Numico. Cette société agro-alimentaire, connue surtout dans l'alimentation infantile, a été rachetée par Danone. J'ai donc ajouté cette valeur à mon portefeuille.

Dans quelle mesure investissez-vous sur les majors de la pharmacie ?
Le fonds Etoile Santé se compare à l'indice Dow Jones Stoxx Health Care en euros, qui est composé à 75% des cinq plus grandes sociétés européennes du secteur pharmaceutique. Je ne suis pas très positif sur les grands laboratoires. J'ai toutefois des positions dans Sanofi et dans le britannique GlaxoSmithKline, qui constituent les deux premières lignes de mon fonds. La troisième société la plus représentée est le fabricant de prothèses britannique Smith and Nephew.

Sanofi a annoncé mardi une augmentation de 18,3% de son dividende pour 2007. Que pensez-vous de cette valeur ?
Cette valeur a énormément déçu dans le passé. Elle ne voulait pas écouter le marché et réduire ses coûts. Mais elle semble désormais plus attentive aux attentes des actionnaires. Ses coûts ont baissé, et son chiffre d'affaires pour 2007 est attendu en hausse de 7%. Sanofi a dû affronter la concurrence de plusieurs médicaments génériques, et s'en est plutôt bien sortie. La faiblesse du dollar face à l'euro risque de peser encore sur ses résultats. Ses perspectives ne sont pas très élevées. Mais quelques nouveaux médicaments sont en développement au sein de la recherche. La société apparaît plus prudente sur son portefeuille de produits en développement, préférant désormais surprendre positivement. Grâce au rachat de ses propres actions dans les années à venir, le bénéfice par action croîtra davantage que les résultats Par ailleurs, Total, qui détient 12% du capital de Sanofi, a indiqué qu'il poursuivrait la cession de ses titres débutée en 2007. Et l'Oréal se réserve toute les décisions concernant ses 8% de participation. Sanofi va donc pouvoir continuer de racheter ses propres actions pour soutenir son cours boursier. C'est une attitude positive, emblématique du secteur. Il est arrivé à maturité et a conscience de ses problèmes.

Que pensez-vous des biotechnologies ?
Le marché n'a pas envie de rêver en ce moment. Les investisseurs attendent de la visibilité. Personnellement, j'investis dans ce que je comprends et, en particulier aujourd'hui, je pense que ce n'est pas la peine de prendre des risques avec les biotechnologies et je ne suis pas non plus convaincu qu'il faille acheter des chiffres d'affaires à horizon trois ans. Dans les biotechnologies, j'ai choisi Vivalis, qui fabrique des machines permettant d'élaborer des vaccins sans utiliser d'œufs vivants. Cette technique permet d'éviter tout risque sanitaire, et elle fait baisser les coûts de production. Le bilan de cette société est solide. Mais elle s'est effondrée en bourse après son introduction mi 2007. Ce parcours est symptomatique du comportement des investisseurs qui abandonnent les valeurs moyennes à cause de la volatilité sur les marchés. Malgré la faible valorisation de ce titre, je n'ai pas renforcé mes positions.

Quelles sont vos orientations d'investissement pour les prochains mois ?
Je vais orienter les investissements de notre fonds vers les assurances santé. Le service rendu par les médicaments est désormais pris en compte pour le niveau de remboursement. Et les mutuelles se montrent également attentives à plus de responsabilisation de la part des patients. En particulier, le prix de remboursement de lunettes ou d'équipements auditifs doit-il être le même quelque soit la gravité du handicap ? Les patients sont jugés peu attentifs aux prix sous prétexte qu'ils seront remboursés. Les assurances commencent à étudier des dispositifs pour mieux maîtriser les filières. April réfléchit ainsi à la possibilité de rembourser ces équipements selon le degré de correction.

Eric Woerth, le ministre des comptes publics, a prôné cette semaine une limitation des dépenses de promotion par l'industrie pharmaceutique. Le gouvernement encourage par ailleurs l'automédication, avec des remèdes sans ordonnance placés devant le comptoir des officines dès avril. Comment la politique impacte-t-elle le secteur de la santé ?
Les gouvernements cherchent à limiter les dépenses de santé dans l'ensemble des pays européens. Eric Woerth a pointé cette semaine une «surconsommation de médicaments en France». Et le vieillissement de la population rend la maîtrise des dépenses de santé cruciale. Les grands laboratoires devront tenir compte de cette tendance durable. Les décisions politiques impactent réellement le secteur. L'élection présidentielle aux Etats-Unis pèse sur les valeurs pharmaceutiques. Traditionnellement, les candidats à l'investiture proposent d'améliorer la couverture santé des Américains, une prise en charge gouvernementale qui conduit à baisser le prix des médicaments, qui sont 30% plus chers qu'en Europe. Cette politique sera d'autant plus suivie si les Démocrates sont portés au pouvoir. L'industrie pharmaceutique bénéficiera alors de gains en volume mais sera pénalisée par la baisse des prix.Par ailleurs, la FDA, l'autorité américaine qui délivre les autorisations de mise sur le marché aux nouveaux médicaments, se montre frileuse. Elle délivre son feu vert après des examens stricts, et favorise le développement des génériques. Ces copies légales de molécules écourtent la durée de vie des médicaments des grands laboratoires. Par conséquent, leurs dépenses en recherche et développement deviennent moins rentables.

Sur le podium des meilleurs fonds de sa catégorie sur trois ans, Etoile Santé se classe dans les derniers rangs du palmarès depuis quelques mois. Comment expliquez-vous cette contreperformance ?
Il y a eu des prises de bénéfices sur des valorisations très élevées comme Essilor, et surtout Orpea. Je garde confiance dans la capacité de rebond de ce titre, dont les perspectives bénéficiaires continuent à être revues à la hausse par les analystes ; j'ai même renforcé mes positions sur cette valeur. Etoile Santé est aussi pénalisé par la crise financière, les investisseurs délaissant les valeurs moyennes. D'ordinaire, les valeurs pharmaceutiques font office de valeurs refuges dans les crises. Mais cet effet n'a pas joué. Il faut dire que la force de l'euro face au dollar pèse sur l'industrie pharmaceutique européenne.

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Politiques
«Nous allons devoir redevenir utopiques»
Slavoj Žižek plaide pour une mobilisation populaire :
Recueilli par ÉRIC AESCHIMANN (à Ljubljana)
QUOTIDIEN : samedi 16 février 2008

Slavoj Žižek est philosophe. Il publie et préface deux anthologies «rouges» : Robespierre : entre vertu et terreur, (éd. Stock) et Au bord de la révolution. Lénine commenté par Žižek (éd. Aden).

Quelle critique faites-vous à la démocratie ?

Peut-être la même que les conservateurs… Les conservateurs ont le courage d’admettre que la démocratie est dans une impasse. On s’est beaucoup moqué de Francis Fukuyama lorsqu’il a annoncé la fin de l’histoire, mais aujourd’hui, tout le monde accepte l’idée que le cadre démocratico-libéral est là pour toujours.

On se contente de réclamer un capitalisme à visage humain, comme on parlait hier d’un communisme à visage humain. Regardez la science-fiction : visiblement, il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme.

Le capitalisme, c’est la cible, derrière la critique de la démocratie ?

Soyons clair : l’Europe de l’après-guerre a connu un niveau moyen de bonheur jamais vu. Mais quatre problèmes majeurs viennent déséquilibrer le modèle démocratico-libéral.

1) Les «sans-part», les sans-papiers, sans-abri, sans-emploi, ceux qui ne participent pas à la vie de la communauté, dont l’Etat ne s’occupe plus.

2) La propriété intellectuelle, que le marché ne parvient plus à réguler, comme le montre le destin délirant de Bill Gates, fondateur de Microsoft.

3) L’environnement, dont la régulation peut assurer le marché lorsque la pollution est mesurable, mais pas quand le risque devient incalculable - Tchernobyl, les tempêtes…

4) La biogénétique : est-ce au marché de dire où commence l’humain ?

Dans ces quatre domaines, ni la démocratie libérale, ni le capitalisme global n’apportent les bonnes réponses.

Quelle alternative ?

Je ne suis pas crétin, je ne rêve pas à un nouveau parti communiste. Ma position est plus tragique. Comme tout marxiste, j’admire la productivité incroyable du capitalisme et je ne sous-estime pas l’utilité des droits de l’homme. L’arrestation de Pinochet a joué un rôle psychologique très important au Chili. Mais regardez le vénézuélien Chávez. On dit qu’il est populiste, démagogique, qu’il ne fait rien pour l’économie, que cela va mal finir. C’est peut-être vrai… Mais il est le seul à avoir inclu les pauvres des favelas dans un processus politique. Voilà pourquoi je le soutiens. Quand on critique sa tentation dictatoriale, on fait comme si, avant lui, il y avait une démocratie équilibrée. Or, c’est lui, et lui seul, qui a été le vecteur de la mobilisation populaire. Pour défendre ça, je pense qu’il a le droit d’utiliser l’appareil d’Etat - appelez cela la Terreur, si vous voulez.

Pour les penseurs libéraux, capitalisme et démocratie restent inséparables.

On l’a beaucoup dit, mais en Chine est en train de naître un capitalisme autoritaire. Modèle américain ou modèle chinois : je ne veux pas vivre dans ce choix. C’est pourquoi nous allons devoir redevenir utopiques. Le réchauffement climatique va nous amener à réhabiliter les grandes décisions collectives, celles dont les penseurs antitotalitaires disent qu’elles mènent forcément au goulag. Walter Lippmann a montré qu’en temps normal, la condition de la démocratie, c’est que la population ait confiance dans une élite qui décide. Le peuple est comme un roi : il signe passivement, sans regarder. Or, en temps de crise, cette confiance s’évapore. Ma thèse est de dire : il y a des situations où la démocratie ne fonctionne pas, où elle perd sa substance, où il faut réinventer des modalités de mobilisation populaire.

D’où votre éloge de Robespierre.

La Terreur ne se résume pas à Robespierre. Il y avait alors une agitation populaire, incarnée par des figures encore plus radicales, comme Babœuf ou Hébert. Il faut rappeler qu’on a coupé plus de têtes après la mort de Robespierre qu’avant - mais lui avait coupé des têtes de riches… En fait, il est resté très légaliste. La preuve, il a été arrêté. Ce qui m’intéresse chez lui, c’est ce que Walter Benjamin appelle «la violence divine», celle qui accompagne les explosions populaires. Je n’aime pas la violence physique, j’en ai peur, mais je ne suis pas prêt à renoncer à cette tradition de la violence populaire. Cela ne veut pas toujours dire violence sur les personnes. Gandhi, par exemple, ne s’est pas contenté d’organiser des manifestations, il a lancé le boycott, établi un rapport de force. Défendre les exclus, protéger l’environnement passera par de nouvelles formes de pression, de violence. Faire peur au capitalisme, non pour tuer, mais pour changer quelque chose. Car sinon, on risque d’aller vers une violence plus grande, une violence fondamentaliste, un nouvel autoritarisme.

Dans la perspective d’une «violence populaire», un intellectuel sert-il à quelque chose ?

A en prévenir les formes catastrophiques. A faire voir les choses autrement. Deleuze disait que s’il y a de fausses réponses, il y a aussi les fausses questions. Un conseil de philosophes ne peut pas établir un projet pour mobiliser les masses. Mais on peut jeter les idées et peut-être quelque chose sera récupéré. Les émeutes des banlieues en France sont nées d’un mécontentement non-articulé à une pensée, même de façon utopique. C’est ça, la tragédie.

Vos amis à gauche pensent-ils comme vous ?

Ce qui domine, surtout aux Etats-Unis, c’est un gauchisme libéral, tolérant, pour lequel la moindre allusion à la notion de vérité est déjà totalitaire, où il faut respecter l’histoire de chacun. Pour le philosophe Richard Rorty, ce qui définit l’homme, c’est sa souffrance et sa capacité de la raconter. Je trouve assez triste cette gauche de ressentiment et d’impuissance.


http://www.liberation.fr/actualite/politiques/310422.FR.php
© Libération

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Politiques
«On n’est pas jaloux de la LCR»
REUTERS
Arlette Laguiller. La porte-parole de Lutte ouvrière explique sa stratégie pour les municipales.
Recueilli par MATTHIEU ÉCOIFFIER
QUOTIDIEN : samedi 8 décembre 2007

Arlette Laguiller, porte-parole de Lutte ouvrière, revient pour Libération sur la stratégie d’alliance inédite de son parti avec le PCF, voire le PS, aux municipales. Et réagit à la popularité grandissante de son rival de la LCR, Olivier Besancenot.

LO sur des listes d’union de la gauche avec le PC ou le PS, c’est une révolution ?

D’abord, LO prépare ses propres listes et espère faire mieux qu’en 2001, où nous avions eu 128 listes et 33 élus. Par ailleurs, nous cherchons la discussion et, dans certaines villes, la négociation pour participer à des listes de gauche, notamment dans les villes que la droite peut reprendre ou que la gauche pourrait conquérir. Ce qui nous détermine, c’est le contexte politique. Le gouvernement Sarkozy mène des attaques tous azimuts contre le monde du travail. Les mauvais coups, ce n’est plus la gauche qui les porte : en 2001, Jospin approuvait les licenciements, ne remettait pas en cause la réforme Balladur des retraites, ce que nous refusions de cautionner en faisant liste commune.

La LCR vous accuse de vouloir sauver vos élus…

Il ne faut pas être naïf et découvrir d’un seul coup, comme la LCR, la nature sociale-libérale du PS qui aspire, depuis plus de soixante-dix ans, à gérer les affaires de la bourgeoisie. Nous, nous faisons la distinction entre la politique gouvernementale et celle que peuvent mener des municipalités de gauche. Dans certaines villes, on est plutôt d’accord avec ce qu’a fait une majorité PCF-PS, voire PS. Evidemment, quand on se présente aux municipales sur des listes LO ou d’union, c’est pour avoir des élus. Et un conseiller municipal garde sa liberté de parole durant tout son mandat.

Pourquoi refuser l’alliance avec la LCR ?

La LCR voudrait nous entraîner dans son nouveau «grand parti anticapitaliste». Et ne cache pas que les municipales en sont la première étape. Le problème, c’est que la LCR semble prête à renoncer à nos fondamentaux : le marxisme, le léninisme et la référence aux premières années de la révolution russe, et, bien sûr, le trotskisme. Pour nous, pas question d’aider à la création d’un parti qui renierait cela. En 2001, il n’y a pas eu d’accord avec eux car leur perspective était déjà de faire des listes avec des altermondialistes, des écologistes, des alternatifs. Avec la LCR donc, ni nouveauté, ni rupture !

Besancenot ne fait plus référence au trotskisme…

J’ai entendu Besancenot mettre le trotskisme de côté, et ça, on n’est pas d’accord. On est restés communistes parce qu’on était trotskistes, sinon, c’était à désespérer. C’est bien parce que le trotskisme a permis de comprendre la nature du stalinisme et l’échec de la révolution russe qu’on y tient. Mais s’il existait un parti à la gauche du PS suffisamment grand, influent et s’opposant à la droite, on ne dit pas que ce serait négatif.

Mais vous ne le rejoindriez pas…

Pas sur les bases actuelles posées par Olivier Besancenot, une espèce de salmigondis guevariste, libertaire… Pour nous, ce qui manque vraiment, c’est un parti qui défende inconditionnellement les intérêts des classes populaires contre les attaques patronales.

Vous sentez-vous menacés par la popularité de Besancenot ?

C’est ridicule. On ne se détermine pas par rapport à un très relatif petit succès électoral. Pourquoi voulez-vous que Lutte ouvrière s’écroule, parce qu’on a fait 1,33 % à la présidentielle, aussi peu que les Verts ou le PC ? Alain Krivine avait bien fait 0,36 % en 1974. Nos militants ont été dans toutes les luttes récentes : à la RATP, chez les cheminots… On n’est pas jaloux de la LCR. Olivier Besancenot est très populaire, mon crédit est intact auprès des travailleurs.

Vous aviez rencontré Ségolène Royal entre les deux tours. Pensez-vous que les Français n’étaient pas prêts à élire une femme ?

Elle m’a raconté qu’à un de ses meetings, le fait que j’appelle à voter pour elle avait été très applaudi. Je lui ai dit que mon appel n’était pas un ralliement. «Je sais, je sais, mais je voulais simplement vous connaître», m’a-t-elle répondu. Je ne pense pas, comme certains, qu’elle a perdu car elle est une femme. Il lui a manqué des mesures claires et nettes pour les travailleurs. Mais je vais lire son livre.


http://www.liberation.fr/actualite/politiques/296658.FR.php
© Libération

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Alain BADIOU entretien avec Frédéric Taddéï

Alain Badiou/ Frédéric Taddéï

à propos de la sortie de son livre :

De quoi Sarkozy est-il le nom ?

25/10/07 France 3

FT Vous êtes le penseur le plus critiqué actuellement, peut-être aussi le plus redouté Alain Badiou. On vous redoute peut-être à cause de votre influence. Vous êtes quelqu’un qu’on ne voit pas à la télévision, vous ne touchez pas le grand public habituellement mais vous avez de l’influence sur les étudiants, sur les intellectuels. Vous êtes professeur de philosphie à Normale-Sup, vous avez des séminaires de philosophie dans toute l’Europe, en Amérique du Nord, en Amérique du Sud et on vous compare à Robespierre et à Saint-Just, souvent. On vous accuse d’être le dernier penseur révolutionnaire....

AB Je n’ai quand même fait couper aucune tête

FT Pas encore, pas encore, disent vos adversaires...

AB C’est une comparaison qui à certains égards est honorable pour un penseur d’aujourd’hui. Vous dîtes que je suis redouté, tant mieux peut-être, je ne m’en rends pas vraiment compte, pour le moment je développe mon œuvre, je développe ma pensée, je dis ce que je crois être vrai... c’est ma fonction de philosophe

FT Quand on vous compare à Robespierre et à Saint-Just, vous savez bien ce que ça veut dire Alain Badiou, c’est qu’on dit que vous seriez capable de faire couper des têtes et que finalement dans vos écrits, il y a peut-être ça

AB Je n’ai pas l’impression que quand les gens lisent mes écrits ils ont la pulsion immédiate de couper des têtes. Ce sont pour la plupart des œuvres assez complexes, philosophiques, conceptuelles, plutôt dans la tradition de Platon ou de Descartes ou de Hegel et après tout la vérité est toujours quelque chose d’un peu redoutable, c’est peut-être elle qui fait peur, plutôt que moi.

FT Vous annoncez, est-ce la vérité ? le retour de la violence, est-ce que ça veut dire que vous la souhaitez ?

AB Je n’annonce pas le retour de la violence. Je dis que la violence est au présent. Ce n’est pas la même chose. Contrairement à ce qui est dit, notre société est une société de violence. Je suis lié quotidiennement à des ouvriers sans papiers des foyers, ils vivent dans le climat permanent de la violence qui leur est faite. Notre société n’est nullement pacifique, le monde l’est encore moins. Des guerres extrêmement sanglantes et violentes se déroulent sur le continent africain, en Irak, en Afghanistan, etc... Je constate simplement que la violence est là. Et on ne peut pas faire comme si elle n’était pas là par conséquent aussi bien en politique qu’en philosophie, il faut réfléchir à cette présence de la violence , à son devenir

FT Vous laissez entendre Alain Badiou qu’à cette violence que subissent les opprimés ils vont répondre par une violence encore plus grande

AB Ecoutez, ce n’est pas exactement ce que je dis mais je crois que d’une façon générale les opprimés n’ont qu’une seule arme , c’est leur discipline. Ils n’ont rien, ils n’ont pas d’argent, ils n’ont pas d’armes, ils n’ont pas de pouvoir. La seule force qu’ils puissent avoir c’est celle de leur organisation et de leur discipline. Ce n’est donc pas tant à la violence que j’appelle qu’à l’organisation, à la cohésion et à l’unité.

FT On vous a soupçonné aussi d’antisémitisme. On vous a reproché entre autres d’avoir organisé un séminaire sur le mot juif

AB D’abord factuellement c’est un mensonge pur et simple : je n’ai organisé aucun séminaire sur le mot juif et deuxièmement je voudrais être un peu grave là dessus : l’accusation d’antisémitisme à mes yeux est une calomnie absolument insupportable. Ce n’est pas un mot que l’on peut manier comme ça comme « dogmatique », « sceptique », ou etc... C’est une véritable insulte et je tiens à dire que quiconque dit que je suis antisémite sera considéré par moi comme quelqu’un qui m’insulte.

FT Vous publiez un livre Alain Badiou qui s’intitule « De quoi Sarkozy est-il le nom ? » Ce n’est pas une question que vous posez, ce n’est pas un livre de plus sur Nicolas Sarkozy. Donc on peut tout de suite répondre à la question. De quoi pour vous sarkozy est-il le nom, il est le nom de la peur et de la guerre. Alors la peur de qui ? et la guerre contre qui ?

AB Alors je pense qu’il est le nom d’une société qui a peur en effet et qui demande qu’on la protège. Je sens dans cette société la demande d’un maître protecteur qui sera justement capable d’user aussi de violence contre ceux dont vient la peur. Cette peur vient à mon avis de ce que la France est aujourd’hui après une longue histoire glorieuse, après tout , est aujourd’hui une puissance moyenne dotée de privilèges et de richesses considérables mais c’est une puissance moyenne dans un monde qui est dominé par des colosses émergeants comme la Chine ou l’Inde ou des puissances considérablement plus fortes comme les Etats-Unis. Par conséquent l’avenir de la France est incertain. Nous ne savons pas où va ce pays. Il sait qu’il a un grand passé mais il doute qu’il ait un grand avenir. Et ça crée un sentiment de peur, un sentiment de refermement , une demande de protection et Sarkozy est un des noms de ce phénomène. Le vote pour Sarkozy est une demande de protection.

FT Et la guerre ?

AB Et la guerre, alors là je pense qu’il y a une double guerre aujourd’hui, il y a une guerre menée à l’extérieur on voit de plus en plus nettement que Sarkozy c’est aussi le ralliement progressif de la France aux guerres qui sont menées dans le monde , l’engagement en Afghanistan, la soumission aux Américains dans les guerres qu’ils entreprennent notamment en Irak et que la guerre intérieure, c’est une guerre renforcée contre les plus faibles.

FT C’est à dire ?

AB C’est à dire ceux qui n’ont pas de papiers, ceux qui n’ont pas d’argent, ceux dont le travail est dur et ingrat, ceux qui viennent d’ailleurs parce qu’ils ne peuvent pas vivre là où ils sont, tous ceux là on va les ficher, leur demander des règlements nouveaux, les soumettre à des lois oppressives. La loi CESEDA sur la condition du séjour des étrangers est une loi que je n’hésite pas à qualifier de scélérate, c’est une loi de ségrégation, c’est une loi de persécution et il faut en demander l’abrogation. Sarkozy est le nom de tout cela. Après tout, avant d’être candidat aux présidentielles il a été longuement le chef général de la police.

FT Ministre de l’intérieur ...

AB Voilà...

FT La peur, vous dîtes : c’est le pétainisme. On nous rejette toujours le pétainisme. Il s’est arrêté un jour le pétainisme ? Ou est-ce qu’il est là depuis toujours ?

AB Le pétainisme est une donnée fondamentale de la France à mon avis depuis la Restauration de 1815. Le pétainisme ce sont des gens qui préfèrent la vassalisation aux troubles intérieurs, c’est la réaction de gens qui ont peur de ce qui se passe à l’intérieur du pays et qui pour parer à cette peur acceptent des contraintes, des ségrégations ou des persécutions nouvelles. C’est ça le pétainisme dans sa signification la plus générale. Dans le cas de Pétain, c’est particulièrement prononcé parce que c’est évidemment les gens qui avaient eu une peur terrible du front populaire qui ont finalement préféré l’occupation allemande à la continuation de la lutte. Mais de manière générale, le pétainisme c’est ça, c’est la politique de la peur. Je pense que Sarkozy en est un représentant soft.

FT Alors Alain Badiou vous avez une théorie de « l’invariant ». On ne va pas rentrer dans les détails, c’est un peu compliqué on va laisser ça à ceux qui lisent vos livres. Néanmoins, il y a « l’événement », vous attendez les évènements. Les évènements plus importants que d’autres. En France, on pourrait dire que le dernier événement important ça a été Mai 68 à vos yeux...

AB A titre d’événement interne, je pense, oui...

FT Vous attendez le prochain. Comment va-t-on reconnaître cet événement ? Celui qui se prépare d’après vous ?

AB Oh vous savez, je ne sais pas si un grand événement se prépare de façon immédiate. Avant de préparer les évènements à venir, il faut être fidèle à ceux du passé. C’est à dire il faut être fidèle par exemple à mai 68 et donc s’opposer à une thèse fondamentale de Sarkozy qui est comme vous le savez qu’il « faut en finir avec mai 68 une fois pour toutes ». Nous pouvons opposer « être fidèle à ce qui a été enseigné de nouveau pendant mai 68 ».

FT Je vous interromps mais en mai 68 il y avait une tendance libérale-libertaire, plutôt bourgeoise, j’imagine que vous n’êtes pas favorable à cette tendance là ? Vous étiez plutôt de la tendance marxiste-léniniste, maoiste.

AB Oui. J’étais d’une tendance qui cherchait une liaison, une unité entre les intellectuels, les étudiants et les ouvriers et les gens du peuple, certainement. Je pense encore aujourd’hui que c’est de cette unité possible que dépendent les évènements véritables. D’un point de vue interne, c’est toujours de nouveaux trajets dans la société elle-même. C’est la rencontre entre des gens qui d’habitude ne se rencontrent pas. Mai 68, ça a été ça à grande échelle la rencontre entre des gens qui dans la vie sociale régulière ne se rencontrent pas. Et c’est cette rencontre qui fait l’événement. Tout événement est une rencontre. L’événement amoureux c’est une rencontre. L’événement historique aussi est une rencontre. La rencontre de gens qui n’ont pas l’habitude de se rencontrer.

FT Là ce serait qui, maintenant ?

AB Je pense que ce serait une partie de la jeunesse, des intellectuels, des petits salariés français et puis de ceux qui sont les persécutés premiers c’est à dire les gens de provenance étrangère, et puis ceux qui n’ont aucun travail.

FT Ce sont eux, pour vous les Sans-culotte de la prochaine révolution, ce seraient les immigrés, en particulier les clandestins, les sans-papiers, les réfugiés ?

AB Je ne sais pas si la prochaine révolution aura des sans-culotte. Rien ne se répète comme tel mais en tous cas, c’est ceux qui n’ont rien qui sont le plus capables de devenir tout. L’Internationale chantait cela, nous ne sommes rien, soyons tout. Je pense que n’être rien, devenir tout, c’est cela l’événement. Ceux qui n’étaient rien, qui n’existaient pas, qui n’apparaissaient pas, tout à coup on constate qu’ils sont là et qu’ils occupent une position essentielle.

FT Vous citez l’Internationale et votre livre se termine par cette prophétie, l’avenir pour vous c’est le communisme. Alors le communisme est-il pour vous celui de Lénine, celui de Mao, c’est le même ?

AB Non je pense que c’est un communisme en un sens général et invariant. Au fond j’appelle communisme, et c’était déjà le sens que lui donnait Marx au début, une société qui est délivrée de la règle des intérêts. Une société dans laquelle ce qu’on cherche, ce qu’on fait, ce qu’on veut n’est pas réglé de bout en bout par les intérêts individuels ou les intérêts de groupe. C’est ça le communisme. Le communisme c’est aussi la société où tout le monde est polyvalent. C’est à dire où il n’y a pas de division du travail organisée entre ceux qui sont intellectuels, riches etc... et ceux qui sont en bas. C’est une société où tout le monde fait un peu toutes choses. Le communisme c’est le nom de cela. De ce point de vue il existe peut-être depuis très longtemps. Je pense que dans la révolte des esclaves contre les Romains, la révolte de Spartacus, il y avait déjà un élément de communisme. Il y avait déjà la revendication que l’on compte tout le monde, que tout le monde existe dans une figure égalitaire et ça c’est une idée, ça n’a pas à être un programme mais sans cette idée, je pense que la vie politique n’a aucun intérêt. Elle n’a aucun intérêt parce qu’elle consiste à savoir comment on va négocier entre les intérêts des uns et des autres.

FT Vous ne croyez pas au suffrage universel ?

AB Le suffrage universel à mon avis est comme toute chose. Il faut le juger non pas du point de vue de sa forme mais du point de vue de son contenu. Je voudrais rappeler par exemple que c’est tout de même une assemblée tout à fait régulière qui a investi le maréchal Pétain en 1940, c’est une assemblée régulière qui a désigné Hitler dans l’Allemagne de Weimar. Le suffrage universel ça peut avoir des résultats tout à fait intéressants et ça peut avoir des résultats désastreux. Donc moi je juge sur pièces.

FT Le communisme, c’est la même chose, c’est une idée..

AB Evidemment

FT On l’a jugée sur pièce à la hauteur des cadavres, des prisonniers, des goulags...

AB Mais le communisme-léninisme a eu une formule particulière. Il ne s’est pas du tout résumé à ce dont je parlais. Il a proposé une formule de l’Etat. Il a proposé que le parti unique domine l’Etat. Ça a été le moyen de la victoire de l’insurrection en 1917 mais nous ne sommes plus en 1917. Nous n’avons pas les problèmes immédiats de victoire de l’insurrection, nous sommes délivrés de cette figure du communisme et nous pouvons revenir à ce que j’appelle le communisme générique, c’est à dire le communisme comme idée régulatrice de l’action.

FT Mais ce communisme là appelle un homme nouveau. On sait aussi que des communistes ont pensé l’homme nouveau en tous cas c’est comme ça qu’on explique le génocide des Khmers rouges par exemple. Est-ce que vous pensez que ce communisme dont vous rêvez nécessite un homme nouveau ?

AB Je ne pense pas du tout. Je pense qu’il faut faire avec les hommes tels qu’ils sont. Avec la capacité des hommes tels qu’ils sont. S’opposent deux visions de ce dont l’homme est capable. En réalité dans le capitalisme modernisé, la conviction est que l’homme est principalement capable de poursuivre ses intérêts. Et le communisme c’est au fond l’idée que l’homme est aussi capable d’autre chose. Il est capable de désintéressement, il est capable d’une organisation sociale qui a d’autres buts que celui de la perpétuation de sa puissance. Je pense que c’est avec cet homme capable de cela qu’il faut faire et non pas en forgeant un mythique homme nouveau.

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«Les Etats-Unis, opium du peuple arabe»
L’universitaire Samer Soliman décrypte les rapports entre Washington et le Moyen-Orient.
Par CLAUDE GUIBAL
QUOTIDIEN : jeudi 16 août 2007
Samer Soliman, professeur d’économie politique à l’université américain du Caire, explique comment le monde arabo-musulman vit dans un rappor de haine et de fascination avec les Etats-Unis

Le monde arabe et les Etats-Unis ont-ils toujours été en opposition ?
Si le 11 Septembre est un tournant, la vraie confrontation est née avec la fin de la guerre froide, avec l’arrêt de l’alliance entre les Etats-Unis et les islamistes contre les communistes. Aujourd’hui, il n’y a pas de zone où l’antagonisme avec les Etats-Unis soit aussi fort que dans le monde arabe. Ceci dit, les Etats-Unis continuent paradoxalement à fasciner, comme en témoignent les files d’attente d’aspirants à l’immigration devant les ambassades américaines.
Les régimes alliés de Washington dans la région sont-ils aussi dépendants qu’on le dit des Etats-Unis ?
On cherche à le faire croire, mais les choses sont plus complexes et plus subtiles qu’il n’y paraît. Les régimes arabes jouent plusieurs cartes à la fois. Sur la question irakienne, par exemple, l’Arabie Saoudite et l’Egypte, bien qu’alliées des Etats-Unis, se sont opposées à la guerre. Elles sont loin d’avoir tout mis en œuvre pour aider Washington à stabiliser le régime irakien. Cela ne les empêche pas d’être présentes sur place.
Vis-à-vis des Etats-Unis, l’Egypte a sa propre stratégie. Sa méthode est très différente des années 50, où elle pratiquait l’opposition frontale, comme le font aujourd’hui la Syrie ou l’Iran. Désormais, elle agit plus en sous-main, elle peut continuer à s’opposer, mais sans confrontation brutale. Sur le plan intérieur, on voit également que le gouvernement égyptien a une totale liberté d’action, comme le prouve la poursuite des atteintes à la démocratie ou à la liberté religieuse, malgré les fameuses «pressions américaines». Ces dernières années, on a vu plus de manifestations dans les rues du Caire, mais elles n’étaient pas significatives d’un réel changement.
Le monde arabe a-t-il besoin des Etats-Unis pour régler ses problèmes ?
Les interventions extérieures n’ont jamais aidé cette région. Toute intervention des forces occidentales renvoie immédiatement aux conflits du Moyen-Age et renforce les courants fondamentalistes. Aujourd’hui, même si on part du principe que les Etats-Unis souhaitent réellement aider la région en y implantant la démocratie, je crains qu’ils ne puissent rien y faire. Le seul terrain sur lequel ils pourraient agir, c’est la question palestinienne. C’est dans l’intérêt du peuple américain de régler cette histoire, qui déstabilise le monde entier et alimente les fondamentalistes qui attaquent les Américains. Mais ça n’est pas forcément dans l’intérêt de l’administration américaine et de son industrie militaire, qui vend ainsi ses armes dans la région.
Les Etats-Unis ne sont-ils pas devenus un bouc émissaire facile, en soulignant l’incapacité du monde arabe à se réformer ?
Les Etats-Unis, comme la Palestine, sont un opium des peuples arabes. Les régimes et les forces politiques de la région les brandissent pour leur propre agenda. Les islamistes, par exemple, utilisent ce genre de cause parce qu’ils ne construisent leur mobilisation que sur la confrontation avec l’ennemi. Certes, pour eux, l’ennemi, c’est l’Etat, mais c’est l’Etat en tant qu’agent des croisés, des sionistes, etc. Ils ont besoin d’un ennemi extérieur. En fait, si les Etats-Unis n’existaient pas, il faudrait les inventer ! Régler la question palestinienne priverait ces forces politiques ou ces régimes d’une arme importante.
Que peut faire le monde arabe pour exister face aux Etats-Unis ?
Le monde arabe n’existe pas en tant qu’entité politique unifiée. Il est donc incapable de mener des stratégies pour influer sur la politique étrangère américaine. Or, si les pays arabes veulent être capables de résister aux pressions américaines, il faut qu’ils se démocratisent. Les Etats-Unis n’ont jamais envahi de pays démocratique. Ils peuvent comploter contre eux ou financer des coups d’Etat, mais pas les envahir, comme ils l’ont fait au Vietnam, au Panama ou en Irak. Les Etats-Unis n’ont aucun respect pour les régimes autoritaires. En revanche, dans leur esprit, le Premier ministre israélien est un homme élu. Israël a beau être un pays colonial, il n’empêche qu’il a un fonctionnement démo cratique.
Quel est l’avenir des Etats-Unis dans la région ?
On ne peut pas comprendre la politique des Etats-Unis dans la région si on ne comprend pas, entre autres, les enjeux pétroliers. Or l’appauvrissement des réserves en pétrole va changer la donne. A ce titre, la Chine peut devenir un challenger en étant amenée à jouer un rôle clé, comme elle le fait déjà au Soudan, qui est devenu une zone d’influence chinoise. L’impérialisme économique chinois va affecter toute la région. Cela se traduira tôt ou tard par un impérialisme stratégique et politique, qui ­donnera de nouvelles marges de manœuvre pour les régimes arabes.
Par ailleurs, les Etats-Unis ne comprennent pas le monde arabe. Ils ont échoué, par ignorance, à changer cette région. En Irak, ils ont sous-estimé le facteur nationaliste, ils n’ont pas été capables de comprendre les différences entre sunnites et chiites. Ils ont fait des erreurs d’appréciation, ils se sont montrés prétentieux. Il y a chez eux un certain mépris, puisqu’ils se permettent d’agir dans le monde arabe comme ils n’oseraient jamais le faire dans un pays occidental.
(Demain : l’arc anti-Washington en Amérique latine)


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Alain Badiou, philosophe, professeur émérite à l'Ecole normale supérieure
"L''intellectuel de gauche va disparaître, tant mieux"
LE MONDE | 14.07.07 | 12h05 • Mis à jour le 14.07.07 | 14h34

omment interprétez-vous les changements politiques et électoraux récents ?

Comme la véritable fin de la forme française de l'après-guerre : un système droite-gauche qui avait en partage un bilan très particulier de la guerre, du pétainisme et de la Résistance. Le système gaullo-communiste. Chirac était le Brejnev du gaullisme, c'est-à-dire celui qui conserve un système délabré, et dont l'idée prudente est qu'il vaut mieux ne rien faire. L'élection de Nicolas Sarkozy et le fait que des gens présumés de gauche entrent dans son gouvernement sonnent le glas de cet après-guerre. En attendant, quelle est cette nouvelle droite qui, n'étant plus gaulliste, est capable de siphonner les voix de l'extrême droite ? Disons les évidences : capitalisme décomplexé et réhabilitation à la fois factice et agressive du signifiant national.

Hormis les antiques maximes de la réaction "C'est très bien d'être riche" et "Que les pauvres travaillent plus et nous obéissent", le contenu positif du sarkozysme est incertain. Son contenu négatif est bien connu : persécution des étrangers, surtout s'ils sont ouvriers et/ou pauvres ; ministère spécial pour "s'occuper" des affaires de ces gens-là ; mise au pas répressive de la jeunesse populaire. La vraie campagne de M. Sarkozy n'a pas été l'élection présidentielle mais son action en tant que ministre de l'intérieur. Sa loi sur les étrangers, aussi scélérate que peu connue du public, et les rodomontades policières ont fait entrer de façon ouverte le lepénisme dans l'Etat et enterré l'"exception française". D'où la déconfiture totale de la gauche et de l'extrême gauche, cramponnées au consensus d'après-guerre.

Quelles conséquences ces changements politiques peuvent-ils avoir sur la vie intellectuelle ?

Le ralliement à M. Sarkozy symbolise la possibilité pour des intellectuels et des philosophes d'être désormais des réactionnaires classiques "sans hésitation ni murmure", comme dit le règlement militaire. Sont compris dans ce ralliement la fréquentation corrompue des riches et des puissants, la xénophobie antipopulaire et l'adoration de la politique américaine. Autrefois, quand un intellectuel était de droite, il avait des complexes. Même Raymond Aron en avait ! La séquence de l'après-guerre avait constitué le personnage bien typé de l'intellectuel de gauche. Nous allons assister - ce à quoi j'aspire - à la mort de l'intellectuel de gauche, qui va sombrer en même temps que la gauche tout entière, avant de renaître de ses cendres comme le phénix ! Cette renaissance ne peut se faire que selon le partage : ou radicalisme politique de type nouveau, ou ralliement réactionnaire. Pas de milieu.

Vous êtes, depuis la parution de Circonstance, 3. Portées du mot "juif" (Lignes, 2005), au coeur d'une polémique intellectuelle à propos de vos positions sur Israël que certains pensent favorables à sa disparition. Qu'en pensez-vous ?

Je crois que cette polémique, si on la prend à son niveau le plus consistant et le plus élevé, tourne autour de la question de l'universel. Quel est le rapport entre le mot "juif" dans toute son extension, sa résonance historique et intellectuelle, et l'universalité émancipatrice ? L'universalisme subit une attaque de droite qui maintient qu'il faut revenir aux nations, aux traditions, à la religion, à la morale des familles, etc. Mais il doit compter aussi avec une attaque de gauche qui soutient que l'universalisme abstrait a toujours été une forme d'impérialisme intellectuel et qui pense que les identités sexuelles, raciales ou communautaires doivent être défendues. Contre quoi ? Eh bien, finalement, contre l'abstraction du marché. Dans ce débat, j'estime occuper une position médiane, même si j'ai la dent dure. Je m'oppose à la défense traditionaliste des identités morales, nationales ou religieuses, mais aussi à la défense moderniste qui prétend faire des identités le coeur de l'opposition politique au capitalisme mondialisé. Tel est le contexte dans lequel j'aborde la question du mot "juif".

Pourquoi réduisez-vous la question à un mot ? N'est-ce pas une réalité ?

Bien sûr ! "Français" aussi... Mais "être français" ne m'empêche pas d'être d'origine africaine, ou aristocrate héréditaire, ou à moitié allemand, ayant telle ou telle idée de mon pays, héritier de la Révolution française ou au contraire fétichiste d'un terroir... Sous le mot, de valeur variable, on trouve une multiplicité infinie. Je polémique contre ceux qui disent que "juif" est un nom, et non pas un mot, c'est-à-dire ceux qui soutiennent que le mode de rassemblement que ce nom forme est unifié et absolument irréductible à tout autre. A mon avis, cela n'est soutenable que si intervient la transcendance divine. Dans ce cas, et dans ce cas seulement, on peut soutenir que "juif" est un nom, parce qu'il s'inscrit dans l'espace d'une élection : "juif" est le nom de l'Alliance. Je soutiens, comme le fait de façon cohérente Levinas, qu'il n'est pas possible de maintenir cette exception nominale sans l'appui de la religion.

Ma cible n'est en réalité ni le sionisme, ni l'existence de l'Etat d'Israël, ni même un certain type de relation entre l'identitaire et l'Etat. Je critique une instrumentation idéologique du mot "juif" dans la polémique intellectuelle, spécialement en France, à des fins que je crois liées à la vague réactionnaire dans laquelle nous sommes plongés depuis près de trente ans. Il serait terrible pour les juifs, cette multiplicité vivante, de laisser le mot dont ils se réclament, et qui est lié de longue date aux aventures de l'universel, devenir l'emblème du capitalisme modernisé, de la xénophobie anti-arabe ou anti-africaine et des guerres américaines. Je constate, avec une vraie douleur, que toutes sortes de gens dont j'ai été proche, parfois de chers amis, qui vers 1970 gravitaient autour du maoïsme révolutionnaire, ont pratiqué peu à peu la référence au mot "juif" et à l'Etat d'Israël comme un support pour quelque chose de politiquement et d'intellectuellement plus vaste, que l'on peut appeler la réinsertion dans l'Occident. Par "Occident", je veux dire l'ensemble des pays développés et "démocratiques", leur puissance et leur mode de vie jugé supérieur. Le traumatisme inouï qu'a été l'extermination des juifs d'Europe dans les chambres à gaz du nazisme rend cette instrumentation redoutable, parce qu'elle sidère la pensée, l'immobilise dans une mémoire conservatrice.

On vous accuse de vous attaquer à la mémoire de la Shoah, ou du moins à ses usages. Est-ce parce qu'elle a servi l'itinéraire que vous dénoncez ?

Je pense que la promotion des massacres et des victimes comme seuls contenus intéressants de l'Histoire est liée à un processus profond de dépolitisation. Examiner toutes les situations exclusivement à travers des catégories morales conduit à l'impuissance politique. D'autre part, je ne pense pas que la mémoire soit une bonne catégorie si l'on désire la non-répétition des désastres, parce que cette non-répétition suppose un jugement rationnellement constitué sur ce qui s'est passé. Une mémoire émotive fondée sur l'horreur et ses images est en réalité ambivalente. Distinguer entre ce qui relève de l'émotion de répulsion et l'émotion de fascination est très difficile. Oui, je me méfie de la mémoire. Tout autant de la mémoire des atrocités coloniales ou du stalinisme que de la mémoire du nazisme. L'intelligence politique et historique doit universellement remplacer la douteuse mémoire, proie désignée des propagandes.

C'est en ce sens que vous suggérez dans Circonstances, 3 d'oublier l'Holocauste ?

Cette phrase, dont je veux rappeler qu'elle figure dans un entretien avec le journal israélien Haaretz, était, vous vous en doutez, d'une imprudence calculée : elle ne pouvait se comprendre que dans le contexte, traitant des conditions de possibilité d'un dialogue entre Palestiniens et Israéliens. La phrase suivante précise aussitôt qu'un tel oubli est évidemment impossible.

N'est-ce pas la mémoire de la Shoah qui conserve, au moins en Occident, sa légitimité à l'Etat d'Israël ?

Que les choses soient claires : je n'ai jamais pensé que le destin des Israéliens était d'être jetés à la mer. Je ne crois pas non plus que la question des frontières d'Israël soit au coeur du problème. De l'intérieur d'une situation assumée, autrement dit en déclarant que l'installation de centaines de milliers de juifs à cet endroit-là est irréversible, j'estime que l'idée régulatrice, pour le devenir de la région, ne peut être que la vie mêlée des Palestiniens et des Israéliens sur une même terre. J'ai toujours pensé que la formule d'"Etat juif" était une formule périlleuse. Aujourd'hui, les politiques émancipatrices veulent que les nationalités et les Etats ne soient pas exclusivement définis en termes identitaires ou raciaux. Au minimum : le droit du sol contre le droit du sang. Israël sera nécessairement pris dans ce devenir, où l'universel s'établit peu à peu là où régnait la particularité.

Cela vous paraît mettre en question la légitimité d'Israël comme Etat juif ?

Vous savez, j'ai certainement écrit des choses beaucoup plus violentes contre la France que contre l'Etat d'Israël ! Le sionisme peut être inscrit dans une dimension coloniale, mais aussi dans une dimension révolutionnaire. Il a combiné les deux aspects, c'est ce qui en fait un phénomène singulier. Que des gens qui se désignaient au sein des nations européennes comme une minorité particulière de caractère national - la minorité juive - aient voulu trouver un lieu où réaliser territorialement cette identité sous la forme d'un Etat est une réalité historique qui, comme toute autre réalité de ce genre, n'est ni légitime ni illégitime. Ce que je ne crois pas raisonnable, c'est que cette aventure soit mise en exception des aventures nationales du même ordre, voilà tout.

Alain Badiou est philosophe, professeur émérite à l'Ecole normale supérieure


Propos recueillis par Nicolas Weill

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Pour Hannah Arendt, «l'opinion» est la seule riposte à la violence
Julia Kristeva, psychanalyste, écrivain, intellectuelle cosmopolite, prix Hannah Arendt 2006 pour la pensée politique, nous explique pourquoi la pensée de la philosophe de la banalité du mal, du totalitarisme ­ et des totalitarismes ­ est plus que jamais d'actualité.
Par Annette LEVY-WILLARD
QUOTIDIEN : samedi 28 avril 2007
Née en Bulgarie, psychanalyste, auteur d'une trentaine de livres, (dont la trilogie : le Génie féminin, Fayard, 1999-2002, sur successivement Hannah Arendt, Mélanie Klein et Colette). Julia Kristeva, qui vit et enseigne en France, est une intellectuelle mondialement reconnue, docteur honoris causa des universités Harvard, New School for Social Research, de Toronto, de Sofia... Elle a reçu en décembre 2006 le prix Hannah Arendt.
Philosophe, écrivain, psychanalyste, vous venez de recevoir le prix Hannah Arendt pour la pensée politique. Vous vous êtes croisées ?J'ai l'impression qu'Hannah Arendt m'accompagne depuis toujours. Depuis que je me suis intéressée à la philosophie, à la politique, aux femmes. C'est une longue histoire. Mais je la voyais comme une compagne de vie sans penser que j'allais un jour écrire sur elle. Elle aimait citer le poème de Schiller «Une fille qui vient d'ailleurs» parce qu'elle disait qu'elle était une fille venue d'ailleurs, comme moi, avec mes origines balkaniques, ce mélange de judaïsme et de christianisme. Je comprends ses traversées des frontières, des pays, des disciplines, des identités. Ce cosmopolitisme. Hannah Arendt ne se reconnaissait dans aucune communauté, mais elle n'en reniait aucune. Sans se désintéresser des fondations de ses origines et des traditions culturelles, mais sans les épouser non plus comme des absolus, les interrogeant sans jamais adhérer. Cela me paraît très actuel dans le monde où nous vivons : il n'y a que des étrangers et par conséquent nul n'est étranger.
Hannah Arendt a inventé le concept de «totalitarisme» et décrit «la banalité du mal», sa pensée est-elle encore une réponse à la montée des extrémismes et de l'intégrisme religieux ?
On a souvent considéré que le message d'Hannah Arendt concernait un moment précis de l'histoire de l'Europe où les deux totalitarismes ­ le nazisme et le stalinisme ­ ont commencé par détruire la possibilité de penser des individus en imposant des doctrines antisémites, totalitaires, staliniennes, communistes, nazis et populistes. Et ensuite cette abolition de la pensée s'est cristallisée dans l'obstruction des vies. Hannah Arendt dit qu'on a déclaré «la superficialité de la vie humaine». Pour elle c'est le mal radical. Des individus ­ Hitler, Staline et leurs idéologues ­ ont décidé que la vie était «superflue» pour certains, qui devaient donc être détruits. Dans ce contexte, ils peuvent être liquidés sans que personne ne réagisse.
Elle a dit cela à un moment où tout le monde croyait qu'il y avait tout de même une guerre entre les doctrines du nazisme et du stalinisme. Or, Hannah Arendt a montré comment ces deux doctrines se ressemblaient, notamment sur le plan de la destruction de la pensée et de la vie humaine. C'est très important pour l'histoire de la culture, mais aussi parce que le phénomène ne se limite pas aux années 1930-1940. Même si on en a maintenant assez des commémorations interminables et des lamentations sur cette période, il reste le devoir de tirer des leçons et de voir les perspectives.
La pensée d'Hannah Arendt est donc actuelle. L'histoire ne se répète pas, mais il y a une tendance dans les sociétés humaines, chez l'être humain, à la massification et à la haine de soi et de l'autre. Cette tendance prend de nouvelles formes d'extermination et de la pensée et de la vie.
Dans le contexte actuel, quelles que soient les causes économiques, historiques, politiques, quelles que soient les injustices, on constate que les religions poussent à des règlements de comptes mortifères.
C'est le cas en particulier d'une certaine dérive de l'islam qu'on appelle le fondamentalisme et qui consiste à s'approprier la détresse humaine pour faire des human bombs, des kamikazes. Ainsi, dans les livres scolaires en Iran, les enfants sont déjà programmés dès la maternelle pour détruire l'ennemi ­ en l'occurrence celui qui porte l'étoile de David. Ces religions deviennent des idéologies de la mort. Hannah Arendt a très bien vu cela, en s'insurgeant contre les totalitarismes au nom de la vie, de l' «irrésistible» capacité de survie. Pour Arendt, «vivre» c'est s'enraciner dans la «félicité» de penser et de juger.
Vous pensez, comme Hannah Arendt, que l'on doit redonner une place à l'«opinion» ?
Oui, s'il s'agit d'une politique de réhabilitation de la personne singulière dans l'opinion. Je pense qu'aujourd'hui on diabolise beaucoup l'opinion ­ on n'a pas toujours tort, quand elle est manipulée ­ mais en même temps, Hannah Arendt dit que l'opinion est la seule riposte à la violence. Elle était très habitée par la démocratie grecque et par le forum, la place publique où les citoyens pouvaient «apparaître» et raconter leurs exploits. L' «apparaître» qui structure à la fois la pensée et le jugement. Elle trouvait cela génial parce qu'elle pensait que le grand courage consiste à ce que chacun parle de ce qu'il a vécu d'exceptionnel pour inciter les autres, et la politique, à aller dans le sens du dépassement de soi. Cet «apparaître dans le politique» est très spécifique à Hannah Arendt. Elle a fait de cette idée d'apparition un enjeu politique, et non pas un enjeu religieux ou poétique. Mais en même temps elle a un souci très profond de dire que le religieux et la poétique ne sont pas morts, qu'on peut leur trouver une existence dans le politique.
Evidemment, c'est un rêve, et on l'a accusée d'être en pleine utopie. Mais elle dit très justement que, dans cet appel à la singularité et au dépassement de soi, il y a des éléments pour résister à la barbarie. D'abord parce que c'est un appel à la personne, à l'individu, à sortir des groupes ­ politiques, économiques ethniques ou autres ­ qui se crispent souvent et finissent par se dogmatiser en groupes d'influence et de pouvoir.
Et ensuite, pensait-elle, en demandant à cet individu de dire ce qui le dépasse, on fait de la violence une créativité : «Je suis contre, je suis singulier, il n'y a que moi... mais je raconte mes désirs et je les partage avec les autres.» La place publique devient une sorte de mélange entre la plus grande singularité et le plus grand partage. Cela me séduit aussi beaucoup parce que dans le monde moderne ­ que Arendt n'a pas vraiment connu, elle est morte en 1975 ­ on voit que les gens, contrairement à ce qu'on dit, ne sont pas tous avachis ou qu'ils attendent l'occasion de pouvoir sortir de l'avachissement pour dire ce qu'ils veulent et demander qu'on en tienne compte même si leurs propos sont parfois modestes, à côté de la plaque. Cela peut paraître insignifiant, mais c'est un respect, un souci d'appeler à des créativités. Les politiques doivent ouvrir leurs oreilles et, bien sûr, ne pas s'en tenir là, jouer leur rôle de sujets supposés savoir et ayant des compétences supérieures au citoyen lambda. Mais il s'agit d'une interface entre l'intérêt général et l'apparition du singulier.
Si j'étais à la place d'Arendt aujourd'hui, je dirais que les moyens de communication offrent maintenant une vision élargie du forum grec, mais nos politiques ne savent pas comment s'en emparer pour en faire un lieu de créativité.
Vous refusez, comme elle, le féminisme ?
Depuis plusieurs années, je suis devenue, particulièrement aux Etats-Unis, une icône du féminisme et je ne me reconnais pas dans cela. Pour moi, le féminisme a beaucoup aidé à l'émancipation des femmes, mais s'est enlisé dans les travers de tous les mouvements d'émancipation qui sont devenus totalitaires. On m'a alors suggéré d'écrire un livre pour m'expliquer sur le féminisme.
J'ai donc décidé d'écrire un livre qui parle des aventures singulières des femmes parce que je trouve que cette culture européenne ­ dont je suis issue tout de même ­ s'appuie sur l'idée qu'il n'y a pas de liberté sans reconnaissance de l'individu, sans l'accueil de la cité. C'est d'ailleurs l'un des leitmotivs de la pensée d'Arendt. Elle dit que le centre de la politique est de faire apparaître le singulier dans la pluralité des liens. Elle voyait le destin singulier d'un homme ou d'une femme, sans hiérarchie, au coeur de la démocratie d'opinion.
J'ai choisi d'écrire un livre sur le génie féminin, une parabole, une sorte de provocation parce qu'habituellement les grands génies sont masculins. Et quand existent des génies féminins, ce sont des personnalités hors d'atteinte. J'ai pensé qu'il fallait trouver une femme qui représente l'essentiel du combat historique de la vie politique et de l'aventure de la pensée au XXe siècle : Hannah Arendt s'est imposée à moi. C'est dans cette optique-là que je lui ai consacré le premier volume de la trilogie sur le Génie féminin : Hannah Arendt ou l'Action comme naissance et comme étrangeté. Le XXe siècle a été un siècle de combat entre la vie et la mort qu'elle a traversé et élucidé par ses oeuvres.
Pourquoi avoir choisi de donner votre prix Hannah Arendt à une association qui aide les femmes afghanes qui s'immolent par le feu ?
Quand je préparais mon texte de réception du prix, j'ai vu par hasard un film dans l'université où j'enseigne, la New School for Social Research, à New York, créée dans les années 20 par des gens très à gauche ­ cette université a d'ailleurs accueilli Lévi- Strauss pendant la guerre et ensuite Hannah Arendt quand elle a quitté l'Europe, après son évasion du camp de Gurs où elle était emprisonnée en France comme juive allemande.
Je me demandais comment actualiser la pensée d'Arendt, quand je vois donc ce documentaire français qui raconte le sort des femmes afghanes qui s'immolent par le feu. Ce sont des femmes couvertes par la burqa, on ne les voit pas, elles sont victimes de différentes violences ­ en particulier conjugales ­ et elles n'ont pas le droit de s'exprimer publiquement. Aucune pensée politique ne vient à leur secours et le seul moyen pour elles de protester est de s'immoler par le feu. Elles s'arrosent d'essence, prennent une allumette, et on les laisse comme ça, en train de brûler. Le film montre très bien les familles du mari qui regardent sans rien faire. Parfois certaines s'en sortent, on les emmène dans un hôpital, quand il y en a un, et on essaie de les soigner, quand il y a des calmants et des antibiotiques, ce qui n'est pas souvent le cas.
En rentrant en France, j'ai trouvé par des amis une association à Marseille, HumaniTerra, qui a construit, avec les Américains, un hôpital à Herat, en Afghanistan, qui soigne les grandes brûlées et ensuite s'occupe de celles qui survivent, qui sont handicapées. Il faut continuer à les aider, leur apprendre un métier, faire un travail socio-éducatif pour elles et leur milieu, et tout un travail politique d'intégration. Je me suis dit que je voulais donner ce prix à ces femmes-là parce que cela correspond dans mon esprit à une rencontre entre le souci d'Hannah Arendt de respecter la personne dans la politique et la célébration du 150e anniversaire de la naissance de Freud ­ qui évidemment est très loin d'Arendt. Elle détestait la psychanalyse ­ je crois qu'elle avait des raisons personnelles de s'en méfier ­ et surtout elle ne la connaissait pas bien. Pour elle, c'était une sorte de discours qui mettait les gens dans le même schéma ­ OEdipe, oralité, analité, phallique... ­ sans en mesurer la dimension poétique : on essaie justement de chercher ce que chaque personne a de singulier à dire. Ce qui correspond tout à fait à la pensée d'Arendt.
Ce geste politique vise d'abord à signifier que des singularités humaines et féminines sont privées, avec la burqa, du «droit d'apparaître» . Et ensuite qu'elles n'ont pas le droit de s'exprimer. C'est une forme de totalitarisme. Enfin, plus largement, elles vivent dans un pays de plus en plus dominé par les talibans, où se croisent deux fléaux du monde moderne : les maffias de la drogue et les maffias religieuses. Fléaux qui représentent une véritable menace qu'on ne sait pas comment combattre. C'est donc un challenge pour les intellectuels que nous sommes.

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Le photoreportage en son miroir
LE MONDE | 06.03.07 | 20h31

ela fait des années que l'on voit Jean Baudrillard, en toute discrétion, fréquenter les expositions et les projections du festival Visa pour l'image de Perpignan, dont la 15e édition commence le 30 août. Ce philosophe et agitateur d'idées, théoricien de la réalité et de ses représentations, photographe lui-même, s'exprime pour la première fois sur ce rendez-vous mondial du photojournalisme.
Pourquoi allez-vous au festival Visa pour l'image ?

Perpignan est pour moi un plaisir, un libertinage sérieux, un gisement brut d'événements et d'images dans lequel je me promène à l'état sauvage, en me laissant surprendre. Je partage le flux des images livrées et je fais ma cuisine.

Quel regard portez-vous sur Visa ?

La population locale n'est pas vraiment concernée, ou alors sur un mode touristique, par cet événement qui lui semble exceptionnel, qu'elle n'a pas initié, qu'elle ne peut donc s'approprier. C'est la même chose dans tous les festivals. Visa est d'abord un " retour-image " du photographe sur lui-même et sur sa profession. Son référent est constitué par les événements de la planète qu'il a photographiés mais encore plus par la présence dans la ville de sa tribu, celle du photojournalisme. Les photographes se retrouvent, se renvoient leur miroir.

Perpignan, c'est bien connu, est dominé par un discours " victimal " et misérabiliste plaqué sur des photos douloureuses. Le photojournalisme, contrairement à d'autres domaines de la photographie, privilégie toujours le spectaculaire. Je vois à Visa beaucoup d'images surchargées de signes, comme la madone algérienne, dont le fétichisme est proche des images de stars. Ces icônes font le tour du monde, ce sont des produits mondialisés. Cette mise en avant de victimes, porté par un discours pieux, pèse trop lourd. Elle devient un chantage aux spectateurs, à qui l'on exhibe et impose une douleur.

Comment appréciez-vous le travail des reporters ?

Evacuons la question du risque pris sur le terrain puisqu'ils l'assument. Je n'aimerais pas être dans leur peau, car leur position est extrêmement ambiguë. Ils sont à la fois dans l'événement et en dehors. Leur implication est éphémère. Ils sont a priori solidaires des victimes et de la détresse humaine mais leur place naturelle est de l'autre côté, avec ceux qui regardent et laissent faire. Ils sont irresponsables au sens où ils n'interviennent pas. Leur irresponsabilité est proche de celle du consommateur des photos. Ils tendent aux victimes le miroir de leur détresse avant d'envoyer l'image de l'" autre côté " pour être commercialisée et consommée.

Que faites-vous du témoignage, qui justifie ces photos ?

Voilà un apostolat brandi par tous, des médias aux hommes politiques, avec une bonne dose d'intoxication. Il y a une forme de meurtre dans la photo de presse. Tous ces gens qui crèvent de faim et donnent leur image, jamais on ne pourra payer la dette qu'on leur doit. Surtout dans une économie mondialisée. Cette douleur photographiée est un gisement de matières premières qui permet de faire tourner l'économie de l'information. Le témoignage est une justification. Il n'existe que si nous vivons dans un temps de mémoire, qui induit recul et jugement. A partir du moment où nous vivons dans un temps réel, où les événements défilent comme dans un travelling, le temps de la réflexion est court- circuité. L'écran a brisé la distance entre l'événement, l'image, la perception. L'écran fait écran à l'imagination. Et quand l'imagination n'est plus possible...

Remettre en question le témoignage, n'est-ce pas casser ce qui lie la réalité à l'image de presse ?
Visa, comme les journaux, veut en effet ancrer les photos dans la réalité. Ces dernières ne sont pas accrochées et commentées en tant qu'images mais en tant que fragments de réalité. On leur plaque une information, on leur donne un sens politique. En faisant cela, on fait violence à ces images de violence. C'est se faire beaucoup d'illusions que de croire que les images peuvent témoigner de la réalité. L'information est une zone froide qui se reçoit comme telle. L'image est une représentation autre que le réel. C'est un objet précieux quand il rend compte de ce déficit de réalité, quand il est à la fois présence et absence. On transmet bien plus d'informations avec le texte.

On dit pourtant qu'une photo forte peut générer une prise de conscience, des actions.

On l'a dit pour la guerre du Vietnam, et on est beaucoup revenu là-dessus. Les gens agissent en fonction de ce qu'ils sont, et non en fonction des images qu'ils voient. L'image est en prime.

C'est plutôt l'indifférence qui domine devant les photos d'information. Elles sont devenues trop familières pour nous toucher. Nous sommes accoutumés. Il nous en faut toujours plus. La prolifération des images est telle qu'on a franchi un seuil critique qui interdit un décodage véritable.

Perpignan reproduit cette profusion. Le public y voit des milliers de photos comme sur un écran de télévision. On ne lui donne pas de repères. Il les voit passer, ne peut les juger, faire la différence, exclure. La distance, le jugement, le plaisir de l'image est une dramaturgie à laquelle peu participent. La question est si complexe que moi-même je ne sais plus ce qui est bien ou pas. Et puis, là encore, toute cette souffrance devrait nous toucher. C'est plutôt l'effet inverse qui se produit. Les gens sont sensibilisés de façon éphémère. Les photos créent une panique artificielle qui provoque une réaction de défense du spectateur. Et quand de rares images restent dans un " vrai " sans excès, les gens doutent de leur valeur d'information.

Que serait un monde sans photos d'actualité ?

Ce serait une privation environnementale. On aurait l'impression d'être privé de quelque chose et de ne rien savoir du monde.

Que faut-il pour que les images de presse échappent à la déferlante visuelle ?
Elles doivent d'abord être délestées de cette surcharge politique, esthétique, d'information. Il faut un transfert poétique pour être ému. Il faudrait que le contenu puisse laisser à l'imagination le moyen de se frayer un chemin dans l'image. Je pense surtout à des images brutes ; j'en trouve à Perpignan. Je pense aussi à ces photos proches de l'anthropologie, qui ne sont pas formatées par l'économie qui les génère. Pour éviter la contamination, il faut aussi du vide entre les photos et dans les photos. Warhol disait qu'il faut réintroduire le néant dans l'image.

Un événement peut-il encore générer ce type d'images ?

L'effondrement des tours du World Trade Center. L'événement n'est pas annulé par l'image parce que, pour une fois, l'image est au coeur de l'événement. Les images ne sont pas un redoublement mais font partie de l'événement.

Les professionnels du photojournalisme pourraient-ils s'emparer de vos doutes ?
Les débats sur le photojournalisme portent sur la santé économique de la profession, les technologies, le droit à l'image. Jamais sur les images elles-mêmes. C'est normal. Ouvrir ce débat, c'est commencer à saper les fondements d'une profession.