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Grand Angle
Quand le blues s’affichait
Culte. Un collectionneur sauve de l’oubli des images publicitaires pour les plus grands chanteurs noirs des années 20 et 30.
De notre correspondant à Los Angeles PHILIPPE GARNIER Illustrations BLUES IMAGES
QUOTIDIEN : mardi 23 septembre 2008

Tout le monde ne peut pas être né le même jour que Skip James (1902, Bentonia, Mississippi), mais si vous êtes du 21 juin, c’est assez épatant qu’on vous le rappelle chaque année, comme le font, depuis 2004, les fabuleux calendriers Blues Images (1). Ce qu’ils montrent est du jamais vu : les affichettes de bal et les posters publicitaires placardés dans les magasins de disques par les labels régionaux comme Paramount, Silvertone, Supertone ou Champion.

Ces images sur papier ou carton, qui n’avaient pas vu la lumière depuis les années 30, ont failli disparaître dans une décharge du Wisconsin. L’histoire démarre lorsqu’une chaîne de journaux achète l’immeuble qui abritait, au début du siècle dernier, le quotidien local de Port Washington, petite ville au nord de Milwaukee. Une compagnie de nettoyage fait le vide dans l’immeuble. Dans les bennes, deux reporters avisent un grand classeur à l’ancienne, bourré à craquer de publicités et de photos de chanteurs de blues. Plutôt que de les laisser partir aux ordures, ils s’en partagent le contenu, qu’ils rapportent chez eux.

Un collectionneur et une malle

Vingt ans plus tard débarque, en 2002, John Tefteller, un des plus gros collectionneurs et marchands de disques rares des Etats-Unis. Il n’est pas venu d’Oregon par hasard. Le nom de Port Washington résonne en lui comme une alarme : il y a un siècle, c’est là qu’était établie la Wisconsin Chair Company, une fabrique de meubles bon marché, et le principal employeur du patelin. Vers 1915, la société s’est mise à fabriquer des tourne-disques. A l’époque, il s’agit de consoles monumentales qui font partie du mobilier. Pour stimuler ses ventes, la menuiserie a eu l’idée d’une intégration verticale : édition de disques, sous le label Paramount, et pressage des galettes à Grafton, à vingt kilomètres le long de la rivière Milwaukee. Paramount produit des disques de polka, de marches militaires et de musique hillbilly, mais la niche sur laquelle le groupe se spécialise, ce sont les race records, destinés aux Noirs. Chicago, où ils ont afflué, n’est pas loin et c’est une manière de draguer cette clientèle émergente, qui aime le jazz, le blues et les gospels.

Avant d’arriver à Port Washington, John Tefteller a fait paraître des annonces dans le journal local, se disant acheteur de toute anecdote ou informations sur le label Paramount et les disques qu’on lui présenterait. C’est ce qui lui a permis d’acquérir un rarissime 78 tours en bon état de King Solomon Hill, chanteur grandement aussi légendaire que Robert Johnson pour sa biographie agitée. Une habitante de Grafton avait toute une malle de disques neufs, venue de sa grand-mère, jadis secrétaire à l’usine de pressage.

Le monde des collectionneurs est tout petit. Tefteller n’était pas à Port Washington depuis deux jours que le fameux dessinateur de BD et passionné de blues Robert Crumb l’appelle à son hôtel. Tefteller sait à peine qui il est, mais à son retour chez lui, une semaine plus tard, il trouve Crumb devant sa porte. «Il a passé la journée à examiner chaque image, et il y en avait plus de 3 000…» Les deux fans, devenus amis, veulent maintenant faire un livre ensemble sur ces affiches.

Toutes ces négresses aux mirettes allumeuses, ces mecs en costard aux poses de jouisseurs, ce n’est pas la toute première fois qu’on les voit. Dans les années 60, le collectionneur néerlandais Max Vreede leur avait consacré un ouvrage, aujourd’hui épuisé. Mais les reproductions étaient de piètre qualité : elles étaient tirées d’archives sur microfilm du défunt Chicago Defender, un hebdomadaire pour les Blacks où paraissaient toutes ces pubs musicales. Robert Crumb, auteur, l’an dernier, d’un livre-CD sur les Héros du blues, du jazz et de la country, n’a jamais caché l’influence de ces images sur son travail.

Ces affiches ont un caractère Banania potentiellement offensant, reconnaît Tefteller. A sa connaissance, le personnel de Paramount et de Grafton était blanc, et il n’a pu identifier les trois illustrateurs auteurs de ces dessins. «A Grafton, on pressait aussi des disques de Amos ’n’ Andy [célèbre émission radio de sketches mettant en scène deux personnages noirs, ndlr], mais c’était la représentation, parfois comique et satirique, des Noirs par eux-mêmes. On les voit sapés comme des princes, rigolant et courant la gueuse. C’est comme les photos qu’on a retrouvées sur place, dont une rarissime de Charley Patton : ces musiciens ne sont pas en salopette, ils sont tirés à quatre épingles.»

Les caves de Paramount, s’amuse aussi le collectionneur, sont passés complètement à côté des paroles salaces d’une chanson du bluesman Blind Joe Reynolds. Nehi Mama (disque dont il n’existe que cinq exemplaires au monde, et dont Eric Clapton et Cream ont repris la face B, Outside Woman Blues) a un titre erroné parce que les publicitaires de Paramount ont entendu Nehi, une marque de soda célèbre dans le Sud, au lieu de «knee high», le genre de bas que les filles dessalées portaient à mi-cuisse durant le jazz age…

Dans le cas des enregistrements de Paramount, disque neuf ne veut pas toujours dire écoutable. Cela n’empêche pas Tefteller de lâcher 50 000 dollars pour un exemplaire unique, bien que pourri, de Mississipi County Farm Blues. Il faut dire que c’était un peu, dans son milieu, l’équivalent du Graal : un 78 tours de Son House avec Clarksdale Moan sur la face B, et la guitare de Charley Patton en accompagnement.

Des grains de sable

Pourquoi ces disques de blues d’avant-guerre sont-ils si rares et en si piteux état ? C’est doublement le cas pour Paramount, dont les tirages et la qualité technique étaient loin d’atteindre ceux des grands labels comme Okeh, une filiale de Columbia. Les pressages Paramount sont notoirement déficients, les bruits de surface rappelant les premiers disques de reggae à nous parvenir de Kingston. A croire qu’ils étaient gravés sur du linoleum. Tefteller rigole : «Non, mais les deux dernières années, juste avant de fermer boutique en 1933, Paramount allongeait la laque au sable de la Milwaukee River ! Si vous prenez un disque de ces dernières séries, vous voyez les bosses faites par les grains.»

Contrairement à certains collectionneurs (comme ce Californien qui gardait une photo de Robert Johnson au-dessus de sa cheminée cachée par un rideau, qu’il n’ouvrait pour pratiquement personne), Tefteller est partageur : il prête ses disques à des labels de jazz et diffuse ses morceaux favoris sur des CD joints aux calendriers.

Il faut avoir les reins solides et un compte en banque encore plus blindé pour faire son métier. Fini les occases mirifiques dans les vide-greniers. Tefteller n’a plus le temps, il paie des gens pour ça. C’est une économie qui défrise, quand on sait combien les musiciens étaient payés à l’époque. Cinquante dollars le morceau, quand ils avaient de la chance. «On les payait surtout en whisky. Parfois, H.C. Spears leur rabattait un chanteur du Mississippi si populaire qu’ils lui payaient une voiture. Ils avaient aussi un rabatteur noir à Chicago, J. Mayo Williams. Mais durant la Grande Dépression de 1929, rien ne se vendait plus, et les musiciens étaient très peu payés. C’est ce qui a tué le blues, du moins pour un temps.» Et c’est ce qui rend ces images si précieuses.

(1) www.bluesimages.com. Point de vente en France : Lenox Records, 138, rue Legendre, 75017 Paris.

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Libération.fr
La scène déménage
Les auteurs et metteurs en scène de théâtre n’ont pas attendu 1968 pour être subversifs. Mais l’événement a accéléré la désacralisation des institutions et la naissance du théâtre hors les murs.
RENÉ SOLIS
QUOTIDIEN : samedi 23 février 2008

vignon, juillet 2006. Dans la cour d’honneur du Palais des papes, en clôture du 60e festival, l’auteur et metteur en scène Olivier Py présente un hommage à Jean Vilar. Le fondateur du festival et du Théâtre national populaire (TNP) y est présenté sous les traits d’un poète maudit, plus visionnaire solitaire que chef de troupe. Clou de la soirée, l’évocation d’Avignon 1968 ridiculise les gauchistes et caricature la troupe américaine du Living Theatre en hippies pathétiques. L’affaire est dans le sac : les spectateurs sont pliés de rire et cette relecture de l’histoire semble s’inscrire parfaitement dans un air du temps néoréactionnaire.

Quatre mois plus tard, Olivier Py est nommé directeur du Théâtre national de l’Odéon, sur proposition de Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture, qui l’apprécie beaucoup. Les «liquidateurs» ont décidément le vent en poupe. Tout cela est vrai mais trop simple : Olivier Py, qui est né en 1965, est aussi un artiste engagé et pas particulièrement à droite. En 1999, il a signé Requiem pour Srebrenica, violent pamphlet contre l’épuration ethnique dans l’ex-Yougoslavie. L’été 1995, au lendemain du massacre de l’enclave bosniaque, il avait observé plusieurs semaines de grève de la faim aux côtés d’Ariane Mnouchkine au théâtre de la Cartoucherie, dans le Bois de Vincennes.

Cet héritage militant vient-il de Mai 68 ? Oui et non. A première vue, l’année 1968 au théâtre n’est pas «révolutionnaire». Armand Gatti n’a pas attendu les événements pour monter au front : archétype du spectacle engagé de l’époque, V comme Vietnam date de 1967. A Avignon, André Benedetto a créé le festival off dès 1966. Quant à Maurice Béjart, c’est en 1967 qu’il bousculé les habitudes avec sa Messe pour le temps présent.

Aucune polémique. Une nouvelle génération émerge-t-elle ? Pas cette année-là. Patrice Chéreau et Ariane Mnouchkine ont déjà commencé leur carrière théâtrale. A Gennevilliers, Bernard Sobel est implanté en 1965. Tout le mois de mai, alors que la plupart des salles sont en grève, il continue d’y jouer L’Exc eption et la règle de Brecht. Le théâtre n’est au centre d’aucune polémique. La «bataille» des Paravents de Genet, qui traite de la guerre d’Algérie et hérisse l’extrême droite, date de 1966. Et les querelles esthétiques entourant l’émergence d’auteurs tels que Ionesco et Beckett remontent aux années 50.

Dans l’Odéon occupé, le théâtre est donc logiquement absent des débats. Quant à la réunion, en conclave à Villeurbanne, des principaux responsables de scènes publiques, à l’initiative de Roger Planchon, elle n’aura que des conséquences limitées. Si le théâtre n’est nulle part, c’est sans doute qu’il est partout.

La vision de 68 comme happening n’est pas qu’une idée reçue ; en retour, le théâtre s’emparera de cet héritage et modifiera durablement ses pratiques. Si rupture il y a, elle est là. Avignon 68 est bien à cet égard une date clé. A n’en retenir que l’absurdité du slogan «Vilar, Béjart, Salazar !», on passe à côté de l’essentiel. Le slogan témoigne «bêtement» mais efficacement de la virulence d’un sentiment antiautoritaire qui faisait feu indistinctement sur toutes les institutions (le TNP en était une, et Béjart pas loin de l’être). Surtout, il est absurde de réduire Paradise Now, le spectacle du Living Theatre de Julian Beck, à une partouze peace and love. Deux enjeux essentiels s’y rattachent, qui catalysent une esthétique nouvelle : liberté du corps et affirmation d’un théâtre «hors les murs».

Ringardisation. Plus rien ne sera comme avant : un pan du théâtre se trouve irrémédiablement ringardisé (le privé ne s’en remettra jamais tout à fait). Le théâtre de la rue donnera naissance au théâtre de rue. Certaines troupes - telle le Grand Magic Circus de Jérôme Savary - y fonderont leur légitimité, au début des années 70. Originellement subversif, le théâtre de rue va tout naturellement s’embourgeoiser jusqu’à occuper aujourd’hui, dans de nombreuses villes, une place intermédiaire entre le carnaval et le son et lumière, mi-exutoire, mi-divertissement sans conséquence. Si «l’esprit de mai» s’est perdu, le folklore en demeure…

L’esthétique de la fête et du forum sera bien sûr aussi au cœur de nombreux spectacles des années 70, dont la trilogie du Théâtre du Soleil (1789, 1793, L’Age d’or ) reste le plus brillant exemple. On peut sourire aujourd’hui de certains traits de cette époque - les «créations collectives», les impasses du théâtre militant -, l’essentiel demeure : si le théâtre depuis 68 est politique, c’est moins par le message qu’il véhicule que par l’explosion de ses formes. Quant à la «politisation» du corps, c’est la grande affaire de la danse contemporaine, qui prend son essor au lendemain de 68 et qui nourrit encore les chorégraphes d’aujourd’hui.

Au théâtre comme ailleurs, la «liquidation» de 68 est donc largement illusoire. La preuve par… Olivier Py. Quand il présente en 1997 le Visage d’Orphée dans la cour d’honneur d’Avignon et qu’il danse nu au milieu du spectacle, il est plus l’héritier de Julian Beck que de Jean Vilar.


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La femme
La dernière sorcière suisse réhabilitée
Accusée par l'Eglise protestante locale d'avoir provoqué la mort d'une fillette de 8 ans, la sorcière avait été exécutée en 1782. Le parlement du canton de Glaris a jugé son procès illégal et en a fait une figure symbolique.
afp
LIBERATION.FR : jeudi 28 août 2008
La dernière sorcière exécutée en Suisse en 1782 a été réhabilitée mercredi par le parlement du canton de Glaris (est), contre l'avis de l'Eglise protestante qui l'avait condamnée, et du parti de droite populiste UDC.

Exécutée par décapitation sur la place publique à l'âge de 48 ans,après avoir été reconnue coupable de la mort d'une fillette de huit ans qu'elle aurait ensorcelée, Anna Göldi a été réhabilitée 226 ans après les faits, a rapporté l'agence de presse suisse ATS.

En novembre 2007, l'Union démocratique du centre (UDC) s'était opposée à cette réhabilitation, de même que le gouvernement du canton de Glaris pour lequel la "sorcière avait déjà été réhabilitée dans l'esprit des gens".

L'Eglise protestante locale, dont le Conseil avait prononcé la condamnation d'Anna Göldi en 1782, a toujours refusé d'annuler ce jugement.

Le parlement de Glaris a reconnu que "la sorcière avait été condamnée à tort dans un procès par ailleurs illégal" et a pris cette décision à l'unanimité et sans discussion.

La "sorcière continuera de vivre en tant que figure symbolique, attirant l'attention sur l'injustice", a déclaré le gouvernement du canton.

Selon diverses recherches historiques, entre 50.000 et 100.000 personnes ont été brûlées vives en Europe sous l'accusation de sorcellerie, pour la plupart entre la fin du XVe siècle et le milieu du XVIIe. Quatre-vingt pour cent d'entre elles étaient des femmes.


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L'Allemagne rouvre au public une forteresse de la guerre froide
LE MONDE | 22.08.08 | 15h54 • Mis à jour le 22.08.08 | 16h03
PRENDEN (Brandebourg, Allemagne) CORRESPONDANCE

'est un univers de béton, un dédale de pièces et de couloirs enfouis dans les profondeurs de la terre. Le bunker antiatomique de l'ancien dirigeant est-allemand Erich Honecker, ouvert exceptionnellement à la visite pour trois mois, est un de ces lieux tout droit issus de la paranoïa de la guerre froide. Sis au milieu d'un bois de pins aux abords de la petite ville de Prenden, à une quarantaine de kilomètres au nord de Berlin, cet abri fortifié était censé servir de refuge au chef du parti unique SED et aux membres du conseil de défense de la République démocratique allemande (RDA) en cas d'attaque nucléaire de l'OTAN.

Le bunker, baptisé "projet 17/5001" et programmé dans le plus grand secret dès 1971, a été construit entre 1978 et 1983, à l'époque de la "guerre fraîche" et de la crise des missiles en Europe. Près de 85 000 tonnes de béton armé ont été nécessaires pour donner forme à ce paquebot souterrain de 7 500 mètres carrés. Doté de quelque trois cents pièces étagées sur trois niveaux et enterrées jusqu'à 70 mètres de profondeur, il pouvait accueillir 400 personnes et fonctionner en totale autonomie pendant deux semaines.

Et après ? "Après, des avions spéciaux auraient été mis à la disposition d'Erich Honecker et des membres du conseil pour les évacuer, probablement vers l'Union soviétique", explique Hannes Hensel, de l'association Berlin Bunker Network, chargé des visites. En fin de compte, l'ancien dirigeant n'est venu qu'une fois visiter le fortin, au moment de son inauguration, en 1983. La légende raconte qu'il ne se serait pas attardé plus d'un quart d'heure, choqué par la démesure du bâtiment.

"VEILLE STRATÉGIQUE"

Ce bunker "n'est pas le plus grand, mais certainement le plus sophistiqué des pays du pacte de Varsovie à l'exception de l'URSS", précise M. Hensel. Outre les cuisines, les dortoirs ou les salles de réunion, le visiteur traverse des pièces aux équipements complexes permettant à cette vaste machinerie de fonctionner en autarcie. Juste après une attaque, le bunker pouvait ainsi puiser pendant 36 heures dans ses propres réserves d'oxygène grâce à un système d'air comprimé. Ses installations les plus stratégiques ont été disposées sur des plates-formes mouvantes en suspension afin d'amortir le choc causé par une déflagration nucléaire.

Pour pénétrer dans le saint des saints, il fallait d'abord passer par un sas de décontamination. Au sol figurent encore des lignes bleues et rouges : ces dernières auraient indiqué le chemin des cabines de douche aux personnes contaminées. Celles-ci auraient dû se frictionner pendant 15 minutes avec une solution chimique et enfiler de nouveaux vêtements avant de pouvoir accéder au bunker.

Jusqu'à la disparition du rideau de fer, en 1989, les lieux sont restés en état de "veille stratégique", entretenus en permanence par une trentaine de techniciens. Depuis, le temps a fait son oeuvre : de la moisissure couvre les murs et les quelques meubles en place. Des appartements privés d'Erich Honecker, il ne reste plus rien si ce n'est un petit carré de moquette. Certaines cloisons sont encore tapissées d'un papier peint à fleurs, vaine tentative visant à apporter un peu de chaleur dans cet univers carcéral.

Après la chute du Mur, la Bundeswehr, l'armée de la République fédérale, a investi les lieux. Les militaires se sont abondamment servis en instruments de mesure toujours en état de marche. Par ailleurs, des voleurs se sont introduits dans la forteresse, subtilisant des kilomètres de câbles et de tuyaux. Privé de certains baromètres et d'une partie de son armature, le système s'est partiellement détraqué : l'eau fuit, l'air est saturé d'humidité et la température n'excède pas les 11 degrés.

Fermé en 1993, le bunker a pourtant été régulièrement visité depuis 2002 grâce à l'ouverture d'un passage illégal. Ne disposant pas des normes de sécurité nécessaires, faute d'argent, il ne pourra rester ouvert aux touristes plus de trois mois. Fin octobre, il sera scellé pour toujours.

Marie de Vergès

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Monde
Sarkozy livre Petrella à l’Italie
CHRISTIAN LOSSON (à Toyako) et ÉRIC JOZSEF (à Rome)
QUOTIDIEN : mercredi 9 juillet 2008

Personne ne lui avait posé la question. Mais c’est à l’autre bout du monde, entre la crise alimentaire ou les dossiers énergétiques au menu du G8 de Toyako, que Nicolas Sarkozy a confirmé hier, dans un point presse, son intention d’extrader en Italie l’ancienne membre des Brigades rouges (BR) Marina Petrella, 54 ans, arrivée en 1993 en France pour échapper à une condamnation à la réclusion criminelle à la perpétuité et qui y a refait sa vie (lire page 4). «Conformément aux accords européens» et aux «décisions de justice françaises», l’ex-brigadiste sera extradée a assuré le chef de l’Etat. Une annonce confirmée quelques heures plus tard à Cannes par la garde des Sceaux, Rachida Dati. La procédure devrait toutefois durer encore plusieurs mois dans l’attente d’un arrêt du Conseil d’Etat saisi par les défenseurs de Marina Petrella.

Obstacles. «Ma cliente est en train de mourir», a insisté Irène Terrel, l’avocate de l’ex-brigadiste «gravement dépressive» et alitée au service psychiatrique de la prison de Fleury-Mérogis qui se bat pour l’application immédiate «d’une clause humanitaire» suspendant la procédure d’extradition. Evoquant dans sa déclaration «un geste humanitaire», Nicolas Sarkozy a précisé qu’il avait demandé à Silvio Berlusconi «de solliciter du président la république italienne, la grâce compte tenu de l’ancienneté de la condamnation et compte tenu de la situation psychologique et de santé». Il s’est limité à assurer que «le président du Conseil italien m’a fait valoir qu’il partageait mon analyse et qu’il interviendrait auprès du président de la République italien pour essayer d’obtenir la grâce».

En théorie, au vu de ses conditions de santé, le Président, Giorgio Napolitano, pourrait se prononcer favorablement sur une grâce. Il y a deux ans, l’actuel chef de l’Etat avait en effet pour des motifs similaires pris une telle mesure à l’endroit d’Ovidio Bompressi. En mai 2006, l’ancien dirigeant de Lotta Continua, condamné avec l’intellectuel Adriano Sofri à vingt-deux ans de prison pour l’homicide, en 1972, du commissaire Luigi Calabresi, avait ainsi pu recouvrer la liberté au bout de neuf ans de prison.

Mais pour Marina Petrella plusieurs obstacles rendent cette hypothèse peu probable. «En général, il faut que l’intéressé ait déjà effectué une bonne partie de sa peine ou encore qu’il y ait eu le pardon des parents des victimes», fait remarquer le journaliste Giovanni Bianconi, auteur de plusieurs livres sur le terrorisme des années 70. Hier, Salvatore Berardi, fils d’un policier tué par les BR et membre de l’Association italienne des victimes du terrorisme a lancé : «Cela ne nous intéresse pas de savoir si Petrella pourra se balader mais je tiens à rappeler qu’avant de concéder des remises de peines, il faudrait penser au dédommagement des victimes.» Surtout, une éventuelle grâce risque de voir l’opposition très forte des alliés politiques de Silvio Berlusconi. Le président (ex-communiste) n’a pour sa part jamais rien dit publiquement sur les ex-terroristes réfugiés en France, ni sur le cas Petrella.

«Revanche d’Etat». En France, les propos du chef de l’Etat ont entraîné de nombreuses réactions. «Nous dénonçons des petits arrangements entre amis dont on ne sait ni les tenants ni les aboutissants, alors que la vie d’une femme est en jeu», a réagi Hélène Franco, secrétaire générale du Syndicat de la Magistrature (gauche) regrettant que «vingt-cinq ou trente ans après, ces anciens activistes qui ont renoncé à la lutte armée se voient victimes d’une sorte de revanche d’Etat». La Ligue des droits de l’Homme (LDH) est tout aussi virulente affirmant que «Nicolas Sarkozy a décidé de livrer à son ami Silvio Berlusconi une femme en danger de mort, Marina Petrella, avec le souhait délicat que les autorités italiennes fassent si possible œuvre d’humanité à sa place.»

http://www.liberation.fr/actualite/monde/337932.FR.php
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La « Symphonie pastorale »
LE MONDE | 19.06.08 | 12h12 • Mis à jour le 19.06.08 | 12h12

e film très attendu de Jean Delannoy a été présenté hier soir à Cannes. Le public du festival a réservé au metteur en scène de La Symphonie pastorale, oeuvre aussi difficile que belle, une ovation que lui méritent surtout, selon nous, sa probité de réalisateur, le choix qu'il fit d'un sujet a priori sévère, le métier dont il a fait preuve en l'adaptant et la sobriété dépouillée d'artifices de cette adaptation. Cela dit, et à quoi nous souscrivons bien volontiers, La Symphonie pastorale n'a pas fini de susciter maintes discussions, et elle appelle, à notre avis, de sérieuses réserves.


La plus grave concerne l'interprétation de Pierre Blanchar : grandiloquent, les maxillaires contractés, l'oeil d'une fixité de chouette, usant et abusant de procédés, dont l'écran n'a que faire, forçant tous les effets, ne nous faisant grâce ni d'un soupir ni d'un trémolo, visiblement affligé dès le début du film du tour que prendront longtemps après les événements, il passe avec une imperturbable assurance à côté du rôle magnifique qui lui était dévolu.

Autre reproche : il est bien évident que l'oeuvre de Gide, puritaine, austère, boutonnée jusqu'au col, ne se prête guère aux débordements, mais sous la bure des pèlerines battent à se rompre des coeurs dont j'ai parfois vainement tenté de surprendre le rythme au cours d'un film dépouillé à l'excès des signes de cette tension.

Delannoy paraît toujours rester étranger aux scènes qu'il tourne : ce qu'il fait est orthodoxe, consciencieux, mais ne laisse aucune place à la surprise technique ou artistique. Michèle Morgan est bouleversante de simplicité et de foi ; nous ne sommes pas près d'oublier cette silhouette menue ni ses longs yeux d'eau vive où passent des reflets, des images, puis la mort. (24 septembre 1946.)


HENRY MAGNAN

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Un temple de l'utopie sociale renaît à Guise, en Picardie
LE MONDE | 28.04.08 | 16h52 • Mis à jour le 28.04.08 | 16h52
Guise (Aisne,) Envoyée spéciale

eudi 1er mai, un temple de l'utopie sociale va célébrer la Fête du travail en Picardie. 5 000 visiteurs sont attendus au spectaculaire Familistère de Guise (6 000 habitants), qui fait l'objet d'un long et ambitieux programme de rénovation. Baptisé Utopia, il vise à rendre son unité à un monument atypique et maltraité par l'histoire, et à y faire cohabiter logements et musées.

Niché dans une boucle de l'Oise, le Familistère de Guise est composé de trois bâtiments en brique rouge dont le pavillon central avec ses deux ailes ressemble à un palais du Quattrocento. Occupant 6 hectares, l'ensemble est classé monument historique.

Ce Palais social fut au XIXe siècle un lieu d'habitation et de vie sans équivalent. Il a été construit à partir de 1859 par l'industriel Jean-Baptiste André Godin (1817- 1888), un fabricant de poêles, qui avait jusqu'à 2 000 ouvriers - il en reste 200. Godin est un patron inspiré par le socialisme utopique de Charles Fourier et les théories de Saint-Simon. Il considère que la condition première du progrès est l'élévation du niveau intellectuel et moral des classes les plus pauvres.

D'où le Familistère, où furent logés les ouvriers et leurs familles, alors que l'usine est tout près. Godin offre à ses ouvriers un confort inédit pour l'époque (eau courante, bornes-fontaines et toilettes à chaque étage) et des équipements sociaux et culturels : bibliothèque, théâtre, école, pouponnière - et même une piscine. Le lieu fait cohabiter sans hiérarchie sociale les familles des ouvriers, des cadres et des dirigeants. A l'intérieur des cours couvertes, des galeries courent à chaque étage autour desquelles s'ouvrent les portes de 500 appartements. Jusqu'à 1 800 personnes y habitent.

Cette vie autogérée se prolonge après la mort de Godin. Jusqu'en 1968 en fait, date à laquelle l'Association coopérative du capital et du travail Godin, qui gère le Familistère, disparaît. Les logements demeurent, l'utopie collective sombre. En 1981, le Familistère est racheté par des investisseurs qui "n'ont pas tenu compte de l'unité du lieu", dit Jean-Pierre Balligand, président (PS) du conseil général et président du syndicat mixte qui gère aujourd'hui le Familistère.

"CASERNE" OU "LUPANAR"

Le Palais social est alors démantelé appartement par appartement. Le théâtre et l'école sont cédés à la ville qui les fait vivre. Mais la municipalité délaisse, faute de moyens, les autres équipements collectifs : économats, buanderie, piscine, jardins, kiosque à musique tombent en ruine.

Le Familistère a été considéré par ses détracteurs comme une "caserne", un "tas de briques" ou un "lupanar". Mais Jean-Pierre Balligand, fasciné par " la vision entrepreneuriale et pas du tout paternaliste" de Godin, veut réhabiliter le monument. En 2000, le Syndicat mixte du Familistère Godin est créé et rachète une grande partie des bâtiments et des appartements. Depuis, travaux après travaux, le site affiche chaque année un peu plus son unité retrouvée, tout en maintenant une mixité sociale des logements.

"Nous menons à la fois une réhabilitation du monument et un projet de muséographie", explique Jean-Pierre Balligand. La ville, le département, la région et l'Europe financent les 40 millions d'euros qui doivent permettre l'achèvement de la rénovation en 2015. Le site pourra alors "accueillir entre 70 000 et 100 000 visiteurs par an", contre 30 000 actuellement, selon Frédéric Panni, conservateur du Patrimoine au Familistère.

L'appartement de Godin, au premier étage, dans l'aile droite du Palais social, est en travaux. Il y reste les traces d'un style bourgeois : les derniers lambeaux d'une tapisserie sombre chargée d'ornements, de vastes pièces et une vue stratégique sur l'entrée de l'usine. Il deviendra un musée qui présentera l'environnement familier de l'ancien propriétaire. Le rez-de-chaussée du pavillon central deviendra un musée sur l'histoire des lieux, avec un accueil et des salles d'expositions. Les deux autres étages resteront dévolus aux Familistériens. L'aile gauche du palais abritera un hôtel avec des chambres à bas prix et d'autres plus chères - mais sans abandonner le caractère collectif des sanitaires ou du réfectoire.

En face, le théâtre à l'italienne retrouvera son éclat. La bibliothèque et l'école restent ouvertes aux habitants de Guise. Le kiosque à musique est restauré et les économats sont devenus un musée qui retrace l'histoire de Guise et celle de la construction du Familistère. Quant au bâtiment qui abritait la buanderie et la piscine, réhabilité par l'architecte italien Luca Lotti, "il fait penser aux films d'Antonioni", selon Frédéric Panni : une même lumière diffuse et une légère crainte de disparition.

Agnès Chapsal
Article paru dans l'édition du 29.04.08


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Rebonds
Le dalaï-lama et l’honneur nazi
laurent dispot rédacteur à la Règle du jeu.
QUOTIDIEN : vendredi 25 avril 2008

En juillet 1938 (anniversaire en 2008), un SS champion d’alpinisme est vainqueur de la face nord de l’Eiger, en Suisse : une «première». Il s’appelle Heinrich Harrer. Le récit de son exploit, et sa photo avec Hitler, sont aussitôt diffusés massivement en Europe et dans le monde par la machine de propagande de Goebbels.

Il s’est inscrit à la SA en 1933, à la prise de pouvoir par Hitler (trois quarts de siècle en 2008). Passé à la SS, il est un favori du Reichsführer Heinrich Himmler.

Quelques mois après, autre «première» : ses camarades SS et lui-même sont vainqueurs des synagogues brûlées et des familles juives terrorisées, sur tout le territoire de l’Allemagne, lors de ce qu’ils nomment par dérision «la nuit de Cristal», le 9 novembre 1938.

Pendant que les Juifs passent à la nuit et au brouillard, Harrer est investi d’une mission par Hitler et Himmler en personnes : s’infiltrer au Tibet, en accord avec les ministres régents du dalaï-lama enfant, pour devenir précepteur de celui-ci. En pleine guerre d’agression contre la Chine japonaise, il s’agit de conquérir Lhassa comme nœud stratégique sur l’axe Berlin-Tokyo.

2008 est l’anniversaire de la «reconnaissance» par Hitler en 1938 de la stratégie de morcellement de la Chine menée par le Japon. Autrement dit la Mandchourie occupée par l’envahisseur fasciste.

Heinrich Harrer a accompli sa mission de confiance hitlérienne, malgré la défaite militaire de1945, en la transformant en un logiciel pseudo «spirituel» installé dans des têtes affamées de servitude.

Son rapport de mission, Sept ans au Tibet, était bourré de mensonges grossiers et de fascination pour le «Führerprinzip» impitoyable du théocratisme lamaïque. Il a été transformé en film de propagande mondiale, en 1997, par le cinéaste français Jean-Jacques Annaud. Sept ans au Tibet, produit à Hollywood n’était qu’un «Bienvenue au nazi chez les Tibétains» avec dans le rôle du «gentil SS» un Brad Pitt aux cheveux très blonds, aux yeux très bleus, assorti de tout plein de beaux drapeaux à croix gammée.

A la mort de Harrer en 2006, et encore ces jours-ci, le dalaï-lama a diffusé de ce SS une apologie sans réserves : c’est-à-dire sans les mots «nuit de Cristal», «Himmler», «Hitler», «Juifs». Où qu’un SS ait été en mission, il était à Auschwitz. Il n’y a pas de «voie médiane» entre les Juifs martyrs dès 1938 et le champion nazi de 1938 encensé par le dalaï-lama en 2008.

L’«Océan de Sagesse» ne doit pas servir à noyer le poisson de la mémoire et de l’histoire : à relancer en contrebande le «Hitler connais pas» et «la Shoah détail de la Seconde Guerre mondiale». Le négationnisme n’est pas soluble dans les neiges éternelles. Le maître (spirituel) a eu ce maître (d’école). Il lui reste fidèle. Il y met son honneur. Sur le ceinturon des SS figurait la devise : «notre honneur est notre fidélité». Le dalaï-lama met, depuis soixante ans, son point d’honneur à ne pas parler de la mission au Tibet confiée en 1938 à son précepteur par Hitler et Himmler, ni des motifs mystiques, racistes et stratégiques de cette mission.

Il pourrait invoquer son enfance, regretter d’avoir été manipulé par un plan des nazis et de leurs alliés japonais : ceux qui violaient Paris, Oradour, Tulle ; ceux qui violaient Nankin. Au lieu de cela, il traite la destruction des Juifs d’Europe de rétribution, forcément juste, de fautes antérieures : il jette la Shoah à la poubelle du «karma». Et il ne cesse de ressasser son remerciement à un SS d’avoir été son «initiateur à l’Occident et la modernité» .

En acceptant ce discours, des Occidentaux et des modernes se font citoyens du déshonneur.


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Comment a échoué une exposition critique des photos de Paris occupé
LE MONDE | 24.04.08 | 14h35 • Mis à jour le 24.04.08 | 14h35

a polémique autour de l'exposition du photographe André Zucca (1897-1973), présentée à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP) jusqu'au 1er juillet sous le titre "Les Parisiens sous l'Occupation", ne cesse de rebondir.

Depuis quinze jours, plusieurs voix dénoncent un accrochage qui ne révèle que de jolies bluettes en couleurs et masque à la fois la réalité dramatique de l'époque et le fait qu'il s'agit de photos de propagande réalisées par un auteur au service du bimensuel allemand et nazi Signal.

La municipalité vient de supprimer des rues les affiches sur une exposition que Christophe Girard, adjoint (PS) au maire de Paris chargé de la culture, qualifie d'"indécente" et apparente à du "révisionnisme mondain".

Pourtant, Le Monde peut aujourd'hui révéler qu'une exposition André Zucca d'une tout autre ambition, conçue au début des années 2000 au sein même de la BHVP, fruit d'un long travail sur les archives, et qui visait à montrer toutes les facettes du personnage, a été préparée avant d'être abandonnée.

En 1986, le fonds Zucca - 22 000 négatifs dont 6 000 sur la période d'Occupation (1 058 en couleur) - est acheté 500 000 francs par la BHVP. Pendant trois ans, Liza Daum, de la BHVP, réalise l'inventaire de l'oeuvre, qui court des années 1930 à 1970. Cette dernière s'associe ensuite à Evelyne Desbois, chercheuse au CNRS, pour travailler, pendant trois ans, à une exposition et à un livre sur Zucca à la demande de Nicole Zucca, fille du photographe.

Mais au moment de finaliser, c'est le clash. "Nicole Zucca voulait minimiser la période de collaboration de son père", dénonce Evelyne Desbois. Cette accusation est reprise par Sylvie Quesemand-Zucca, veuve du photographe et cinéaste Pierre Zucca (1943-1995), fils d'André. Liza Daum, pour sa part, a refusé de répondre à nos questions, par devoir de réserve.

Nicole Zucca réfute l'accusation. Elle affirme que ce sont Liza Daum et Evelyne Desbois qui ont renoncé au livre et donc au projet. Elle dit même regretter le "minimalisme" de l'accrochage actuel et la "faiblesse" des légendes. Pourtant Nicole Zucca signe, dans le catalogue de l'exposition de la BHVP, une courte biographie de son père pour le moins complaisante. Jean Dérens, directeur de la BHVP - il part à la retraite le 27 avril -, dit que "Daum et Desbois ont arrêté le projet à la suite d'une mésentente familiale".

Le regard que porte Nicole Zucca sur son père semble loin de celui de son frère Pierre, si l'on en croit les films que ce dernier a réalisés, notamment Vincent mit l'âne dans un pré (1975), dédié "à tous les menteurs". Son père est visé en priorité. "Pierre se posait beaucoup de questions, raconte Sylvie Zucca. Il disait que son père était mythomane et antisémite." Elle ajoute qu'elle n'a été associée en rien à l'exposition. "Quand j'ai vu ces photos de propagande transformées en documentation de quartier, j'étais en colère."

Si l'exposition actuelle a provoqué une telle indignation, c'est qu'avant que ne soit ajoutée, récemment, une feuille d'explication à l'entrée, le contexte de propagande était minimisé : il n'était pas indiqué que Signal était un bimensuel allemand et nazi, pas un numéro de Signal ne figure dans l'exposition, et les légendes sont justes topographiques.

"C'est la fascination de découvrir un Paris inédit et en couleurs qui est mise en avant", expliquent Evelyne Desbois, Sylvie Zucca, mais aussi l'historienne Françoise Denoyelle, auteur de La Photographie d'actualité et de propagande sous le régime de Vichy (CNRS éditions, 2003). "L'exposition transforme Zucca en Doisneau de l'Occupation", s'indigne cette dernière.

Jean Dérens se justifie en expliquant que ces photos en couleurs n'ont pas été publiées dans Signal et suggère que Zucca a pu voler les pellicules couleur aux Allemands. Cette position indigne Sylvie Zucca, qui a appelé Jean Dérens au téléphone. "Il m'a raccroché au nez." Françoise Denoyelle est également choquée : "On laisse entendre que Zucca pouvait se promener et photographier à sa guise. C'est une plaisanterie." Elle ajoute : "Ce qu'ont fait les photographes français pendant l'Occupation reste tabou."

Cette exposition est réalisée par Jean Baronnet, un cinéaste qui n'est pas un spécialiste de la photo ni de la période de l'Occupation. "Baronnet a un œil", justifie Jean Dérens, qui ne "regrette rien". Mais M. Baronnet, qui n'a consulté, pour son projet, ni Françoise Denoyelle ni les auteurs du premier projet Zucca, affirme que "surinformer les visiteurs, c'est les prendre pour des imbéciles".

L'historien Jean-Pierre Azéma, auteur d'une préface dans le livre, dit, très énervé, qu'il n'est "pour rien" dans cette exposition, et reproche trois choses à l'accrochage : trop de photos, des légendes "indigentes", et un titre "qui aurait dû être "Des" Parisiens sous l'Occupation et non "Les" Parisiens".

Michel Guerrin
Article paru dans l'édition du 25.04.08


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Grand Angle
Seine-Saint-Denis, la chute de la maison rouge
Double échec électoral du PCF dans le 93, où il perd le conseil général qu’il detenait depuis la création du département ainsi que plusieurs fiefs.
FRANÇOIS WENZ-DUMAS
QUOTIDIEN : lundi 31 mars 2008

Jeudi 20 mars, à 10h 37, le communiste Hervé Bramy, président sortant du conseil général de Seine-Saint-Denis, a cédé son fauteuil au socialiste Claude Bartolone. Un passage de relais en douceur, ponctué par les applaudissements des élus et du public. «Cela s’est bien passé», confirme, rétrospectivement soulagé, le nouveau président du «9-3», qui a recueilli les 13 voix des conseillers généraux communistes et les 17 des socialistes, tandis que l’UMP Michel Teulet rassemblait les 10 suffrages des élus de droite. Dans l’assemblée issue des cantonales de 2004, socialistes et communistes étaient à égalité, 15 contre 15. Mais le PS avait laissé la présidence au PCF, au nom de la prime au sortant. Le Parti communiste est resté discret sur la perte de ce «bastion rouge», se félicitant plutôt que la poussée de la gauche lui ait permis de gagner la présidence du conseil général de l’Allier et de conforter sa prééminence dans le Val-de-Marne. Le PCF dirigeait deux départements avant le 16 mars. Il en préside toujours deux après. L’honneur est sauf.

Mais la blessure est plus profonde que ne le suggère l’arithmétique électorale. La Seine-Saint-Denis, dans la grande saga du communisme français, tient une place à part. Et les communistes le savent : s’ils ont perdu ce département qu’ils détenaient depuis sa création en 1967, ils doivent s’en prendre à eux-mêmes. «Au conseil général, ironise un socialiste, confortablement réélu au premier tour, le 9 mars, il n’y avait pas un mais trois groupes communistes : les légitimistes, les refondateurs, et Jean-Jacques Karman», dissident communiste ultra-orthodoxe, élu d’Aubervilliers.

«Le syndrome de Drancy»

Cette division des communistes n’est pas qu’une affaire de personnes ou de clan. Elle correspond à un clivage géographique et politique profond. Les refondateurs ont essaimé autour de leurs deux places fortes de Saint-Denis et de Tremblay-en-France. Les légitimistes sont ancrés à La Courneuve, Le Blanc-Mesnil, Bobigny, Saint-Ouen et Bagnolet. Quant au dissident Jean-Jacques Karman, il est, selon l’expression d’un élu socialiste, «la butte témoin du communisme historique, qui permet de mesurer l’évolution des deux autres courants». Si l’on remonte en 1977, qui marque l’apogée de l’emprise communiste sur le département, le recul est sévère. Le PCF dirigeait alors 27 municipalités sur les 40 du département. Le PS n’en gérait que 7 dont ses fiefs historiques du Pré-Saint-Gervais, d’Epinay-sur-Seine, de Bondy et de Livry-Gargan. La droite devait se contenter des 3 cités résidentielles «bourgeoises» (Le Bourget, Les Lilas et Le Raincy) et des 3 villages ruraux de l’ex-Seine-et-Oise (Coubron, Gournay et Vaujours). Le PCF est passé de 27 à 12, le PS de 7 à 12, la droite de 6 à 14 et les Verts dirigent deux municipalités : Montreuil-sous-Bois et l’Ile-Saint-Denis.

Ce bilan, apparemment rassurant pour la gauche, masque un traumatisme plus profond, que les stratèges socialistes appellent «le syndrome de Drancy». En 2001, ce bastion rouge réputé imprenable est tombé, au premier tour, face à un jeune centriste proche de Bayrou, Jean-Christophe Lagarde. Qui a été réélu triomphalement le 9 mars, confirmant l’adage selon lequel un fief communiste qui tombe à droite devient très difficile à reconquérir. Rosny-sous-Bois, Gagny, Montfermeil ou Neuilly-Plaisance sont aujourd’hui fermement ancrées à droite. Et les socialistes ont dû attendre vingt-quatre ans pour prendre, avec Gérard Ségura, Aulnay-sous-Bois, ville perdue par les communistes en 1984.

«Si nous, à un moment, nous ne prenons pas nos distances avec les communistes, c’est la droite qui finit par l’emporter», analysait, quelques jours avant le second tour, le socialiste Jacques Salvator, qui en se maintenant, alors qu’il avait perdu la primaire, vient d’être élu maire d’Aubervilliers, battant le sortant Pascal Beaudet, successeur de Jack Ralite, donc plutôt refondateur, mais allié à l’ultra-orthodoxe Jean-Jacques Karman. En Seine-Saint-Denis les choses ne sont jamais simples.

Guerre fratricide

«A la fin des années 60», rappelle Alain Bertho, professeur d’anthropologie à l’université Paris-VIII, «les communistes héritent d’un puissant outil de gestion sociale : le département. Ils décident de s’en servir un peu comme ils le faisaient des grandes municipalités qu’ils dirigeaient depuis la Libération, voire avant : pour promouvoir les valeurs des ouvriers et améliorer leurs conditions de vie». «Le problème, poursuit-il, c’est qu’au même moment a commencé la désindustrialisation et, qu’avec le départ des usines, ce passé, aussi glorieux soit-il, correspondait de moins en moins aux réalités du département.»

Dès la fin des années 70, des élus comme Marcelin Berthelot, alors maire communiste de Saint-Denis, avaient lancé le débat au sein du parti. «Berthelot, puis Patrick Braouezec qui lui a succédé, ou Didier Paillard l’actuel maire de Saint-Denis, se sont démarqués de la ligne officielle du parti en défendant l’idée que la gestion d’une mairie ou d’un département par les communistes pouvait aussi se montrer novatrice en matière d’aménagement urbain», explique Alain Bertho. Les refondateurs de Saint-Denis saisissent opportunément la création du Stade de France pour mettre leurs idées en pratique, et lancer la communauté d’agglomérations, Plaine Commune. Née en 2001, présidée par Patrick Braouezec, cette structure, qui regroupe huit communes du nord de Paris, leur permet de mettre en commun les financements. Mais aussi de court-circuiter un conseil général aux mains de légitimistes plus occupés à répartir des subsides aux mairies amies qu’à lancer de grandes opérations d’aménagement du territoire.

Dans cette guerre fratricide entre les deux courants communistes, les socialistes ont joué un jeu ambigu. Politiquement, leurs sympathies iraient plutôt aux refondateurs. Mais tactiquement, ils ne peuvent que soutenir les légitimistes. «Qu’on le veuille ou non, s’excuserait presque Claude Bartolone, il est normal que l’on négocie d’appareil à appareil, et que l’on ne cherche pas à semer la division chez nos partenaires.»

Quand au lendemain du premier tour, il apparaît qu’à Saint-Denis, Aubervilliers, La Courneuve et Bagnolet, les socialistes arrivés en seconde position veulent se maintenir contre le sortant communiste, et que les communistes vont faire de même à Romainville et Noisy-le-Grand, les responsables des deux fédérations organisent une réunion de crise pour raisonner leurs troupes. En vain. «Nous avons réussi aux cantonales à faire jouer la règle du désistement, mais dans les municipalités, les situations locales s’étaient depuis trop longtemps envenimées», reconnaît Claude Bartolone.

La division entre légitimistes et refondateur dans le camp communiste, et dans une moindre mesure entre strauss-kahniens et fabiusiens chez les socialistes, a parfois donné des situations étonnantes. Ainsi à Saint-Denis, le refondateur Didier Paillard faisait à son challenger socialiste une proposition de fusion de listes manifestement inacceptable. Quand le responsable de la fédération socialiste demande à son homologue communiste d’intervenir auprès de Patrick Braouezec pour qu’il modère les ardeurs de son ami Paillard, il l’entend répondre : «Appelle-le directement. Toi, il t’écoutera peut-être !»

A l’arrivée, si les cantonales se sont jouées à la loyale entre PS et PCF, l’indiscipline a été de règle aux municipales. Avec pour résultat d’accentuer le recul des communistes, qui perdent deux villes au profit des socialistes, Aubervilliers et Pierrefitte, et une au profit des Verts, Montreuil. Comme un malheur n’arrive jamais seul pour la place du Colonel-Fabien, l’unique conquête communiste, Villepinte, est à mettre aux crédits des refondateurs : la nouvelle maire, Nelly Roland est une proche de François Asensi, député-maire de Tremblay-en-France. Tout comme Stéphane Gatignon, réélu maire de Sevran, qu’il avait reconquise aux municipales de 2001.

Calmer le jeu

Depuis le 20 mars, Bartolone n’a qu’une obsession : calmer le jeu. «J’ai dit à nos amis communistes : prenons une calculette et appliquons la proportionnelle», explique-t-il. Le précédent exécutif départemental présidé par Hervé Bramy, comptait 6 vice-présidents communistes et 6 socialistes. Le nouveau recense 7 vice-présidents socialistes ou apparentés pour 5 communistes.

La véritable inconnue reste le devenir du département, et sa place dans le projet du Grand Paris que le nouveau secrétaire d’Etat à la Région capitale, Christian Blanc, est chargé de mettre en œuvre. Si les structures intercommunales sont appelées à se développer, le nord du département avec Plaine Commune et les villes proches de Roissy, en particulier Tremblay qui collecte une large part de la taxe professionnelle de la zone aéroportuaire, tireront leur épingle du jeu. Au sud, Noisy-le-Grand fait déjà partie de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée. Et les communes des portes de Paris (Pantin, Bagnolet, Les Lilas, le Pré-Saint-Gervais et Montreuil, que la victoire de Dominique Voynet peut faire sortir de son splendide isolement) et leurs voisines ont tout à gagner de l’intercommunalité et du partenariat avec Paris.

«Il n’y a pas de raison que les autres communes, qui ne se raccrochent à aucun de ces trois ou quatre pôles de développement, soient laissées pour compte», estime Claude Bartolone, qui avant même d’être entré dans l’habit d’un président de conseil général, estimait qu’«en zone urbaine dense, le département peut tout à fait être l’échelon pertinent». «Maintenant, ajoute-t-il, si le nouveau secrétaire d’Etat conclut qu’il faut faire de la péréquation fiscale et que les deux départements pauvres que sont le Val-de-Marne et la Seine-Saint-Denis doivent bénéficier du pactole des Hauts-de-Seine, on peut en débattre.» Un discours que ne renieraient pas ses prédécesseurs communistes.


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La fille de Jean Zay se dit "écœurée" par les propos de Roger Karoutchi
NOUVELOBS.COM | 18.02.2008 | 13:27
Le secrétaire d'État UMP Roger Karoutchi avait comparé, samedi 16 février dans une réunion publique les "attaques" contre Nicolas Sarkozy [la publication du SMS de Nicolas Sarkozy à Cécilia Ciganer, NDLR] à celles subies par Jean Zay "mi juif, mi protestant" cible de la presse d'extrême-droite sous le gouvernement de Vichy. Lire l'article.
Hélène Mouchard-Zay, la fille de Jean Zay lui répond.

"Fille de Jean Zay, née en 1940, je n’ai connu mon père que dans la prison de Riom où l’avait jeté le régime de Vichy jusqu’à son assassinat par des miliciens en 1944.
Un journaliste du Nouvel Observateur nous apprend que Roger Karoutchi « n’a pas hésité à assimiler les "attaques" contre Nicolas Sarkozy à celles subies par Jean Zay "mi juif mi protestant" cible de la presse d’extrême-droite sous le gouvernement de Vichy. »
Et M. Karoutchi aurait même ajouté : "Ceci a contribué au fait qu’il soit assassiné. "
Je ne peux taire mon écœurement devant cette assimilation entre, d’un côté, les mises en cause du comportement politique de M. Sarkozy et, de l’autre, les attaques antisémites et les appels au meurtre dont Jean Zay fut la cible dès les années 30 et qui, se poursuivant sous Vichy alors qu’il était emprisonné, le désignèrent aux coups de ses assassins.
Que M. Karoutchi s’abandonne à un total confusionnisme politique et historique, c’est son affaire, et chacun pourra en penser ce qu’il voudra. Mais je refuse à ce Monsieur le droit d’instrumentaliser l’histoire tragique et la mémoire de mon père.

Hélène Mouchard-Zay"

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Jérôme Kerviel à ses supérieurs : "Je voulais vous faire la surprise"
LE MONDE | 04.02.08 | 15h36 • Mis à jour le 04.02.08 | 15h50

amedi 19 janvier : depuis plusieurs heures, les responsables de la salle des marchés de la Société générale tentent en vain de joindre sur son téléphone portable le trader Jérôme Kerviel. Celui-ci est aujourd'hui soupçonné d'avoir fait perdre 4,9 milliards d'euros à la banque. Mais ce samedi-là, ces responsables viennent juste d'avoir la confirmation, comme ils le soupçonnaient depuis la veille, qu'il a réalisé une énorme transaction, fictive, pour un montant de 30 milliards d'euros. Ils veulent des explications au plus vite. Ils finissent par recevoir un SMS inquiétant du jeune trader parti en week-end à Deauville : "Je ne peux pas vous répondre. Il n'y a pas de réseau."

"Là, on s'est dit que ça puait vraiment", raconte au Monde, sous couvert d'anonymat, un des responsables des middle et back-offices de la banque qui ont coordonné, durant le week-end des 19 et 20 janvier, les opérations ayant permis de découvrir la fraude. Un peu plus tard, M. Kerviel finit par appeler. Une conférence téléphonique est organisée. "On a joint la Deutsche Bank, censée être ta contrepartie sur tes opérations de forwards, lui demande-t-on. Ils ne sont pas au courant. C'est une transaction fictive ?" Réponse de Jérôme Kerviel, selon la Société générale : "Oui c'est vrai, c'est fictif. Mais j'ai inventé cette opération pour ne pas faire apparaître le gain de 1,4 milliard d'euros que j'ai réalisé en 2007. Je voulais vous faire la surprise. J'ai découvert une martingale sur le contrat à terme sur le Dax (l'indice boursier allemand), en jouant sur les horaires d'ouverture du marché."

Au sixième étage de la tour de la Société générale, à La Défense, c'est la stupeur. "Le trader qui ment pour cacher qu'il a fait un gain de 1,4 milliard d'euros, il n'existe pas", lâche notre témoin. On demande à M. Kerviel de rentrer au plus vite de Normandie.

Personne, parmi les responsables de la salle des marchés - tous mathématiciens de haut niveau, diplômés de Polytechnique ou de Centrale - ne croit à cette histoire de martingale. La cellule de crise constituée la veille pour tenter de démêler l'écheveau des transactions de M. Kerviel se met au travail, passe au crible toutes les opérations que le trader a effectuées en 2007. En guise de "martingale", Jérôme Kerviel a pris d'énormes positions spéculatives sur les contrats à terme d'indices boursiers européens, qui ont fait ressortir, fin décembre 2007, un gain pour la banque de 1,4 milliard d'euros.

Car le jeune trader, au moins sur ce point, dit vrai. Les positions cachées qu'il a mises en place à partir de mars 2007 et qu'il a dénouées fin décembre ont bien été gagnantes. "A 5 heures du matin, on pensait qu'il avait gagné 1,4 milliard d'euros, et on était dévastés, on était tous atterrés, confie notre témoin. Le fait que la position de M. Kerviel ait été gagnante ne changeait rien pour nous. On était conscients qu'il avait mis en péril la banque par ces opérations cachées. On se demandait tous comment Jérôme Kerviel avait pu déjouer tous les systèmes de contrôle. Nous étions conscients d'être confrontés au plus grand cas de rogue trading de l'histoire."

Samedi, en fin de journée, M. Kerviel arrive dans la salle des marchés. "Il était normal, un peu intimidé quand même de voir tous ses chefs réunis." Il est aussitôt interrogé, raconte le même responsable : "Quand on lui posait une question sur un fait précis, il l'admettait, disait la vérité pendant deux ou trois minutes, avant de repartir dans des explications confuses et des mensonges. Il se fermait comme une huître. Il était par exemple incapable de se souvenir des pertes qu'il avait fait subir à la banque : 2,2 milliards d'euros fin juin 2007. Il ne se rappelait que ses gains, lui qui savait négocier âprement ses bonus." Un médecin de la banque est appelé. Il raccompagne M. Kerviel jusqu'à la station de taxi. Celui-ci rentre dormir chez lui, dans son appartement de Neuilly-sur-Seine.

Dimanche matin, Jean-Pierre Mustier, le patron de la salle des marchés, arrive avec des croissants. Pendant toute la nuit, plusieurs dizaines de personnes ont travaillé pour tenter de reconstituer les transactions fictives et réelles de M. Kerviel en 2007. Mais ses dirigeants ignorent encore tout de celles qu'il a faites en 2008. Le pire est à venir...

A 9 heures, M. Kerviel revient. "Tu as fait quelque chose en 2008 ?", lui demande-t-on. "Oui, mais c'est rien", répond-il. Quelques heures plus tard, on sait ce que représente ce rien. En quinze jours, M. Kerviel a accumulé des positions spéculatives colossales sur les contrats boursiers européens, pour 50 milliards d'euros, plus importantes encore qu'en 2007. Au 7e étage de la tour, la "batterie" à laquelle il appartenait, avec sept autres "arbitragistes", avait une limite d'exposition au risque à ne pas dépasser : 125 millions d'euros. Cette fois, les positions de M. Kerviel sont perdantes. Il a parié sur une hausse des indices, alors que les marchés boursiers, en raison de la crise des subprimes, ne cessent de dégringoler. Vendredi 18, à la fermeture des places européennes, les positions de M. Kerviel sont perdantes de 2,7 milliards d'euros !

C'est la catastrophe, la banque est en danger. Les assistants traders de Jérôme Kerviel sont en larmes. La décision est prise de déboucler dès le lendemain les opérations de M. Kerviel. Elles vont se solder par une perte de 6,3 milliards d'euros. Si l'on y retranche le gain de 1,4 milliard d'euros de 2007, on arrive à la somme astronomique de 4,9 milliards.

Comment tout cela a-t-il été possible ? "Les systèmes de contrôle ont fonctionné, mais il a su produire des faux, c'est l'auteur d'un hold-up qui a utilisé tout un panel de techniques pour éviter les contrôles." Il avait su nouer des relations avec tous les gens des middle et back-offices, ce qui lui permettait d'être au courant des contrôles. Il n'était pas rare que le trader boive une bière avec eux au café d'en bas, le Valmy. Une incongruité, dans un monde aussi hiérarchisé que celui des salles de marchés. "Il leur envoyait des courriels, raconte le témoin, où il racontait ses vacances. On peut penser a posteriori que ces contacts étaient intéressés." M. Kerviel a-t-il recruté un complice ? Une enquête interne est en cours, à la Société générale, où l'on n'exclut pas cette possibilité. Devant les policiers, le trader a assuré qu'il avait bénéficié d'une certaine complaisance de sa hiérarchie directe. "Je suis certain qu'il ment, affirme le témoin, l'enquête interne le démontrera." Pour les responsables de la banque, le trader était surtout "malin". Au point d'être élu "trader le plus sympa" par les gens du back-office. "Il savait attirer la compassion, poursuit le témoin, après la mort de son père, il avait gardé un an un costume de deuil." En décembre 2007, un de ses chefs lui avait demandé de prendre des vacances. "Je ne peux pas partir à cette date, c'est l'anniversaire de la mort de mon père", avait-il répondu. Son chef avait accepté le report de ses congés. "Merci de ta compréhension", avait remercié M. Kerviel. Prendre des vacances, c'était aussi accepter le risque que les contrôleurs internes puissent découvrir sa chère "martingale".

Gérard Davet, Pierre-Antoine Delhommais et Anne Michel
Article paru dans l'édition du 05.02.08


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Nous voulions tuer Hitler
LE MONDE | 14.01.08 | 15h45 • Mis à jour le 14.01.08 | 15h45

eu de dates ont marqué l'histoire de la résistance allemande autant que celle du 20 juillet 1944. Ce jour-là, peu avant 13 heures, le comte Claus von Stauffenberg introduit une valise pleine d'explosifs dans le quartier général d'Hitler en Prusse orientale. Quelques minutes plus tard, persuadé que l'attentat a réussi, le jeune lieutenant-colonel s'envole pour Berlin pour y rejoindre d'autres conjurés. Mais Hitler est indemne et Stauffenberg, démasqué, sera fusillé le soir même.

Rares furent les participants au complot - dont le nom de code, "Walkyrie", devrait servir de titre au prochain film de Bryan Singer, avec Tom Cruise dans le rôle de Stauffenberg - qui survécurent à l'impitoyable répression qui décima l'opposition après l'attentat manqué du 20 juillet. Philipp Freiherr von Boeselager, dont les Mémoires viennent de paraître, fut justement l'un de ces rescapés.

C'est une tâche particulièrement périlleuse que cet officier, alors âgé de 26 ans, se vit assigner à l'époque : participer, une fois Hitler éliminé, à la prise de contrôle du ministère de la propagande et du centre de commandement de la SS. Pour cela, il devait acheminer au coeur de la capitale cinq escadrons de cavalerie alors basés sur le front de l'Est. Une mission a priori impossible, dont il s'acquitta pourtant avec une étonnante facilité.

Court-circuitant la chaîne de commandement normale, le jeune homme réussit en effet à entraîner derrière lui environ 1 200 cavaliers. Une incroyable chevauchée, qu'il interrompit cependant au bout de 400 km, quand il apprit que l'attentat contre Hitler avait échoué. L'état de désorganisation de la Wehrmacht, littéralement assaillie, en cet été 1944, par les troupes soviétiques, lui permet de rebrousser chemin sans éveiller le moindre soupçon. Et donc d'échapper, miraculeusement, au peloton d'exécution.

Outre les précisions qu'ils apportent sur cet épisode héroïque du putsch avorté de juillet 1944, les Mémoires de Philipp Freiherr von Boeselager constituent un témoignage précieux sur l'état d'esprit du petit groupe de militaires qui, pendant la guerre, tentèrent de renverser le régime nazi. Précieux car le parcours de l'auteur ressemble à celui de beaucoup d'autres officiers résistants, pour la plupart fils de la bourgeoisie ou de l'aristocratie, qui commencèrent par soutenir loyalement le régime avant de basculer dans la résistance.

Issu lui-même d'une grande famille catholique de Rhénanie, Boeselager retrace, sans céder à l'illusion d'une logique rétrospective, le cheminement sinueux qui finit par le convaincre de la nécessité de tuer Hitler. "Pour un militaire, dont l'exigence première est l'obéissance, l'aventure n'allait pas de soi", rappelle-t-il. Sa décision d'entrer en dissidence, en 1942, fut en effet le fruit d'une "maturation lente". Le résultat de "circonstances fortuites", aussi, comme la rencontre providentielle avec le charismatique Henning von Tresckow, l'un des cerveaux de la résistance au sein de l'armée, qui fut exécuté en 1944, à l'âge de 33 ans.

Rappelant le rôle qu'il joua comme "artificier en chef de la conjuration" (ce qui lui valut de participer de près à deux autres tentatives d'attentat contre Hitler, en mars 1943), Boeselager signe ici une chronique empreinte d'une grande honnêteté, à mille lieues des récits édifiants qui ont parfois circulé sur le quotidien des conjurés en uniforme. "Rien ne serait plus faux que de nous imaginer comme un groupuscule de conspirateurs, entièrement absorbés par notre cause, passant des nuits entières en conciliabules dans une pièce enfumée, à refaire le monde et à former des plans d'attentat", rappelle avec une modestie qui lui fait honneur cet homme aujourd'hui âgé de 89 ans.
LE DERNIER SURVIVANT DU COMPLOT DU 20 JUILLET 1944 de Philipp Freiherr von Boeselager. Perrin, 198 p., 17 €.


Thomas Wieder
Article paru dans l'édition du 15.01.08

bruno chaouat

Rebonds
Chiens, rats, anticommunistes…
Bruno Chaouat professeur de littérature française à l’université du Minnesota.
QUOTIDIEN : jeudi 10 janvier 2008

«Tout anticommuniste est un chien.»
Alain Badiou propose une glose subtile du célèbre verdict sartrien. Un chien, l’anticommuniste ? Il faut donc l’éliminer, ou construire des fourrières. Badiou l’incorruptible est favorable à l’épuration des appareils «capitalo-parlementaires». Comment en finir avec la corruption et le règne des intérêts privés, c’est-à-dire avec les démocraties occidentales ? Le philosophe ne le dit pas, le lecteur est invité à faire preuve d’imagination. La terreur révolutionnaire n’a jamais été à court d’idées pour imposer la vertu. Parole de praxis plus que de théorie, ce nouveau brûlot appartient à la série «Circonstances».

C’est de l’agit-prop chic, Badiou y donne des références de sites Internet militants, esquisse les grandes lignes d’une organisation future du mouvement ouvrier élargi aux sans-papiers, aux étrangers, eux-mêmes assimilés aux Juifs d’hier, ce qui permet de ne guère se soucier du sort des Juifs d’aujourd’hui, en France et en Europe. Car dans l’algèbre de Badiou, tout pauvre est un Juif, tout immigré un pauvre, tout Juif un immigré, ou un Juif qui trahit le Nom.

Le livre a été dénoncé, notamment par Pierre Assouline, pour sa rhétorique pamphlétaire qui bestialise les électeurs et supporteurs de Sarkozy, les «nouveaux philosophes», les anciens communistes passés à l’ennemi, que Badiou appelle «les rats», et Sarkozy lui-même, par hommage perfide à Freud, «l’homme aux rats». Suivant le précédent sartrien, Badiou aurait pu appeler tous ces social-traîtres des «chiens». Mais «rat», c’est plus virulent, plus excrémentiel, et surtout l’un des sens du mot est «radin, avare», et rappelle la rhétorique de l’antisémitisme de gauche associé à l’anticapitalisme.

Un lacanien comme Badiou ne peut être insensible à la connotation et à l’inconscient de la langue. Nul besoin de revenir sur les effets, sinon les intentions, antisémites de la pensée de Badiou, depuis au moins son livre sur saint Paul et l’universalisme, effets pervers de son philosémitisme analysés par Eric Marty dans son dernier livre. La rhétorique des «Circonstances» est militante, violente jusque dans le cabotinage. C’est la règle du jeu : il s’agit d’utiliser les mots, comme le voulait Sartre, comme des armes. Badiou croit dans le communisme qui vient. Son mantra : «Il n’y a qu’un monde.» Pour étayer sa foi dans l’indivisible unité du monde, il rappelle la formule de Marx, «un spectre hante l’Europe». Mais l’opuscule de Badiou est hanté par deux spectres.

Le bon spectre du communisme, dont le philosophe se veut le médium, et le mauvais spectre du pétainisme. Résistance d’un côté, collaboration de l’autre. Si Mai 68, ultime avatar du mouvement ouvrier et de l’idée communiste en Europe, après la Révolution, la Commune et le Front populaire, hante la France de Sarkozy, spectre que le nouveau président cherche à exorciser, un autre spectre hante Alain Badiou, celui du pétainisme. La hantise du pétainisme et de l’Occupation est à son comble lorsque l’auteur évoque un «pétainisme transcendantal», ou, dans son jargon, le pétainisme comme «transcendantal des abjections possibles de notre pays», comme si le pétainisme était un marqueur de l’identité française depuis, nous dit Badiou, et là il convient de se frotter les yeux… 1815, le retour d’exil des émigrés, et la Restauration.

Jamais on n’était allé aussi loin dans la hantise des années noires, jamais on n’avait fait du pétainisme et de la capitulation un moment historial constitutif de l’identité française, identité dès lors construite comme une essence démoniaque, ontologiquement capitularde devant les forces du Mal (que ces forces aient pour noms l’Ancien Régime, le nazisme, et, aujourd’hui, le «capitalo-parlementarisme», le bushisme ou le blairisme).

S’il est naïf de prétendre exorciser le spectre de Mai 68, n’est-il pas temps de se demander si l’on ne pourrait pas en finir avec celui du «pétainisme», de Vichy, et des ondes mémorielles que ces noms répercutent : rafles, listes de noms, camps, génocide. Ne pourrait-on enfin cesser, au nom de la nostalgie pour une Résistance dont on a manqué les fastes pour être né trop tard, de vider la spécificité de l’Occupation, du nazisme, de la Shoah, du pétainisme de tout contenu empirique pour nous servir ces événements historiques à la sauce métaphysique ?

Ce dont Alain Badiou, pour l’heure, est le nom, c’est de cet esprit de système déjà dénoncé par le pétainiste transcendantal, l’émigré légitimiste Chateaubriand, qui connaissait assez bien ceux qu’il avait baptisés les «théoristes de Terreur».

Auteur de Je meurs par morceaux. Chateaubriand, Presses universitaires du Septentrion, 1999, et de Lire, écrire la honte, Actes du colloque de Cerisy, Presses universitaires de Lyon, 2007.


http://www.liberation.fr/rebonds/302838.FR.php
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Enquête judiciaire sur un livre accusant les Polonais d'antisémitisme
11.01.08 | 16h01

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Le parquet de Cracovie a lancé vendredi une enquête préliminaire sur le livre "Fear" (La Peur) de l'historien américain Jan Gross, dans lequel il accuse les Polonais d'antisémitisme et d'avoir délibérément poussé à l'émigration les juifs rescapés de l'Holocauste après la guerre.

Le parquet vérifiera si l'auteur ne s'est pas rendu coupable de "diffamation publique contre la nation polonaise" qui constitue un délit selon le code pénal polonais, a affirmé Boguslawa Marcinkowska du parquet de Cracovie, cité par l'agence PAP.

Le parquet s'est saisi lui-même de l'affaire après de nombreuses informations parues dans la presse et des déclarations de personnes privées annonçant vouloir déposer plainte contre le livre de Gross, dont la version polonaise à été mise en vente vendredi.

Le code pénal polonais prévoit jusqu'à trois ans de prison pour "quiconque impute à la Nation polonaise la complicité, l'organisation ou la responsabilité de crimes communistes ou nazis".

Ce paragraphe a été ajouté au code pénal en octobre 2006 par le gouvernement conservateur et nationaliste des frères jumeaux Kaczynski, qui cultivent une vision héroïque de la Pologne.

Publié en anglais en 2006, le livre analyse le phénomène antisémite après 1945. Il se concentre sur le pogrom de Kielce (sud-est), qui a eu lieu le 4 juillet 1946, plus d'un an après la fin de l'Holocauste nazi. Quelque 40 juifs rescapés de la Shoah furent massacrés par la foule, après des rumeurs infondées selon lesquels un enfant aurait été tué par des juifs.

Professeur à l'université américaine de Princeton et Polonais d'origine, Jan Gross avait déjà choqué la Pologne en 2001 en publiant son livre "Neighbours" (Les Voisins), sur un massacre en 1941 de plusieurs centaines de juifs par leurs voisins catholiques.

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Quand Cécilia Sarkozy règle ses comptes
NOUVELOBS.COM | 09.01.2008 | 18:01
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En pleine romance avec Carla Bruni, voici le chef de l‘Etat rattrapé par les révélations de l’ex-First Lady. Claude Askolovitch a lu, pour Le Nouvel Observateur, trois livres-événements consacrés à Cécilia.

Nicolas et Cécilia Sarkozy

Nicolas et Cécilia Sarkozy
Quelques nouvelles de la République. “Nicolas est un sauteur”. Bien. Quoi d’autre? “Nicolas est pingre.” Mais encore? “Un homme qui n’aime personne, même pas ses enfants.” Et puis? “Il a un côté ridicule. Il n’est pas digne. Nicolas, il ne fait pas Président de la République, il a un réel problème de comportement.” Résumons donc. La France est présidée par un sauteur doublé d’un radin, un agité incapable d’amour et dépourvu de dignité... Ainsi parle Cécilia de Nicolas Sarkozy, dans des confidences recueillies au fil de l’amertume par la journaliste Anna Bitton, et offertes à l’édification du peuple dans un livre-portrait, “Cécilia” (1).

Conçu comme un ouvrage amical -que l’auteur a même dédié à son héroïne- il se révèle, à la lecture, d’une cruauté implacable. Pour Sarkozy, évidemment. Mais également pour Cécilia, froide impératrice devenue pitoyable imprécatrice: incroyablement fleur bleue, déconcertante de naïveté, pauvre petite fille riche addicte au shopping, s’amusant à emprunter les couloirs de bus pour constater la surprise des flics, gémissant sur sa pension insuffisante avec l’inconscience des bien-nantis: “Même en renégociant la pension alimentaire, j’obtiendrai quoi? Mille ou deux mille euros de plus? Ce n’est pas avec cela que je vais pouvoir vivre? Nicolas ne va pas laisser son fils sous les ponts quand même!”

Un mélange de clichés et de lucidité venimeuse

Entre deux plaintes, Cécilia décrit ce que fut sa vie dans un mélange de clichés et de lucidité venimeuse. La politique: “Un décor de western derrière lequel il n’y a rien.” L’entourage de Sarkozy: “Une bande malfaisante”, “de jeunes mecs qui se sont retrouvés gonflés de pouvoir et qui se sont pris pour les princes de Paris”. Les grandes amies, Mathilde Agostinelli de Prada et Agnès Cromback de Tiffany -fringues et diamants- compagnes des jours heureux, qui ont coupé les ponts avec la reine après le divorce: “Des pétasses fardées et intéressées.” Et les jolies ministres dont Sarkozy vante la beauté -comme il vantait la sienne, avant: “Des tapisseries. Maintenant qu’il n’a plus de first lady, il faut qu’il sorte avec de jolies filles à son bras, habillées en Dior.”

Il faut toujours se méfier des ex. Les potes de Sarkozy vont avoir confirmation de leurs craintes. “Elle est déséquilibrée”, disait Brice Hortefeux, incarnation du rude bon sens des rudes politiques pour qui Cécilia était une bombe à retardement. L’explosion est arrivée. Sarkozy s’adresse au pays dans une conférence de presse pugnace, veut supprimer les 35 heures et imposer les quotas d’immigration, il revit au bras de Carla Bruni, tenant en haleine la Cour saoudienne et le protocole indien... Mais Cécilia est revenue, entre volonté de revanche et effet de système médiatique.

Trois livres

Trois livres sortent simultanément. Celui d’Anna Bittton est troublant comme un miroir: la journaliste connaît Cécilia Sarkozy depuis des années, au point d’en être devenue une confidente. Elle lui rend justice en la trahissant -ou la venge en lui donnant la parole.

Confident également, mais de plus fraiche date, le journaliste et éditeur Yves Derai, qui avait rencontré l’alors présidente par l’intermédiaire de sa “soeur”, Rachida Dati... Derai raconte avec Michael Darmon les “Ruptures” (2) du début du quinquennat, dont Cécilia est l’héroïne.

Deux autres journalistes, Denis Demonpion et Laurent Léger, publient enfin une biographie de l’ex-première dame, (3) passant au crible son mysticisme d’ex-tourneuse de table reconvertie dans l’adoration de la Vierge et des paillettes, belle ambitieuse de la bourgeoisie, nourrie depuis l’adolescence des préceptes d’un gourou yankee, adepte du “pouvoir de la volonté”....

On peut sourire: tant de mots, pour une ex? Pour Cécilia qui a refusé le pouvoir? Mais c’est précisément son mystère! Elle a rompu la première, avec l’homme choisi par les Français. Ce renoncement la rend crédible, ou du moins l’espère-t-elle. L’avalanche éditoriale pourrait être l’intronisation d’une Lady Di à la française. Celle qui a connu l’intérieur du pouvoir et revient pour détruire avec des mots. Le succès des livres étalonnera la capacité de nuisance de la dame. Peut-être, d’ailleurs, Sarkozy sortira-t-il indemme. Trop rapide, travaillant trop vite, ayant déjà reconstruit sa vie, ayant dépassé Cécilia? Mais au-delà de la vitesse, les mots de l’ex-Reine vont sédimenter, et participeront au portrait du sarkozysme: cette construction politique conçue comme un tourbillon de réformes pour “remettre le pays en mouvement”, mais qui le surexcite aussi, dans une débauche people de moins en moins contrôlable!


Troublant

Passons sur la description de Sarkozy, l’homme à femmes, prédateur politique dans la grande tradition du pouvoir viril... On est, ici, dans un registre amer et classique. Plus troublante est la description des enjeux de cette comédie. Vu au prisme de Cécilia, la politique devient un ballet tenant de la prestidigitation médiatique, du chantage conjugal, des intrigues de Cour. Le Roi offre des têtes à la reine, on s’épie entre favoris. Derai et Darmon décrivent une scène hallucinante, en juillet 2006, qui voit Cécilia, à son retour au foyer et au ministère après sa première rupture, passer en revue les collaborateurs de son mari en notant leur fidélité: “Un par un les conseillers du ministre de l’Intérieur la saluent. Un par un, elle leur accorde une évaluation et un statut: “Pas confiance”, “pas sûr”. A ceux qu’elle a décidé de tester, elle dit : “je ne sais pas si je peux t’embrasser.” “

Dans un magasin de chaussures

Bitton, elle raconte le “cardinal” Guéant, guidant Cécilia dans son bureau, lui susurrant: “Vous savez, madame, les fleurs étaient changées chaque jour pendant votre absence.” Contingences dans le destin des grands hommes. Plus tard, dans la campagne présidentielle, Henri Guaino, la plume de Sarkozy, son ancrage républicain, son lien direct avec Jaurès, conservera son statut privilégié grâce à Cécilia. Devenue ministre, Rachida Dati devra faire appel à Cécilia pour affirmer son autorité: ayant décidé de renvoyer son directeur de cabinet, Michel Dobkine, elle ne vaincra les résistances de l’Elysée qu’en faisant intervenir celle-ci, croisée dans un magasin de chaussures!

Petites histoires de petite cour? Mais cela n’est rien comparé à l’épisode libyen, où le mélange des genres aurait pu tourner au drame. La libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien restera la grande affaire de Cécilia: “Je ne suis pas passée sur terre pour rien. J’ai sauvé, seule, six vies humaines.” En lisant le Bitton et le Derai-Darmon, Pierre Moscovici, président socialiste de la commission d’enquête parlementaire, regrettera de ne pas avoir interrogé directement l’épouse du Président. Loin de s’admettre comparse, Cécilia pose en héroïne et en patronne. “Je suis arrivée, je les ai prises, je suis partie, j’ai fait le plus grand casse du siècle: Kadhafi n’avait aucune intention de libérer ces filles! C’est moi qui ai mené les négociations. Très vite j’ai eu la mainmise sur kadhafi, j’ai senti que j’avais un pouvoir sur lui.”

“C’est le moment de prouver que vous en avez”

Le récit des voyages chez le Guide de la révolution lybienne est confondant de vaudeville et d’exaltation. Cécilia, “morte de trouille”, dévore des Ferrero Roche d’or en attendant Kadhafi dans son bunker. Mabrouka, la femme du guide, joue les intermédiaires essoufflées. Cécilia force la porte de Kadhafi, le défiant -“vous ne passez pas vos nerfs sur moi”. Elle s’affronte avec un de ses héritiers -”ce sinistre personnage refusait de me regarder lorsqu’il s’adressait à moi. Il ne voulait pas traiter avec une femme, sans doute pour des raisons religieuses.” Elle provoque une crise, elle pleure avec Guéant dans l’attente des otages, elle s’imagine en danger: “j’ai vu le moment où on se faisait tous descendre”... Et mieux encore: à en croire Derai et Darmon, Cécilia aurait carrément envoyé les policiers de son escorte, enfoncer pistolet au poing les portes de la prison des infirmières, pour forcer la décision! “Cécilia dévoile son plan à ses hommes et leur lance sur le ton du défi: “C’est le moment de prouver que vous en avez.” Il ne faudra pas le leur dire deux fois. Les bodyguards font sauter les verrous des cellules de Djoudeida avec leurs armes de poing! Dans l’Airbus, la James Bond Girl de Neuilly suit le déroulement de l’intervention grâce à son téléphone sécurisé.”

James Bond Girl? Cécilia a vécu la Lybie avec un enthousiasme mystique. Elle s’était battue pour avoir le droit de devenir une héroïne, arrachant son ordre de mission à son mari, contre l’avis des conseillers de l’Elysée... C’est l’aspect surréaliste et émouvant de cette aventure, au-delà des rancœurs et des déballages d’aujourd’hui. Derai et Darmon en sont persuadés : c’est par amour, dans une dernière tentative pour garder Cécilia, sa femme, qui se détachait, inexorablement, que le Président lui a “offert” le dossier libyen. Au-delà des compliments en public, des offrandes de mots, d’un séjour à Malte, il fallait quelque chose de réel, d’exaltant, le frisson de l’histoire pour réveiller une histoire qui n’existait plus. Cécilia ne votant pas pour son mari le 6 mai, pleurant le jour du couronnement, soufflant à ses proches qu’elle voulait partir: “La totalité des femmes rêveraient d’être à ma place et moi je rêve de me tirer....” La Libye a été un cadeau risqué. Le dernier geste d’un mari qui était aussi président. Il n’a pas suffi. Au retour de l’aventure, la banalité a repris ses droits, et l’effacement. Cécilia, empêchée de revendiquer son rôle, “protégée” par Sarkozy, a eu l’impression de passer sous l’éteignoir. Elle prétendait ne pas vouloir la lumière. En même temps, celle-ci lui a manqué.


Comme on échappe à la noyade

C’est la contradiction de celle qui n’aura pas voulu être reine. Cécilia Sarkozy, qui méprise aujourd’hui la politique, en a aussi beaucoup rêvé. Etre reconnue. Affirmer sa supériorité sur les politiciens professionnels. Aller sur leur terrain, se faire élire -à la mairie de Neuilly par exemple, qu’elle se préparait à prendre d’assaut, avant sa première rupture... Séduite et enlevée par Richard Attias en 2005, revenue chez Nicolas Sarkozy en 2006 “par devoir” dit-elle aujourd’hui, Cécilia Sarkozy a fini par divorcer comme on échappe à la noyade. C’est à l’Elysée -selon Derai et Darmon- ou à leur domicile de Neuilly -selon Léger et Demonpion- que les Sarkozy ont acté leur divorce.

Depuis, Cécilia Sarkozy médit de son ex-mari, mais a conservé son nom.

Derai et Darmon affirment qu’elle a laissé au Président un “testament politique”, et qu’elle peut toujours influencer l’Elysée -protégeant notamment Michèle Alliot-Marie.

Demonpion et Léger, eux, célèbrent la liberté d’une femme si longtemps à l’ombre de ses hommes.

Bitton, elle, montre une femme amoureuse, déprise de Nicolas, subjuguée par Richard Attias, aux accents de midinette. “Richard est la personne que j’ai le plus aimée dans ma vie je crois que je n’avais jamais aimé avant lui; c’est l’homme de ma vie, je suis la femme de sa vie.” Et les échotiers annoncent un mariage Richard-Cécilia -avant ou après les noces Nicolas-Carla?

Dans cette affaire, les jeux de l’amour se mêlent à la politique, et s’apparentent aussi aux jeux de la guerre. En décembre dernier, assure Anna Bitton, Nicolas Sarkozy avertissait: “Si elle veut revenir il faut qu’elle fasse vite. La liste est longue de celles qui aimeraient prendre sa place. Je peux avoir n’importe quelle femme.”

Transmis à Carla Bruni, avec qui Nicolas Sarkozy gambadait à Petra, le week-end dernier, dans cette cité des Nabbatéens où Cécilia s’était promenée, en 2005, avec son rival Richard Attias.


Claude Askolovitch


(1) “Cécilia”, Flammarion

(2) “Ruptures”, éditions du Moment

(3) “Cécilia, la face cachée de l’ex-première dame”, Pygmalion

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Grand Angle
Guignol, putain 200 ans
Lyon célèbre le bicentenaire de la marionnette inventée par Laurent Mourguet. Un personnage mis à toutes les sauces au fil du temps sans jamais perdre son esprit frondeur.
RENÉ SOLIS
QUOTIDIEN : mardi 18 décembre 2007
Envoyé spécial à Lyon

Il attend le visiteur devant sa maison, en bordure du village de Brindas, dans les monts du Lyonnais. On a beau être prévenu, le choc est au rendez-vous : grands yeux écartés, léger sourire, visage avenant. Bienvenue chez Guignol, en chair et en os. Jean-Guy Mourguet a 78 ans et descend en ligne directe de Laurent Mourguet qui, voilà deux cents ans, eut l’idée étrange de créer une marionnette à son image. Pendant cinquante ans, Jean-Guy Mourguet a maintenu au plus haut la tradition du guignol lyonnais, dont la ville a lancé hier la célébration du bicentenaire.

1808, donc. Mais la date n’est pas certaine. C’est Pierre Neichthauser, un autre descendant de Mourguet, qui a eu l’idée en 1908 de célébrer le centenaire. Pour des raisons, Jean-Guy en est sûr, pas strictement historiques : «Le père Neichthauser, il devait avoir des problèmes pour remplir la salle. Et il a trouvé le coup du centenaire pour que la presse en parle.»

La naissance de Guignol

Reste que 1808, de l’avis même de l’écrivain Paul Fournel, grand spécialiste de Guignol (1), est une date, sinon avérée, du moins plausible. A l’époque, Laurent Mourguet a presque 30 ans. Né dans une famille de canuts, il s’est fait colporteur. Puis, vers 1797, arracheur de dents. Pour attirer la clientèle, il a installé un petit théâtre de marionnettes à gaine avec des personnages de la commedia dell’arte sculptés en bois de tilleul. Vedette : Pulcinella-Polichinelle, le valet bavard et bossu. Mourguet rencontre le père Thomas, un violoniste porté sur le beaujolais. Un «vinasseux», comme dit aujourd’hui l’arrière-arrière-petit-fils, sans nuance péjorative. Pour pallier ses absences répétées, Laurent Mourguet aurait sculpté la marionnette de Gnafron à son image. Puis créé son propre double. Guignol et Gnafron ont traversé deux siècles sans modification majeure ; le premier avec sa tête de gentil, ses fossettes, sa redingote marron de domestique, sa petite tresse et son bonnet plat ; le second, pif et joues écarlates, bouche édentée, galurin de traviole et tablier de savetier. Là aussi, un portrait existe qui atteste de la ressemblance avec l’original. Deux figures nouvelles, donc, à l’origine d’une révolution que Paul Fournel commente ainsi : «Dans le répertoire très figé de Pulcinella, voilà l’irruption soudaine du moi. On passe de personnages immuables à des personnages qui s’inventent eux-mêmes. Polichinelle a des problèmes métaphysiques ; Guignol, lui, se soucie du quotidien.» L’origine du nom reste obscure : un Jean Guignol lyonnais aurait accompagné Marat à Paris pendant la Révolution ; Guignolet était le nom d’un personnage d’une comédie célèbre de l’époque ; on évoque une tradition de fabrication de marionnettes au XVIIIe siècle à Chignolo, près de Padoue. Et l’on trouve aussi la trace à Lyon, avant Guignol, d’un adjectif guignolant.Certains en font un synonyme de désopilant, mais le très sérieux Littré de la grand’côte, bible indémodable du parler lyonnais, publié en 1894, n’y voit qu’une déformation de guignonnant, qui signifie «ennuyeux». Pour Gnafron, c’est plus simple : en bon lyonnais, un gnafre est un savetier.

La jeunesse de Guignol

Le flou sur la jeunesse de Guignol - les cinquante premières années - s’explique : Mourguet était analphabète. Nulle trace écrite des premières pièces. On sait seulement que la grivoiserie y tenait une large place. Que le parler populaire y était à la fête. Qu’on y commentait d’autant plus les affaires de la ville que les journaux n’avaient pas encore pris leur essor. Et qu’on y prenait le parti du peuple et des ouvriers contre les propriétaires et les autorités, tout en restant bon enfant. Laurent Mourguet embauche sa famille et tourne avec sa troupe dans les villes et villages du Lyonnais. Dans les années 1830, il s’installe au Café du Caveau, aux Célestins. Puis il confie le flambeau à ses enfants et prend sa retraite à Vienne dans l’Isère, où il meurt en 1844. L’histoire aurait pu se poursuivre ainsi, locale et relativement confidentielle. Mais Guignol trouve un allié en la personne de Napoléon III…

Guignol devient célèbre

La loi de juin 1851 oblige en effet tout établissement de spectacle à fournir au préalable une version écrite de ce qui sera représenté. Les successeurs de Mourguet commencent donc à soumettre des pièces à la censure. Dès la fin 1852, Victor-Napoléon Vuillerme-Dunand dépose douze manuscrits : les premières traces écrites de Guignol, précieusement conservées au musée Gadagne (2). Mais l’élan décisif se produit à l’initiative de Jean-Baptiste Onofrio, un magistrat qui passe son temps dans les cafés-théâtres malfamés où l’on joue Guignol. Il publie, à partir de 1865, son Théâtre lyonnais de Guignol, vingt pièces en tout. Edulcorées - exit la grivoiserie -, incomplètes, mais essentielles : Guignol devient un personnage présentable. La bourgeoisie lyonnaise le récupère. D’ailleurs, la marionnette est à la mode. A Paris, Maurice Sand a fondé son petit théâtre en 1858. Et l’engouement des gens de théâtre «sérieux» ne se démentira pas. Guignol explore d’autres registres via des parodies d’opéras et de classiques. Le personnage est mis à toutes les sauces politiques, et devient même réactionnaire sous la plume d’un Emile Pellissier. C’est aussi à la fin du XIXe siècle que Guignol commence à s’adresser en priorité à un auditoire spécifique : les enfants.

Guignol et ses familles

La multiplication des lieux et des troupes est une affaire de famille. La dynastie prospère autour de deux lignées cousines et souvent rivales : les Josserand et les Neichthauser. Aujourd’hui encore, Jean-Guy Mourguet (descendant d’un Josserand ayant récupéré le patronyme de Mourguet, perdu, via un décret juridique) n’entretient pas les meilleures relations avec sa cousine Neichthauser, qui habite elle aussi Brindas : «Un jour elle m’a dit : "Chez nous, au moins, Guignol n’a jamais dit merde !" Je lui ai répondu : "C’est peut-être pour ça que vous n’aviez pas beaucoup de monde !"» Mais Guignol s’exporte aussi hors de Lyon. A Bordeaux, les Guérin se vantent d’être «la plus ancienne famille de marionnettistes en France». Leur théâtre a été fondé en 1853, et leur Guignol a l’accent du Sud-Ouest. Hormis de rares exceptions, la médiocrité règne : le Guignol du Jardin d’acclimatation de Paris présente cet automne un Guignol au bal aux intonations 100 % parigotes. Décor et marionnettes sont honorables. Jeu et intrigue ne valent pas un clou. C’est loin d’être le pire.

Guignol retrouvé

Il est pourtant possible d’imaginer un Guignol de qualité, loin des pénibles matinées enfantines. Au Théâtre des Célestins de Lyon, Emilie Valantin présente ces jours-ci Les embiernes commencent, véritable coup d’envoi des festivités du bicentenaire. Un hommage aussi savoureux qu’érudit. Cette Lyonnaise est depuis vingt ans une figure centrale de la marionnette en France, qu’elle a tirée de toutes ses forces hors du ghetto «jeune public». Dans Les embiernes… (comprendre, bien sûr, «les emmerdes»), Emilie Valantin passe en revue à peu près tous les registres : grivois, libertaire (via une pièce de Georges Darien), imbibé (avec la Pépie, où Gnafron-Tantale résiste une nuit entière à la tentation d’une bouteille de beaujolais). Elle n’oublie pas les lazzi (Nicolas Sarkozy a droit à ses coups de bâton verbaux) ni le plaisir des liaisons «mal-t-à propos»…

Guignol fait de la politique

Dans sa maison de Brindas, Jean-Guy Mourguet n’est pas du genre à ressasser. Depuis une dizaine d’années, l’arthrose l’a forcé à baisser les bras. Au musée du village, qui doit ouvrir en 2008, il a légué ses plus belles marionnettes. De l’avis de tous, Jean-Guy fut un très grand Guignol. Avec son complice Jean Clerc, il officia longtemps au Petit Bouif, une ancienne cordonnerie du vieux Lyon. «On jouait dans la boutique et on bouffait dans l’arrière-cuisine. Les gens venaient tous les jours cogner à la vitre, puis ils poussaient la porte et disaient : "On vient pour dire du mal." On leur répondait : "Entrez, c’est ici."» Au Petit Bouif, Guignol avait en effet la dent dure. Envers les spectateurs, grâce aux «délations» reçues dans l’après-midi ; et envers les puissants, dont Michel Noir qui lui garda une rancune tenace. Sans parler de la marionnette de Chiracula, l’un des héros de ce Guignol des années 80. Guignol est-il de gauche ? La réponse fuse : «Il est bétonné dans la gauche !» Le bémol suit : «Enfin, il est comme les Lyonnais : le cœur à gauche, et le porte-monnaie à droite.»

Le secret de Gnafron

Le soir tombe dans la maison de Brindas, et Mourguet tente : «Vous ne seriez pas amateur de whisky ?» Va plutôt pour une bouteille de rouge. Sa cave, riche en grands bourgognes, ne ressemble pas à celle du savetier ivrogne. Mourguet s’amuse de lui-même : «J’ai commencé avec la tête de Guignol et je termine avec la trogne de Gnafron.» Bon vivant impénitent, il garde un souvenir ému de sa visite, il y a quelques années, aux Guignols de Canal + : «Des gens qui boivent du champagne avant de travailler ne peuvent pas être foncièrement mauvais.»

Les héritiers de Guignol

Les Guignols de l’info, il en ferait volontiers - lui qui fut ami de Jacques Martin au temps du Petit Rapporteur - les vrais descendants de Laurent Mourguet, parce que, pour eux, «dire du mal des puissants c’est un réflexe», mais aussi parce qu’il admire, en professionnel, la qualité des marionnettes et le sens du rythme de leurs manipulateurs. Lui-même n’a pas d’enfants, et aucun petit-neveu n’a pour l’heure pris la relève. A Lyon, les Zonzons, ses héritiers officiels au Guignol municipal, font, de façon honnête, de la marionnette pour enfants, mais pas de vrai Guignol. A la Croix-Rousse, le Guignol de la compagnie Daniel Streble est plus proche de la tradition, mais souffre, selon Mourguet, d’un défaut rédhibitoire : il zozote beaucoup trop. D’autres, tel Pierre Desmarets qui est allé jouer dernièrement Guignol au Liban, tentent le grand écart entre respect de la tradition et renouvellement total du genre. Jean-Guy Mourguet n’est pas inquiet pour la postérité de son double : «C’est une histoire qui renaîtra toujours», dit-il l’œil brillant…

(1) Paul Fournel, L’histoire véritable de Guignol (éditions Federop) et, Guignol, les Mourguet (éditions du Seuil). A noter aussi, sa série (épuisée) des aventures de Guignol dans la Bibliothèque rose.

(2) Sous la houlette de Simone Blazy, le musée d’histoire de la ville de Lyon doit rouvrir dans le courant de l’année 2008 avec un très riche fonds Guignol.

(3) Les embiernes commencent, Théâtre des Célestins, Lyon IIe. Tel. : 04 72 77 40 00. Jusqu’au 22 décembre.

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L'Opéra de Paris va exhumer deux urnes contenant des disques depuis 100 ans
AFP 15.12.07 | 01h25

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L'Opéra de Paris et la Bibliothèque nationale de France (BnF) présenteront mercredi 19 décembre deux urnes, contenant au total 24 disques, mises à l'abri il y a un siècle pour témoigner de l'art du chant de l'époque, ont annoncé vendredi soir ces deux institutions.

Le 24 décembre 1907, 24 disques ont été scellés dans deux urnes au cours d'une cérémonie solennelle qui a eu lieu dans les sous-sols du Palais Garnier à Paris, indiquent l'Opéra et la BnF dans un communiqué commun.

Ces disques avaient été donnés par le patron en France de la Gramophone Company, Alfred Clark, qui avait exigé que les boîtes ne soient ouvertes que 100 ans plus tard, "afin d'apprendre aux hommes de cette époque quelle était la voix des principaux chanteurs de notre temps".

Chacune de ces urnes contient 12 disques, pour l'essentiel de musique lyrique française (Bizet, Gounod, Saint-Saëns...) ou italienne (Donizetti, Rossini, Verdi), et renferme le témoignage de voix aussi célèbres que la Melba, la Patti, Emma Calvé ou Enrico Caruso.

Confiées à la BnF depuis 1989 pour leur sauvegarde, "ces urnes feront leur apparition le 19 décembre", indique le communiqué.

Cette "cérémonie" aura lieu à partir de 18H00 à la bibliothèque-musée de l'Opéra de Paris.

"Les deux urnes ne seront pas ouvertes à cette occasion", préviennent cependant les deux établissements, qui ont dû tenir compte de la "dangerosité" liée à la présence de "bandelettes d'amiante disposées à l'époque pour protéger les disques".

Ces enregistrements "seront extraits de leur protection en milieu confiné et sécurisé au cours de l'année 2008", ajoute-t-on de même source.

Les disques exhumés en 2007 feront l'objet d'un report sur CD par EMI -- héritière de la Gramophone Company -- et une cérémonie comparable à celle de 1907 sera organisée "afin de préserver des enregistrements représentatifs de la musique contemporaine", selon le communiqué.