Philippe Ridet, de la rédaction du "Monde"
La victoire de Sarkozy est "une revanche de la droite qui ne s'est reconnue ni dans Giscard, ni dans Chirac"
LEMONDE.FR | 07.05.07 | 16h25 • Mis à jour le 07.05.07 | 18h30
hris_1 : Nicolas Sarkozy peut-il être satisfait du résultat ou déçu ?
Philippe Ridet : Je ne vois pas pourquoi il serait déçu. 53 %, c'est à la fois un peu moins que Pompidou mais mieux que Chirac, sauf en 2002. Il se situe donc dans une moyenne haute des scores de la droite en France. Il n'a donc aucune raison de s'estimer insatisfait.
Stephane93 : Peut-on dire qu'au lieu d'un "tout sauf Sarkozy" le score montre au contraire une véritable adhésion pour le programme mais aussi la personnalité de Sarkozy ?
Philippe Ridet : Il est vrai que le "tout sauf Sarkozy" n'a pas fonctionné, sinon Royal aurait été élue. Cela correspond-il à une adhésion à sa personne ? Il faut savoir raison garder. Les 53 % qu'il a obtenus sont la traduction de la domination de la droite sur la gauche en France telle qu'on l'a vu au premier tour. Un autre candidat de droite, à condition qu'il ait passé l'épreuve du premier tour, aurait peut-être obtenu le même résultat.
Pierre Gibou : Quelle conclusion tirez-vous du fait que Nicolas Sarkozy ait fait un score aussi élevé malgré les appels conjugués à ne pas voter pour lui proférés par François Bayrou et Jean-Marie Le Pen, malgré l'acharnement de certains médias (notamment Le Monde) à dénigrer son action et sa candidature, sans oublier le fait qu'il apparaisse bien plus difficile d'être élu président lorsque l'on fait partie de l'équipe gouvernementale sortante ?
Philippe Ridet : Je vous laisse la responsabilité de votre jugement concernant les médias, et notamment Le Monde.
La victoire de Sarkozy obéit selon moi à trois facteurs fondamentaux.
1) Il a profité des erreurs de ses concurrents, et notamment de celles de Chirac. En 1997, après l'expérience malheureuse de la dissolution, Sarkozy, parce qu'il a été écarté du pouvoir, apparaît comme le seul rescapé de cette expérience malencontreuse. En 2002, lorsque Chirac nomme Jean-Pierre Raffarin à Matignon, il permet à Nicolas Sarkozy d'endosser de fait les habits de la rupture. En 2005, quand il décide de soumettre la Constitution européenne au référendum, il autorise de fait le président de l'UMP à lancer sa campagne présidentielle.
2) La victoire de Sarkozy se construit aussi en novembre 2004 quand il s'empare de la présidence de l'UMP. De son expérience balladurienne en 1995, il a tiré la certitude qu'il ne peut y avoir de victoire politique à la présidentielle sans le contrôle du parti. Encore une fois, les chiraquiens se seront révélés impuissants à désigner un autre candidat.
3) Enfin, et c'est peut-être l'élément le plus novateur de cette campagne, Sarkozy a su renouveler le corpus idéologique de la droite. En mettant l'autorité, l'ordre, le travail, la récompense, le mérite au cœur de sa campagne, il a repris au Front national les thèmes que la droite, et notamment Jacques Chirac, lui avait abandonnés.
En conclusion, je dirai que cette victoire était peut-être la plus prévisible de toutes. Nicolas Sarkozy a fait de la conquête du pouvoir une science quasi exacte.
Louisa : Est-ce plus la victoire d'une droite dure et réactionnaire que l'échec d'une gauche socialiste qui n'a pas su réellement se positionner ? Si c'est la première solution, pensez-vous que les thèmes de l'immigration, de l'identité nationale sont ceux qui ont le plus porté ?
Philippe Ridet : Les deux. Il y a dans la victoire de Sarkozy, incontestablement, une revanche de la droite qui ne s'est reconnue ni dans le septennat de Giscard d'Estaing, et encore moins dans les deux mandats de Chirac, qu'elle a trouvés, pour le premier, trop teinté de centrisme, et pour les seconds, trop inspirés par le radicalisme socialiste.
Cela dit, ce succès souligne aussi l'échec de la gauche morale et bien-pensante. Je suis persuadé qu'une grande partie des électeurs ont exprimé une forme de ras-le-bol vis-à-vis du magistère moral qu'exercent la gauche, les artistes et les intellectuels en France depuis 1968. Les images de people venant défendre les expulsés de Cachan, par exemple, ou voler au secours des SDF du canal Saint-Martin, ont, selon moi, profondément exaspéré une partie du petit peuple de droite.
Nordx : Que pensez-vous du report des voix bayrouistes au second tour ?
Philippe Ridet : Il illustre un parfait équilibre entre un vote Sarkozy et un vote Royal, puisque, dans les deux cas, 40 % des électeurs de Bayrou au premier tour se sont reportés sur l'un ou sur l'autre des finalistes. Seuls 20 % ont refusé de choisir. Il souligne aussi, du coup, toute la difficulté de la tâche qui attend le futur président du Mouvement démocrate. Visiblement, ses électeurs du premier tour ne lui appartiennent pas.
On voit bien que son positionnement politique lui a permis de ratisser à proportions égales à droite et à gauche. On peut se demander dès lors comment il pourra trouver le point d'équilibre entre ces deux électorats. D'autant que le mode de scrutin aux législatives favorisera aussi au second tour un replacement des électeurs dans leur famille d'origine.
Nicetom : L'UMP et Nicolas Sarkozy en tête peuvent-ils être optimistes en vue des législatives de juin ?
Philippe Ridet : Oui. Il y aura, du fait de l'inversion du calendrier, et comme on l'a vu déjà en 2002, un effet mécanique du résultat de la présidentielle sur celui des législatives. D'autant que Nicolas Sarkozy, même président de la République, a expliqué qu'il revenait à celui qui était élu, donc à lui-même, de conduire cette bataille, et non pas à celui qui était nommé, donc le premier ministre. Nicolas Sarkozy constitue toujours la tête de gondole de la droite en France. C'est sur son nom que se sont faites les adhésions à l'UMP, c'est sur son nom et sa personnalité que s'est jouée son élection, c'est probablement sur son nom encore que se joueront les législatives.
Ajoutons à cela la division du Parti socialiste qui est déjà en germe entre fabiusiens, strauss-kahniens et royalistes. Un mois, d'ici au premier tour des législatives, cela paraît un peu court pour se remettre de cet échec et retrouver l'unité derrière un leader incontesté.
Katia : Vu son score, Nicolas Sarkozy a-t-il les "mains libres" pour appliquer son programme ?
Philippe Ridet : Tout à fait. D'ailleurs, dès son premier discours de président nouvellement élu dimanche soir salle Gaveau, il a tenu à expliquer que les Français avaient choisi à travers son élection le mouvement et la rupture, même s'il se veut rassembleur, le candidat qu'il a été ne veut rien céder au président qu'il est devenu.
Le cœur de son programme, notamment tout ce qui porte sur la détaxation et la défiscalisation des heures supplémentaires, sera appliqué, de même que la mise en place d'un service minimum dans les transports publics ou la création de peines planchers pour les multirécidivistes, etc.
Lucas56 : Le choix du premier ministre, en termes de profil politique, est-il lié à l'analyse des scores du 1er et second tour ?
Philippe Ridet : Du premier tour, incontestablement. C'est le 22 avril que François Fillon s'est imposé en pole position pour Matignon. Dès lors que l'écart entre l'UMP et l'UDF n'avait pas varié depuis 2002 ; dès lors que les élus centristes se ralliaient les uns après les autres, la carte Borloo, qui aurait pu apparaître comme un appât pour les centristes, devenait inutile.
J'ajoute que la personnalité de François Fillon est plus compatible avec Nicolas Sarkozy que celle de Jean-Louis Borloo qui reste, aux yeux du nouveau président, un véritable mystère.
Delphine : Nicolas Sarkozy a évoqué son souhait d'ouverture à des personnalités de gauche. Est-ce sérieux et à qui pense-t-il ?
Philippe Ridet : Sérieux, attendons pour en juger. Pour l'heure, seul le député de la Drôme Eric Besson s'est décidé à franchir le Rubicon. Les autres personnalités dites de gauche qui le soutiennent, tels l'écrivain Max Gallo ou l'acteur Roger Hanin, n'ont pas ou plus un profil de ministrable. Mais il cherchera évidemment à débaucher les personnalités les plus libres par rapport au Parti socialiste.
On peut très bien imaginer, sans conclure qu'il se laissera séduire, qu'une personnalité telle que celle de Bernard Kouchner intéresse évidemment Nicolas Sarkozy.
Maxou : Comment marquer un renouveau politique avec un premier ministre comme François Fillon, ministre sous Raffarin ?
Philippe Ridet : Vous avez raison, c'est toute la difficulté de Nicolas Sarkozy. Il apparaît comme le personnage le plus novateur de la droite, mais une fois qu'on l'a mis à part, on se rend compte que, derrière lui, peu de personnalités nouvelles ont émergé et qu'il faudra aussi faire du neuf avec du vieux.
Josephbouvard : Peut-on s'attendre à voir des ministres du gouvernement actuel de Villepin dans le nouveau gouvernement ?
Philippe Ridet : Oui, certainement. Probablement à dose homéopathique. Pas plus de deux ou trois. Des personnalités telles que celle de Jean-Louis Borloo paraissent incontournables. On peut aussi imaginer que Michèle Alliot-Marie, qui reste très populaire à droite, fasse partie du gouvernement. Brice Hortefeux, pilier de la Sarkozie, semble lui aussi bien parti pour rester, mais peut-être pas au poste qu'il convoite de ministre de l'intérieur.
Poulasse : La politique étrangère étant le thème de prédilection du président de la Ve République, peut-on s'attendre à un virage de la diplomatie française ?
Philippe Ridet : Un virage, peut-être pas, mais