médias

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Bernard Zekri aux «Inrockuptibles»

Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts

Selon nos informations, Bernard Zekri, ancien directeur de la rédaction d’i-télé et actuellement à la tête de Flab, la filiale de production interne de Canal+ (l’Edition spéciale, Canal Football Club) va rejoindre les Inrockuptibles à la tête de la rédaction, même si Christian Fevret, actuel directeur de la publication et de la rédaction restera à son poste. Pour l’heure, rien n’est encore signé, mais l’affaire devrait être conclue rapidement.

D’ici là, le rachat des Inrockuptibles par Matthieu Pigasse, banquier d’affaires et vice-président de Lazard Europe, devrait être également bouclé. Il est actuellement en voie de finalisation, et le projet a été présenté, selon la lettre professionnelle Presse News, ces derniers jours aux délégués du personnel, en attendant d’être soumis prochainement pour avis au comité d’entreprise.

Créé en 1986 et édité par les Editions indépendantes, l’hebdomadaire a été vendu à 39112 exemplaires en 2008 (chiffres OJD), en baisse de 1,98% par rapport à 2007.

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Madame la Présidente de Poitou Charente,

J’ai longtemps hésité avant de vous écrire ces quelques lignes. J’ai hésité car je me suis dit seulement que ces phrases seraient vite prises pour une position politique, pour ou contre, alors qu’il ne s’agit ici que de la réaction d’un simple citoyen.

Je suis outré par votre démagogie et votre populisme. Vos déclarations au Sénégal, pays de votre naissance,  revenant sur les propos de Nicolas Sarkozy qui avait dit que “l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire”, sont dangereuses.

Vous savez pertinemment ce que le Chef de l’Etat voulait dire : que hélas, l’Afrique n’est pas assez mondialisée et qu’elle n’a pas pris à bras le corps son avenir pour entrer dans l’Histoire. Lorsque l’on parle d’Afrique, ce n’est le plus souvent pour parler de misère, de famine et de maladie, le tout sur fond éternel de  la ” mauvaise colonisation”.

L’Afrique, que je connais et aime, a besoin de considération et d’aides. Mais surtout, elle a besoin pour se développer qu’on lui parle vrai : la colonisation n’expliquera pas tout jusqu’à la fin des temps ; la corruption de ses élites est une plaie ouverte…L’Afrique ne doit pas attendre toujours en tendant la main. Elle travaille et se bat. Elle lutte avec espoir pour se construire et trouver les voies d’un développement qui lui est propre.

Madame Royal, vos propos ne sont pas corrects. D’abord parce qu’ils distillent l’idée d’une repentance tellement à la mode en ce moment. Ensuite, parce qu’il me semble donc d’une incroyable mauvaise foi… Vous faîtes de la politique. Vous vous dîtes que l’on parle de vous sur cette nouvelle affaire en bien ou en mal, l’important c’est d’en parler … Ce que je fais !

Vous avez décidé que la politique n’était plus l’exposé d’idées et de convictions mais un simple chemin de communications réussies. C’est votre problème. Je ne partage pas cette conception de la politique. Merci d’avoir pris un peu de votre temps que je sais précieux pour lire cette lettre.

Recevez, Madame la Présidente, l’expression de mon sentiment le plus direct,

Eric Revel"

du pareil au même

Peggy Guggenheim, l'extravagante visionnaire

 Anthony Palou 03/04/2009 | 
 Trente ans après sa disparition, une biographie retrace la vie de la grande dame aux petits chiens, mécène de génie. Telle qu'on la voit sur les photographies dans les années 1960 avec ses lunettes à la Elton John, Peggy Guggenheim fut sa vie durant une infatigable excentrique. C'est de famille. Son oncle stockait des glaçons dans la poche isotherme de son veston, son cousin était un maniaque de la propreté, son frère un avare redoutable et son père Benjamin, un coureur frénétique. C'est d'ailleurs avec une de ses maîtresses que ce richissime homme d'affaires disparut par une belle nuit bleu pétrole en parfait gentleman, verre de cognac à la main, sur le Titanic, le 14 avril 1912. La petite Marguerite, que feu son père avait surnommée amoureusement Peggy, n'avait alors que 14 ans. Autant dire qu'elle hérita de bonne heure, pauvre petite fille riche. De sa mère hystérique, peu de choses à part qu'elle mène sa fille à la baguette. L'adolescente Peggy déteste son visage. Laide, elle aimera le beau. Ah, ce nez affreux qu'elle se fera malencontreusement refaire ! Quel profil ingrat ! Qui voudrait d'elle ? Un drôle de personnage, le noceur Laurence Vail, né d'une mère américaine et d'un père américano-breton, fait irruption dans sa vie. C'est un bel alcoolique écrivain, peintre dépressif du dimanche. Il passe son temps entre les deux continents. Orgies à répétition À cette époque, Paris est une fête non-stop, la capitale intellectuelle du monde. Les modes, comme les couples, s'y font et se défont. Elle se marie, part en guise de voyage de noces pour Capri où elle fait la connaissance de la Divine Marquise, Luisa Casati, fille d'un industriel milanais, femme d'un grand nom de la noblesse italienne et maîtresse de l'écrivain Gabriele D'Annunzio. Luisa Casati est la propriétaire du palais Venier dei Leoni à Venise, inachevé depuis 1749, et qui deviendra, trente ans après, la propriété de Peggy et abritera son célèbre musée. Peggy tombe enceinte comme on tombe de sa chaise : toute étonnée. Accouche en mai 1923 à Londres (c'est un garçon, Sindbad), revient à Paris. Elle s'achète des robes de Paul ­Poiret, Man Ray la prend en photo, elle croise Marcel Duchamp, fréquente dadaïstes et surréalistes, se fatigue des orgies à répétition. Retombe enceinte d'une fille qui naît le 17 août 1925, Pegeen Jezebel, et tombe sous le charme érotique de la sage-femme. Son mari Laurence s'enfonce inexorablement dans les ténèbres de l'alcool et la petite famille s'installe à Pramousquier, dans le sud de la France. Les célébrités et les animaux traversent la propriété, et l'écrivain Samuel Beckett, « cet intellectuel desséché » comme elle le qualifiera, furtivement sa vie. Nous sommes en 1937, à Paris. Lors d'un dîner avec les Joyce, elle ne cesse de l'observer. Elle fut amoureuse treize mois et lui « dix minutes », avouera-t-elle. Soumise sentimentalement et sexuellement à l'Irlandais taiseux, elle s'en lasse lorsqu'elle rencontre le peintre Yves Tanguy qui veut l'épouser mais c'est à Max Ernst qu'elle dira « oui », en 1942, après l'avoir aidé à fuir l'Europe en guerre pour New York. Une relation éclair autant que chaotique. Extravagante jusqu'au bout de ses ongles, on lui reconnaît un goût visionnaire très sûr. Rien de ce qui se fait à son époque ne lui échappe : elle se glorifie d'avoir découvert le peintre Pollock. Après guerre, elle n'a plus que deux idées en tête : satisfaire sa libido bisexuelle et s'occuper de son musée à Venise, au bord du Grand Canal. La bonne société de la sérénissime voit d'un mauvais œil l'arrivée de Peggy que l'on considère comme une nymphomane décadente. Trois ans après avoir pris soin de faire don de son palais et de ses collections à la fondation Salomon R. Guggenheim, NY, Peggy Guggenheim décède à Venise âgée de 81 ans, en cette ville qui s'enfonce, tel le Titanic dans la mer, comme un dernier clin d'œil à Ben, son père. Ses cendres sont enterrées parmi ses « beloved babies », ses chiens-chiens, qui furent ses vrais amants. C'est touchant, en fait. «Peggy Guggenheim, un fantasme d'éternité», de Véronique Chalmet, Payot, 272 p., 20 €.

Edie Sedgwick, trajectoire d'une Factory Girl

Fine comme l’aiguille d’une seringue, excentrique et belle comme ses amis de la Factory, Edie Sedgwick, égérie de Warhol et figure des nuits new-yorkaises, a marqué les sixties de ses débordements. Une vie brûlée par la drogue, le fric, le sexe et les électrochocs. Jusqu’à sa mort, à 28 ans. A découvrir dans une impressionnante biographie.
Créé le
03 avril 2009
- par
Nelly Kaprièlan
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Femme fatale du Velvet Underground, c’est elle. Just Like a Woman de Bob Dylan, c’est elle encore. Héroïne pop, Edie Sedgwick a traversé les sixties gavée d’amphétamines, inspiré Warhol, marqué la Factory et tout simplement son temps en météorite anorexique, morte d’une surdose de barbituriques à 28 ans, en 1971. Celle qui a rencontré le king albinos de New York en 1965 devient vite sa “superstar”, égérie de ses films (Vinyl, Kitchen, Beauty # 2…) vite initiée aux drogues douces et dures comme tous ceux qui pénètrent à cette époque à la Factory.

 

Elle se coupe les cheveux, les teint en platine argenté, comme Andy, porte comme lui des brassières de marin sur sa maigreur de fille qui ne veut pas grandir, et se retrouve bien souvent tard dans la nuit en tête à tête avec lui à discuter gentiment autour d’un hamburger pendant qu’autour d’eux les autres partouzent allègrement. Edie et Andy seront inséparables pendant un an, déclenchant des émeutes partout où ils passeront, comme deux frères jumeaux glam. Magiques. Comme en témoigne Truman Capote : “Si Andy avait pu être une femme, il aurait voulu être Edie : voilà pourquoi il s’identifia à elle, tel Pygmalion. (…) En somme, il aurait aimé être n’importe qui, excepté Andy Warhol.”

 

Entreprise en 1972, un an après la mort d’Edie Sedgwick, l’impressionnante biographie (rééditée ces jours-ci) que lui consacre Jean Stein, rédactrice à The Paris Review, Esquire, Grand Street…, a nécessité dix ans de travail pour rencontrer 250 protagonistes de la vie d’Edie comme de l’époque, puis monter avec l’aide de George Plimpton ces fragments d’interviews à la manière d’un cut up – et on y croise tout le monde, Gerard Malanga, Allen Ginsberg, Paul America, Paul Morrissey, Gore Vidal, Diana Vreeland, Leo Castelli, Jasper Johns, Ondine, Viva, Roy Lichtenstein, Norman Mailer et bien sûr Warhol.

 

Ce qui est génial, c’est que l’icône pop y est partout et nulle part, absente de sa propre bio et seulement restituée en morceaux par les mots des autres, tel un contenant vide seulement rempli par la projection de tous ceux qui l’auront croisée. Fille-fantôme, fillefantasme. Star pop par excellence, c’est-àdire concept warholien vivant : une artiste sans oeuvre, qui n’était star que de sa propre vie, actrice d’ellemême, rejouant jusqu’à l’écoeurement son propre rôle d’égérie excentrique et glamour.

 

Car Edie Sedgwick, c’est d’abord un style : elle mise tout sur ses jambes, qu’elle a fait remodeler en institut, et traverse la décennie en collants noirs opaques, qu’elle ne porte qu’avec un mini T-shirt et des talons aiguilles, des capes en zibeline ou en plumes d’autruche, et des capelines géantes. Patti Smith, pas encore musicienne, l’avait aperçue sur une photo dans Vogue, et alors encore au fin fond du New Jersey, elle se souvient de l’impact de cette image : “J’ai été tellement frappée que j’ai vraiment eu le sentiment d’avoir découvert quelque chose, et quelque chose qui pour moi était tout… Parfaitement branchée, Edie irradiait l’intelligence et l’énergie.”

 

Et plus loin, alors qu’elle la croisera dans une boîte avec Warhol et sa clique : “Ils étaient tous ultra maigres, tout en angles, en coudes, en genoux et en boucles d’oreille. Il n’était alors même pas question pour moi de vouloir être des leurs. J’étais simplement heureuse qu’ils existent, et heureuse de pouvoir les voir.”

 

Pourtant, le portrait que dessine d’Edie le livre de Jean Stein est moins celui d’une superstar warholienne que celui d’une héroïne fitzgeraldienne, la dernière peutêtre, fonçant comme un bolide dans le mur d’une tragédie américaine. Sa vie commence comme un drame de Douglas Sirk, de Vincente Minnelli ou d’Elia Kazan, dans une grande famille américaine de Santa Barbara, en Californie, richissime grâce au pétrole et qui ne lésine pas sur le bourbon. Le malheur des huit enfants Sedgwick, c’est d’avoir un père sublime et tyrannique, qui embrasse d’autres femmes sous les yeux de la sienne, effacée. Jeune fille, Edie va perdre à cause de ce père deux de ses frères : Minty, qui se pend à 26 ans en HP, après avoir été violemment rejeté par son père parce qu’il est homosexuel ; et Bobby, suicidaire, qui se tue en moto. Edie, ado, est devenue anorexique, se faisant vomir après chaque repas. “Quand elle était soûle, elle commençait à en parler de façon très directe, comme si l’admiration qu’elle lui portait (à son père – ndlr) lui faisait violence, à elle-même, une violence qui tenait un peu du viol qu’elle ressentait peut-être sur le plan psychologique.” Après ces drames, débarquée à New York à 20 ans, elle est prête pour se perdre.

 

Elle claque des sommes folles, invite ses amis à dîner au Ritz, se paie un manteau en léopard et ne se déplace qu’en limousine avec chauffeur – et toute sa vie, les parasites, de plus en plus nombreux, lui piqueront son fric. Au faîte de sa gloire, quand des producteurs d’Hollywood s’intéressent à elle, elle les envoie au diable parce qu’elle les trouve “trop cons” et préfère traîner avec ses copains à Manhattan. Elle se lève tard, se gave d’amphètes, dépense des milliers de dollars en make-up et passe des heures à se farder les yeux, se rend à la Factory, se fait piquer, sort toute la nuit… Et le livre de Jean Stein prend peu à peu des allures d’enfer selon Jérôme Bosch : des séances de piquouzes chez le très louche Dr Mercer à la baise sauvage pendant des heures sous acide avec n’importe qui, en passant par des orgies qui durent plusieurs jours, c’est toute une époque que saisit et restitue comme en live, et jusqu’à l’effroi, ce livre édifiant.

 

Deux fois, Edie Sedgwick, trop stone, mettra le feu à son appartement (notamment celui qu’elle occupe au Chelsea Hotel), et les séjours en HP, jusqu’aux dizaines de séances d’électrochocs, vont se multiplier dans un tourbillon de plus en plus frénétique. Elle essaie un temps d’être mannequin pour Vogue, mais l’institution de la mode US ne veut pas s’associer à l’image d’une camée.

 

Entre-temps, Edie et Andy ont rompu – il ira même, par cruauté, jusqu’à remplacer certaines de ses scènes dans The Chelsea Girls par celles tournées avec Nico. C’est vrai qu’elle l’a plaqué pour s’enfuir avec Bob Dylan, qui promettait de la faire tourner avec lui, jusqu’au moment où Warhol, pure cruauté aussi, lui apprend que Dylan s’est marié avec une autre en secret quelques mois auparavant.

 

De ce portrait d’Edie Sedgwick, Andy Warhol ne sort pas grandi, et c’est le poète Gregory Corso qui en parle le mieux : “J’ai fini par dire à Warhol ce que je pensais de la façon dont il s’était comporté avec Edie. On était au Max’s Kansas City, lui assis tout seul, et moi avec Allen Ginsberg. Et je lui ai sorti : “Tu pompes les gens, tu comprends. Tu prends ces gamines, tu en fais des superstars, et puis tu passes à autre chose et tu les laisses tomber… littéralement, comme ça.”

 

A force de tomber, la gamine est retournée en Californie, vivant moitié en clinique, gavée de médicaments et continuant à s’y piquer, moitié avec une communauté de Hells Angels. Elle finit par épouser le seul homme qui lui résiste, un certain Michael Post, de huit ans son cadet, qui a décidé de la sauver. Trop tard : six mois après leur mariage, il la retrouve morte au petit matin dans leur lit. Andy Warhol, apprenant la mort de sa superstar au téléphone, ne sourcillera pas.

 

 

 

Edie de Jean Stein (Christian Bourgois éditeur), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvie Durastanti, préface de Norman Mailer, 452 pages, 20 €
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Le "New York Times" : debout dans la tourmente
LE MONDE | 02.03.09 | 15h22  •  Mis à jour le 02.03.09 | 19h40
NEW YORK ENVOYÉE SPÉCIALE

hapeau bas ! Oui, "Chapeau bas !", ont dû murmurer des milliers de lecteurs et fins observateurs du New York Times, en découvrant, le 16 février, le long article que Marc Lacey, correspondant du journal à Mexico, consacrait à l'investisseur venu en décembre 2008 à la rescousse de leur quotidien. Assorti de deux grandes photos, dont une très peu flatteuse, et démarrant à la "une" du cahier "Business", le portrait de Carlos Slim, "un milliardaire du Mexique qui inspire à la fois louange et inquiétude", représentait au fond la quintessence du journalisme estampillé New York Times.

Enquête fouillée, anecdotes cinglantes, distance, style, humour... Marc Lacey précisait que Carlos Slim avait refusé de lui accorder une interview et n'omettait rien de son écrasante influence dans l'univers des médias, son aversion pour les enquêtes sur son compte, son armée d'avocats chargée de déjouer les lois antitrust, son manque de charisme, ni bien sûr son récent investissement dans... le New York Times. 250 millions de dollars (192 millions d'euros) qui confèrent au magnat, outre le prestige d'un lien avec une institution mondialement réputée, des bons de souscription lui permettant, s'il le souhaite, de porter à 17 % la part de 6,9 % qu'il possède déjà dans le capital de la société et qui, toujours selon le quotidien, lui a déjà fait perdre "des dizaines de millions".

Un article équilibré mais critique, donc, qui n'a pu que déplaire à l'intéressé. "Un portrait dans la plus pure tradition du New York Times et parfaitement nécessaire", affirme Alex Jones, ancien journaliste au quotidien new-yorkais et auteur, en 1999, d'un livre de référence sur le sujet - The Trust : The Private and Powerful Family Behind The New York Times. Le message sous-jacent, selon lui, était clair : "Le statut d'investisseur de M. Slim n'implique aucun traitement de faveur. L'intérêt économique du journal ne doit en aucune façon affecter la totale indépendance de sa rédaction." Mais qui, sérieusement, en doutait ?

Dans la grande tourmente qui secoue toute la presse américaine, le New York Times, créé en 1851, reste plus que jamais un étendard, voire une boussole pour journalistes désorientés. Sa constance rassure les amoureux des journaux, consternés d'apprendre chaque jour fermetures, mises en vente ou en liquidation de publications locales, à Baltimore, Denver, Seattle, Chicago, Minneapolis ou Hartford - l'un des derniers quotidiens menacés d'extinction étant le San Francisco Chronicle, qui a perdu 50 millions de dollars en 2008. Le maintien des effectifs de sa rédaction (environ 1 300 personnes) détonne dans un secteur qui a perdu plus de 20 000 emplois en 2008, des milliers d'autres devant disparaître dans les prochains mois.

Blogs et séminaires tiennent des comptabilités affolantes, évoquent des rédactions saignées à blanc et contraintes de déserter de nombreux fronts de l'information, de renoncer aux correspondants à l'étranger, de fermer leur bureau de Washington, l'exemple le plus criant étant le Los Angeles Times, vidé de la moitié de ses journalistes.

Paniqués, ils envahissent le Web de témoignages et de questions sur l'avenir de leur métier et, au-delà, de la démocratie : si plusieurs grandes villes américaines n'ont plus un seul journal local, qui couvrira les informations liées à la police, la justice, les écoles, les fraudes et le système municipal ? Si les grandes rédactions sont fragilisées, qui couvrira l'Irak, l'Afghanistan, les désastres de la crise dans le monde et les débats de Washington ?

"Qui ? Le New York Times !, sourit Bill Grueskin, ancien rédacteur en chef du Wall Street Journal et aujourd'hui l'un des directeurs de l'école de journalisme de l'université Columbia. Malgré les circonstances, il refuse le moindre sacrifice à sa quête d'excellence et d'intégrité." Les aménagements de sa couverture ? "Infimes, comme son plan d'incitation aux départs de l'an passé. A l'heure de la débâcle, il persiste à miser sur son énorme rédaction, ses correspondants, son expertise. Il continue de vouloir couvrir la planète, raconter la société, la culture, les livres. C'est une résistance admirable !"

"Fascinant !, reconnaît Barney Calame, l'ancien médiateur du quotidien. Cette volonté, malgré ses dettes et la récession, de ne pas amputer le budget annuel de plus de 200 millions de dollars consacré à l'information est unique. Ils ne céderont jamais sur la qualité du journalisme. Ils continuent même de recruter, dès qu'une plume talentueuse s'avère disponible !" Le journaliste David Carr confirme, conscient que cette confiance dans la valeur de ses employés lance un défi à la rédaction, l'incitant à se dépasser, innover, enrichir le site Web - "Travailler au Times relève plus de la religion que d'un emploi !" Une énigme ? Non. La "résistance" ne surprend guère ceux qui savent l'attachement historique des propriétaires - la famille Sulzberger - à l'excellence et au rayonnement international de leur journal. "Il serait naïf de croire que la chute de leurs revenus leur est indifférente, souligne Alex Jones. Mais leur engagement dans l'aventure journalistique est total, de même que la solidarité de toute la famille à l'égard d'Arthur, aujourd'hui en charge du journal. Contrairement à d'autres familles (les Bancroft ont vendu le Wall Street Journal à Ruppert Murdoch en 2007), ils ne flancheront pas."

A preuve, le 19 février, le conseil d'administration du groupe a suspendu le paiement de dividendes à ses actionnaires afin d'économiser 34,5 millions de dollars. Une mesure inédite, qui complète d'autres sacrifices récents. En 2008, les revenus publicitaires ont fondu de 14,2 %, et le total des dettes de la compagnie a atteint 1,1 milliard de dollars. Une partie du magnifique immeuble construit à Manhattan par Renzo Piano (600 millions de dollars) et dans lequel vient d'emménager le journal va être revendue en crédit-bail, et la participation de 17,8 % du groupe dans une société actionnaire des Boston Red Stock, l'une des principales équipes de base-ball, devrait être cédée.

"Voilà qui, avec le prêt de Slim, donnera un peu de répit au journal, souhaite Richard Pérez-Pena, le chroniqueur média. Le New York Times (qui possède aussi le Boston Globe, en déficit) reste convaincu que les coupes pratiquées dans les autres rédactions porteront un coup fatal aux journaux, les annonceurs n'ayant plus de raison d'investir dans un produit dénaturé. Restent les incertitudes liées à l'ampleur de la crise et celles liées à la publicité sur le Net."

C'était là le pari : investir dans un site Internet promis à grande fréquentation, destiné à prendre peu à peu la relève du papier et accueillir de plus en plus de publicité. Mais la logique Internet n'est pas celle du papier ; la publicité sur le Web, longtemps en expansion, semble marquer le pas. Malgré 20 millions de visiteurs uniques chaque mois, le site Internet du NYT (entièrement gratuit depuis l'abandon d'une expérience d'abonnement partiel tentée de 2005 à 2007) ne génère que 12 % des revenus de la compagnie. Chaque lecteur "papier" rapporte infiniment plus qu'un visiteur du Web.

D'abord, explique Ken Doctor, spécialiste des médias, "la publicité est cannibalisée par les moteurs de recherche comme Yahoo! et Google". Ensuite, le temps passé sur le site est très inférieur à celui consacré à la lecture de l'édition papier. Tout le monde se souvient d'Arthur Sulzberger se proclamant, il y a une dizaine d'années, "platform agnostic", c'est-à-dire indifférent au support sur lequel pouvait être diffusé le journal, fût-ce par "micro-ondes". Un pôle recherche et développement recruta de brillants ingénieurs ainsi qu'un drôle de phénomène dont la carte de visite annonçait "futuriste en résidence" et dont la mission était de projeter le journal cinq à huit ans à l'avance.

"C'est fou ce que le Times était précurseur dans sa volonté de modeler la technologie et non l'inverse, se souvient Michael Rogers. On a converti et formé les volontaires de la rédaction aux techniques multimédia et l'on a réussi ce qu'il y a de plus délicat dans les journaux : l'intégration harmonieuse des rédactions Web et papier." Le nouvel immeuble a réalisé le miracle. Un "comité de réinvention de la rédaction" travaille à adapter équipes et méthodes de travail pour satisfaire aux exigences du Web et de l'édition papier. En respectant éthique et standards traditionnels, souci primordial du nouveau médiateur.

Seulement voilà : si le papier, comme le pense Dan Okrent, ancien médiateur du NYT, est condamné à disparaître, qui financera les rédactions, les bureaux, les talents, les enquêtes, les voyages ? La publicité ? Jamais, disent les experts. Un NYT sur le Web ne financerait que 20 % de sa rédaction. Les lecteurs ? Allons donc ! Ils ont intégré depuis longtemps que le Net est gratuit. Alors ? Alors personne ne sait. Et c'est vertigineux.

Dan Okrent hurle qu'ouvrir à tous vents un site aussi sophistiqué et coûteux que celui du New York Times relève du suicide. Dan Gillmor, professeur de journalisme et grand gourou du Web, constate que le modèle économique traditionnel est dans une impasse et conjure ses étudiants de mettre leur créativité et leur énergie en ébullition : "A vous de jouer ! Vous êtes nés avec le Web. La solution ne peut venir que de vous."

C'est de Rogers le "futuriste" que vient finalement la surprise. "Souple, recyclable, transportable et ne consommant pas d'électricité... On n'est pas prêt, croyez-moi, d'abandonner le papier ! Je lui prédis longue vie !"

Annick Cojean
Article paru dans l'édition du 03.03.09

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Gualdeloupe : ces vérités
qui dérangent
Véronique Grousset
20/02/2009 | Mise à jour : 17:05 | Ajouter à ma sélection
Cocotiers et pneus enflammés, véhicules renversés, parpaings : depuis lundi dernier, les barrages érigés par les militants du LKP se sont multipliés pour couper les routes de Guadeloupe.
Cocotiers et pneus enflammés, véhicules renversés, parpaings : depuis lundi dernier, les barrages érigés par les militants du LKP se sont multipliés pour couper les routes de Guadeloupe. Crédits photo : (Sipa Press)

Après un mois de conflit, marqué par la violence et les surenchères des manifestants, la tonalité désormais raciale et politique du discours de leur leader, Elie Domota, commence à inquiéter les Guadeloupéens.

Un premier mort. Par balle. Dans la nuit de mardi à mercredi, un syndicaliste d'une cinquantaine d'années, Jacques Bino, a été mortellement touché au volant de sa voiture alors qu'il s'approchait d'un barrage tenu par des jeunes dans la cité Henri-IV, une zone sensible de Pointe-à-Pitre. Et trois policiers escortant les pompiers venus le secourir ont également été blessés, par des plombs provenant «vraisemblablement d'une arme de chasse». Après quatre semaines de conflit, la Guadeloupe basculait dans le drame.

Lundi matin, tout était encore à peu près calme. A part le fait, naturellement, qu'on ne pouvait plus du tout circuler dans l'île. Peu avant l'aube, les troupes du LKP (Liyannaj kont pwofitasyon - Collectif contre l'exploitation) avaient barré la plupart des routes. Pas seulement neuf d'entre elles, comme il a été indiqué, mais absolument tous les accès (rocades ou venelles) qu'il leur plaisait d'interdire : rien que dans une petite ville comme Le Gosier, nous avons compté six barrages, dont deux en feu.

Presque tous étaient environnés de débris de pare-brise et d'effets personnels (sacoches, photos, livres, chaussures...) éparpillés sur le bitume, qui témoignaient de la violence avec laquelle certains conducteurs avaient dû être « convaincus » du bien-fondé des thèses du LKP.

Cette organisation très bien réglée, de la part d'un collectif regroupant quelque 43 organisations syndicales ou culturelles dont la création ne date pourtant que d'un mois, apparaît sans faille, car copiée sur celle des comités de surveillance révolutionnaires cubains : au moins un groupe par commune, sinon par quartier, composé de militants connaissant parfaitement leur voisinage, ce qui leur permet de bloquer n'importe quelle route ou hôtel (avec des pneus, des parpaings arrachés aux trottoirs, un cocotier ou un véhicule renversé) sur un simple coup de téléphone, même en ne disposant que d'une vingtaine de volontaires, gamins de 12 ans compris.

Echauffés pendant des heures à écouter leurs meneurs

Les gendarmes ne pouvaient évidemment pas laisser faire, et les manifestants n'attendaient que cela. Certains l'ont joué « pacifiste », en levant bien haut les mains devant les caméras, pendant que, à l'arrière-plan, les autres continuaient à balancer sur les forces de l'ordre tout ce qui leur tombait sous la main : des pierres, le plus souvent, et jamais choisies parmi les plus légères. Une cinquantaine d'entre eux ont été interpellés, puis relâchés avant la nuit. Ce qui leur a permis de regagner très vite le palais de la Mutualité de Pointe-à-Pitre, où les militants et les sympathisants du LKP se retrouvent tous les soirs, depuis un mois, pour écouter leur leader Elie Domota (voir encadré) les haranguer, ou pour danser, chanter, dîner d'un colombo de poisson cuisiné sur place, et recevoir leurs consignes pour le lendemain.

Après avoir gagné Pointe-à-Pitre en Zodiac depuis Le Gosier, avec une poignée de touristes qui n'avaient pas d'autre solution pour tenter d'attraper leur avion, nous en avons vu arriver quelques-uns, tous accueillis en héros, et très pressés d'y retourner. Trois heures après la tombée de la nuit, vers 20 h 30, les choses sérieuses commençaient : brutalement plongés dans l'obscurité totale par une panne de courant généralisée, les coteaux du Gosier résonnaient de galopades et de cris, rompus de temps à autre par une détonation sourde, tandis qu'un hélicoptère ne cessait de tourner en tentant d'éclairer les recoins du faisceau de son projecteur. Au cœur de Pointe-à-Pitre, c'était pire : échauffés par des heures passées à écouter leurs meneurs répéter leur indignation face à la «violence arbitraire» dont ils se prétendaient victimes, les casseurs se déchaînaient. Pillages, incendies, affrontements directs avec les forces de l'ordre, gaz lacrymogènes, grenades assourdissantes. Et nouveaux barrages dans de nombreuses communes de l'île - sachant que la plupart de ceux érigés la veille n'avaient jamais été démantelés.

Le matin du mardi, on pouvait parler sans exagérer de climat insurrectionnel. L'aéroport, qui avait résisté jusque-là aux nombreuses tentatives de blocage des grévistes, était fermé.

Les touristes, regroupés dans les hôtels encore ouverts (la plupart du temps sans télévision, sans service de chambre, sans eau chaude et sans aucune possibilité d'en sortir), étaient exaspérés, parfois même paniqués. Elie Domota avait enfin obtenu ce qu'il désirait.

Dès la nuit du vendredi 13 février, lorsqu'il nous reçoit, il ne cache déjà plus, en effet, que les 200 euros d'augmentation pour tous les salaires inférieurs à 1,4 fois le smic - ce fameux « point » qui fait officiellement blocage et dont «les médias nationaux font tant de cas» - ne sont pas sa priorité. Tout en estimant qu'aucune de ses 131 revendications n'a été satisfaite, il ne nous parle alors que de sa colère contre ce qui se passe en Guadeloupe, du point de vue racial, économique et culturel. «Ce que nous voulons, c'est que la France cesse de nous mépriser et nous fasse enfin confiance en rétablissant les droits légitimes des Noirs en tant que peuple majoritaire sur cette île», nous dit-il en insistant sur l'urgence d'un «rétablissement aussi rapide que possible d'un meilleur équilibre sociologique, professionnel et économique entre les différentes composantes, dont les Blancs, bien entendu- personne ne dit qu'ils ne sont pas Guadeloupéens - de la société guadeloupéenne». Les mots « indépendance » (honni par l'immense majorité des électeurs d'outre-mer) ou « révolution » (Haïti est très proche, et ne fait pas vraiment rêver) ne sont évidemment pas prononcés. Mais l'expression «libre droit des peuples à disposer d'eux-mêmes», si.

Un discours foncièrement politique, qui présente l'incontestable avantage de permettre à Elie Domota de sortir la tête haute de ce conflit, en s'assurant le soutien d'une partie non négligeable des Antillais, effectivement convaincus d'être «exploités et méprisés», non seulement par les Blancs en général, mais aussi par l'Etat français. Il est en effet sidérant de constater que beaucoup d'entre eux croient sincèrement qu'ils rapportent davantage à la métropole («en impôts, en taxes, et en consommation des surplus de l'Union européenne», ainsi que le proclame Elie Domota) qu'ils ne lui coûtent. Et qu'ils sont en revanche très peu nombreux à réaliser que les prix baisseraient d'eux-mêmes si les fonctionnaires (presque tous les militants du LKP le sont ; Elie Domota étant lui-même directeur-adjoint de l'ANPE) n'étaient pas payés 40 % de plus en Guadeloupe qu'en métropole. Ou si les élus des Antilles cessaient de défendre la défiscalisation, conçue au départ pour augmenter le nombre de logements, mais qui n'a fait que renchérir la valeur des terrains et le coût des travaux.

Le paiement des jours de grève est bien sûr exigé

Mais, en favorisant les émeutes, son unique carte vu la fin de non-recevoir qu'il n'a cessé d'opposer au secrétaire d'Etat Yves Jégo comme aux élus de l'île, Elie Domota fait un pari des plus risqués. Car les Guadeloupéens ont commencé de le lâcher et de s'en méfier depuis au moins trois semaines, dès qu'il est devenu évident que le combat du LKP n'était pas dirigé uniquement «contre la vie chère». La fermeture des stations-service et des commerces, l'impossibilité d'envoyer leurs enfants à l'école, les barrages et les menaces auxquels ils se heurtent sans arrêt lorsqu'ils tentent de se rendre à pied à leur travail, la peur qu'ils ont de perdre leur emploi (une angoisse qui n'épargne que les militants fonctionnaires du LKP, et d'autant plus que leurs dirigeants syndicaux ont d'ores et déjà prévenu que, «bien entendu», ils exigeraient le paiement des jours de grève), les exactions contre les rares commerçants qui refusent de s'incliner face aux intimidations dont ils sont quotidiennement victimes, l'exode des touristes (30 % d'occupation dans les hôtels, contre 70 % en cette période de l'année en temps normal), et les dépôts de bilan en chaîne (185 pour les quatre premières semaines du conflit), les avaient déjà considérablement détourné d'un mouvement qui n'a, de toute façon, jamais été majoritaire. La tonalité désormais raciale et politique du discours de Domota n'a fait que renforcer leurs craintes. Mais maintenant, avec les pillages et les affrontements, la coupe est pleine. Dès lundi, tous les Guadeloupéens que nous avons croisés ne disaient déjà plus «les grévistes» en parlant des militants du LKP, mais «les voyous». Un glissement sémantique qui équivaut à une condamnation dans une société qui déteste la violence, et qui n'a déjà que trop subi - toujours à son détriment - celle des gros bras de l'UGTG (Union générale des travailleurs de Guadeloupe).

Des cases en tôle avec «un veau au piquet»

Jusqu'à présent, toutes les grèves menées par ce syndicat, le plus important de l'île, dirigé depuis avril dernier par Elie Domota, n'ont en effet profité qu'à ceux qui ont déjà le plus : les dockers, payés 6 000 euros net par mois, les fonctionnaires, les employés des banques, les transporteurs. Et ce, tout en renforçant à chaque fois les monopoles, privilèges, rentes de situation et autres abus du droit et de la morale qui foisonnent de toute façon sur l'île. Car, quoi qu'en dise Elie Domota, les plus pauvres n'y ont jamais rien gagné. Les plus pauvres, c'est-à-dire 40 % de la population : tous ceux qui n'ont rien à faire de 200 euros de plus, puisqu'ils ne touchent pas de salaire, ni du gel des loyers puisqu'ils vivent dans des cases en tôle avec «un veau au piquet» (revendu cinq fois son prix d'achat après un an passé à brouter l'herbe saturée d'essence du bord des routes), en donnant ce qu'on appelle ici des «kou de main» (travail au noir). Et tous ceux qui souffrent aussi le plus de cette grève, avec l'explosion des prix que pratiquent les «lolos», ces petites épiceries locales que le LKP autorise à ouvrir et à s'approvisionner, mais qui abusent souvent de la situation. Comme quoi la «pwofitasyon» n'est pas toujours du côté des mêmes... Et cela aussi, les Guadeloupéens sont bien placés pour le savoir.

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Google Street View  : vices privés et vertus publiques La création de Google Street View pose un problème de respect de l’intimité. Malgré la garantie d’anonymat, le système n’est pas parfait et se situe aux limites de la loi. par Etienne Tête, Odile Belinga tags : vie privée , Google Maps Odile Belinga •avocate, Ligue des droits de l’homme et Etienne Tête • conseiller régional, adjoint au maire de Lyon. Vices privés, vertus publiques, titre d’un film du Hongrois Miklos Jancso, peut se décliner sur bien des sujets. L’opinion impose beaucoup de probité à l’Etat. Mais le niveau de la morale s’affaisse devant l’euro ou le dollar « rois ». Les critères de Maastricht pour les budgets publics, Madoff, Kerviel, les folies de l’ingénierie financière pour la sphère privée … L’émotion populaire a été forte à l’encontre du fichier Edvige. La vidéosurveillance supporte la même controverse. Côté public, les ministres de l’Intérieur successifs, les collectivités locales, recherchent la légitimité en or ganisant des débats, des comités d’éthique et une législation appropriée. Finalement, un rapport sénatorial rendu public en décembre concède la nécessité de « mieux protéger et informer le public » et de ne pas déléguer la vidéosurveillance publique à des personnes privées. Pour mémoire, la « vidéosurveillance n’a qu’un faible impact sur la délinquance dans les espaces complexes et étendus », notamment les places et les rues. Il est préférable d’avoir la criminalité de la France, avec très peu de caméras, que la forte criminalité de la Grande-Bretagne avec beaucoup de caméras. Côté privé, les processus d’atteinte aux personnes se mettent sournoisement en place, via des entreprises commerciales. Avec éclat, l’affaire qui met en cause le dirigeant de Taser pour avoir espionné une personnalité politique importante, rappelle à tous qu’il y a des limites à ne pas franchir. La création de Google Street View pose un problème de respect de l’intimité. Après avoir fait circuler des véhicules équipés de caméras numériques, l’entreprise met en ligne des images de grandes villes de France (rues, places, habitants…). L’internaute peut se déplacer dans des quartiers « comme s’il y était ». Les images sont pour une part statiques, les individus ne bougent pas comme dans un film, et pour une autre dynamique, la succession des images permet d’identifier le déplacement des automobiles, des cyclistes ou des piétons. Certes, pour garantir une forme d’anonymat, un logiciel rend flous les visages et les plaques d’immatriculation. Mais le système n’est pas parfait. Des visages ne sont pas « floutés », c’est souvent le cas des gens de couleur. Il en est de même de certaines plaques. Un camionneur, dans un faubourg chaud, penché à sa fenêtre, s’adressant à une femme à la tenue d’une frivolité sans équivoque, et tout un chacun interprète qu’une heure de travail sera bien vite remplacée… Son patron aussi. Des tests montrent que les quidams connus sont reconnus. En réalité, un être n’est pas seulement distingué par son visage, une voiture n’est pas seulement identifiée par sa plaque. Des vêtements originaux caractérisent. Une voiture singulière peut être significative. La 2CV est devenue rare. Tout le monde ne doit pas être contraint d’exister en gris, pour vivre caché, pour vivre heureux. Le préjudice pour un citoyen n’est pas seulement d’être reconnaissable, il est également de penser qu’il peut l’être. Google oblige chaque individu à passer des heures à vérifier s’il n’est pas visible sur le site. La deuxième inquiétude provient de la dérive progressive. Après les images satellites, après les images de rues… il y aura demain des caméras permanentes, consultables sur Internet, qui permettront d’observer toutes les rues. Une vidéosurveillance de curiosité. Pourquoi la société Google fait-elle cela  ? Pour gagner de l’argent  ! Sur le plan moral, est-il légitime de porter atteinte à l’intimité des autres pour s’enrichir  ? Sur le plan juridique, le Code pénal ne réprime que l’action de fixer, enregistrer ou transmettre, sans le consentement de celle-ci, l’image d’une personne se trouvant dans un lieu privé. Le Code civil retient un principe général d’interdiction de publication, notamment commerciale, de l’image d’autrui sans son agrément, sauf l’unique exception qu’est le droit à l’information, équilibre entre deux droits fondamentaux garantis par la Convention européenne des droits de l’homme. En ce sens, Caroline de Monaco a fait juger par la cour de Strasbourg, contre l’Allemagne, que les Etats doivent garantir le respect de la vie privée entre personnes privées, et non pas seulement le respect de la vie privée par l’Etat lui-même. L’avantage commercial s’efface devant l’intérêt du respect de la vie privée. Les maires, par arrêté municipal, peuvent encore interdire toute activité de commerce sur le domaine public. L’application immédiate de la loi de 1995 sur la vidéosurveillance à la situation de Google Street View  ? Il importe peu que les images soient diffusées de manière différée par rapport à la prise de vues, ou que l’objectif soit commercial ou de surveillance… et il importe peu que le mode de transmission soit en 24 images secondes ou moins. En revanche, si l’interprétation de la loi donnée par le Conseil constitutionnel est claire, toute vidéo privée de, et sur, l’espace public est interdite, les services du ministère de l’Intérieur ont une position plus nuancée. Pourquoi la société Google risque-t-elle de violer la loi  ? Parce que son activité est borderline  ? Parce que le juge pénal sera hésitant devant une loi mal écrite  ? Tout simplement, elle sait qu’en droit français, la législation est construite au profit du plus fort contre le plus faible. Le fort peut prendre illicitement de petites sommes d’argent à des milliers de personnes, peut entraîner des milliers de petits préjudices… Comme la législation française ne reconnaît pas l’action collective, chaque victime ne peut pas s’offrir un procès… Quand bien même un courageux téméraire tenterait de saisir le juge, son gain serait illusoire par rapport aux frais de procédure  ; et sa victoire n’entamerait d’aucune manière l’immense bénéfice réalisé par l’entreprise. Le processus continue  : Google vient de lancer Latitude, qui utilise les procédés de géolo calisation des téléphones portables ou la triangulation par les antennes GSM pour repérer les utilisateurs de téléphone portable sur un plan. La fin des maris volages  ? Selon l’entreprise américaine, tout serait facultatif. Cependant, tout mécanisme « obligatoire » a commencé sa carrière dans l’optionnel. Alors, de renoncement en renoncement, le temps des poètes sera mort, l’instant furtif des bancs publics cher à Brassens révolu. Il ne restera plus qu’à rêver  : « Les secrets les plus doux sont encore plus doux lorsqu’ils restent secrets. »

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La grève de la faim d'une journaliste licenciée provoque un sentiment de malaise à "Libération"
LE MONDE | 13.02.09 | 15h42

epuis mardi 10 février midi, Florence Cousin, secrétaire de rédaction à Libération, campe dans le hall du quotidien de la rue Béranger, allongée sur un lit de camp, en grève de la faim. Agée de 47 ans et décrite comme "fragile", la journaliste a reçu une lettre de licenciement datée du 2 février, assortie d'un dossier de la direction voulant mettre en évidence ses "insuffisances professionnelles".

Les plus anciens de la maison ont l'impression de vivre un mauvais remake de 1981, lorsque Jean-Paul Cruse, délégué CGT, faisait la grève de la faim devant le bureau de Serge July pour protester contre les licenciements qui accompagnaient le lancement de "Libé 2".

Le rapprochement est d'autant plus tentant que Florence Cousin milite à la CGT. La lettre de licenciement lui a été envoyée deux semaines après la fin de la protection dont elle bénéficiait en tant qu'ex-déléguée du personnel. Beaucoup y voient un"guet-apens" tendu par la direction. Laurent Joffrin, le PDG de Libération, a en effet annoncé son intention de procéder à "huit ou neuf" départs contraints dans l'année, afin de ramener l'effectif des salariés à 200 personnes. Celui de la secrétaire de rédaction serait donc le premier de la série.

Les syndicats ont tous appelé à la grève, le SNJ (majoritaire), la CGT et SUD réunis. Mais le mot d'ordre a été rejeté à une très large majorité, jeudi 12 février : 132 voix contre, 46 pour et 8 blancs ou nuls. Pour beaucoup, ce scrutin reflète la faible popularité de la journaliste. Il traduit aussi la perte d'influence de la CGT, qui n'a recueilli que 17 % des voix aux élections de 2008.

"C'est un blanc-seing donné à Laurent Joffrin pour poursuivre les départs contraints, s'inquiète un journaliste. En choisissant de s'attaquer d'abord à Florence, la direction nous a tendu un piège. Il sera très difficile maintenant de protester contre les autres départs." Les syndicats se refusent à tout commentaire et prennent acte du vote.

Mais le climat est mauvais. "Chacun se regarde en chien de faïence et ceux qui ont voté contre le bras de fer avec la direction ne sont pas fiers de leur vote", commente un rédacteur.

La grève de la faim aggrave le malaise. Chaque jour, les salariés qui défilent dans le hall ne peuvent éviter de voir cette femme pâle aux cheveux bruns étendue sous ses couvertures, buvant de temps à autre une gorgée d'eau. Des militants de la CGT se relaient pour lui tenir compagnie la nuit. Mercredi, la journaliste a été prise de migraines et ses confrères ont appelé SOS-Médecins.

Chacun craint que Florence Cousin ne s'obstine dans son attitude, faisant de sa grève de la faim un combat contre la direction et contre la rédaction qui ne la soutient pas. La journaliste a un rapport passionnel avec le quotidien, dans lequel elle est entrée comme aide-comptable à l'âge de 23 ans. Nommée ensuite assistante au service photo, elle a suivi une formation pour devenir secrétaire de rédaction, un poste qu'elle occupe depuis septembre 2008.

Laurent Joffrin affirme qu'il est "ouvert à toute discussion""Nous allons tout faire pour trouver une solution avec Florence Cousin", insiste-t-il, tout en maintenant son refus de la réintégrer.

Mercredi, plusieurs salariés ont émis l'idée de mener une médiation, qui permettrait à chacun de sortir de ce conflit la tête haute.


Xavier Ternisien

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Sarkozy à la télévision: «une insulte aux journalistes»

MEDIA - Le SNJ-CGT ne décolère pas et des journalistes français et étrangers ne comprennent pas comment une telle émission puisse même exister...
Au lendemain de l’intervention télévisée de Nicolas Sarkozy, la presse est amère. Le syndicat français SNJ-CGT a dénoncé vendredi dans un communiqué cette interview, perçue comme une «insulte» envers la profession.

>> A lire: la revue de presse des journaux français.

«Vieille France»

Pour le SNJ-CGT, les journalistes qui ont interviewé le chef de l’Etat (David Pujadas de France 2, Laurence Ferrari de TF1, Guy Lagache de M6 et Alain Duhamel de RTL) ont «parfaitement joué leur rôle de fou du roi» car le chef de l'Etat les a «adoubés». «Dans aucun autre pays dit démocratique les politiques en responsabilité ne choisissent leurs interlocuteurs», poursuit-le communiqué.

Ce que confirment certains correspondants de journaux européens, interrogés par 20minutes.fr. «Vu d’Allemagne, ce scénario est impensable. On ne verra jamais la Chancelière Angela Merkel inviter et sélectionner des journalistes pour une interview retransmise en direct sur plusieurs grandes chaînes de télévision, assure Michael Kläsgen, correspondant économique du quotidien allemand «Süddeutsche Zeitung». La liberté de la presse suppose qu’on invite soi-même une personnalité politique si on pense que cela est nécessaire.»

«Cela fait très vieille France, limite Roumanie sous Ceausescu, renchérit Magnus Falkehed, correspondant du quotidien suédois «Aftonbladet». D’autant que Nicolas Sarkozy, qui était présent sur trois chaînes, a envahi l’espace médiatique comme si on lui devait une sorte d’allégeance.» D’où la colère du SNJ-CGT. «Interlocuteurs déférents, questions convenues et jamais dérangeantes, absence de contradiction quand le président assénait des contre-vérités. La profession de journaliste ne sort pas grandie du "show télévisé" du président de la République», écrit encore le syndicat.

Un point de vue partagé par José Maria Patiño, correspondant de la radio espagnole «Cadena Ser». «J’ai trouvé cet exercice superficiel. Quant aux journalistes, ils semblaient davantage préoccupés par leur propre image que par les questions qu’ils devaient poser à Nicolas Sarkozy, explique-t-il. C’est lui qui a mené l’interview, abordant de lui-même les sujets.»

«Fiasco journalistique»

«En étant à l’Elysée, les journalistes ne sont pas sur leur terrain et cela influence leurs questions», souligne Michael Kläsgen. Ce que confirme le présentateur David Pujadas qui, à la sortie de l'interview, évoque sa «frustration». Le SNJ-CGT dénonce une «mascarade qui va encore accroître la méfiance du public envers les journalistes». De son côté, le site Mediapart évoque un «fiasco journalistique». «Nicolas Sarkozy offrit le piteux spectacle d’un roi fainéant se repaissant laborieusement de questions approximatives mais dorées sur tranche», déclare le site. Puis, plus loin: «Sa mécanique d’autodéfense (fulminer, rebondir et surtout questionner en retour ses questionneurs pour mieux bâillonner leur agressivité) tournait à vide, puisque d’attaque il n’y avait point.» Et le site de se désoler que cette prestation apparaisse «comme un degré supplémentaire dans la déconfiture démocratique française.»

«Les journalistes ne sont pas revenus à la charge sur certains sujets importants, regrette également Magnus Falkehed qui aurait souhaité une chose: pouvoir demander à Nicolas Sarkozy "quand compte-t-il répondre à une vraie interview, dans un cadre et sur un thème choisi par les journalistes?"»

Sandrine Cochard 

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Médiatiques
Médiatiques Chaque lundi
L’ascension d’un journaliste
Par Daniel Schneidermann
QUOTIDIEN : lundi 1 septembre 2008

Comment se déroule une ascension médiatique, en République sarkozienne ? Très simplement. A ciel ouvert. Le cas de Laurence Ferrari, sa vie, son œuvre, ses traumatismes d’enfance, ayant été exploré comme il convenait par la totalité de la presse française et francophone, attardons-nous sur un autre, plus discret : celui de Claude Askolovitch, nouvel embauché du groupe Lagardère. Scénario : un journaliste (de talent) que les hasards de la carrière ont envoyé dans un hebdomadaire étiqueté à gauche ( le Nouvel Obs) s’y ennuie. Il s’y sent bloqué. Il y suit les activités de José Bové, les oscillations de Clémentine Autain, et les forums de Porto Alegre, ce qui peut lasser à la longue. Il trompe l’attente en répétant à longueur d’émissions, d’articles, de blog, que la candidate de la gauche est d’une nullité crasse ; il rédige à la chaîne des livres de discussions avec un socialiste passé à l’adversaire (Eric Besson), avec un socialiste raisonnable (Manuel Valls), avec une ministre sarkozyste (Rachida Dati), mais l’ennui persiste. C’est terrible, l’ennui.

Au début de l’été, le Destin lui sourit : il vole soudain à la radio défendre courageusement le fils du président de la République, cible d’une infâme agression antisémite, dans une chronique que personne n’avait lue, en page 19 d’un hebdomadaire satirique. Bingo ! L’affaire prend. La France s’embrase. Insultes, polémiques, pétitions. Et à la fin de l’été, abracadabra, on le retrouve dirigeant les pages politiques du Journal du dimanche (groupe Lagardère), et en charge de l’éditorial politique de la radio Europe 1 (groupe Lagardère), réussissant l’exploit d’en avoir déboulonné l’indéboulonnable Catherine Nay. Il est devenu une pièce centrale du dispositif. Venant de la gauche, il incarne l’ouverture médiatique.

Reste une inconnue - de taille. Sa Majesté a-t-elle explicitement donné consigne de faire nommer Askolovitch au firmament du groupe de son ami Arnaud Lagardère, pour service rendu à la famille ? Ou bien, dans l’état-major de Lagardère, a-t-on précédé ses désirs ? La simultanéité des deux nominations laisse irrésistiblement penser que la décision a été prise au sommet du groupe, et pas seulement dans chacun des deux médias. Le groupe en question est d’ailleurs habitué aux nominations «conseillées». L’an dernier, l’ex-patron Elkabbach avait déjà consulté Sarkozy sur la nomination du chef du service politique. Et puis, qu’importe ? Qu’on ait cédé aux désirs du prince ou qu’on les ait précédés, le résultat est le même : l’accession de la personne adéquate au poste qui l’attendait.

Et voilà le sarkozysme, après un an de règne, doté de son Commynes radiophonique, tout frais transfuge de chez le Téméraire. La première semaine est éblouissante. Ah, pouvoir enfin célébrer le nouveau-Sarkozy-entré-dans-ses-habits-de-président-grâce-aux-dix-morts-de l’embuscade (lundi), et le Stratège-Génial-qui-a-embarrassé-le-PS grâce-au-financement-du-RSA-par-une-taxe-sur-le-capital (mercredi). Ah, stigmatiser la ringardise dessocialistes restés socialistes (mardi), et pointer le dérèglement de leur logiciel (vendredi). Certes, il ne faut pas oublier de critiquer, on est un journaliste indépendant : on épingle donc rudement la ministre des Sports, de s’être laissée porter sur les épaules des athlètes français, de retour de Pékin. Pas digne de vos fonctions, Madame la ministre ! Diantre. L’Excellence ne s’en relèvera pas.

Reste, au-delà du cas particulier, la question centrale. Quelle est l’efficacité de cette injection matinale de sarkozysme, à l’heure du café et du jus d’orange ? Il ne faut pas la sous-estimer. L’heure matinale désarme les vigilances. Dans le ronronnement du presse-agrume, dans le doux glou glou de la cafetière, l’oreille s’accroche aux morceaux qui surnagent, ringard, brillant, bug, bravo, etc. Le cerveau est disponible aux «en hausse» et «en baisse» auxquels se réduit, finalement, l’exercice. Il aura, pour la journée, sa dose de gentils et des méchants. Il n’en demande parfois pas davantage.

Mais tout n’est pas noir dans l’opération. Avantage connexe (il faut bien se consoler) : on aura désormais accès chaque matin à un condensé de la rumeur de la Cour. Les socialistes sont ringards (sauf les ralliés, ou les ralliables à Sarkozy), Sarkozy est moderne, les talibans sont des nazis, Obama est bien plus moderne que les socialistes français, Sarkozy est habile, les nazis étaient des talibans qui s’ignoraient, la guerre d’Afghanistan est dure mais nécessaire, Sarkozy est courageux, etc. Cela évitera de lire, ou d’écouter, beaucoup d’autres journaux ou émissions.

CHAT • Mardi 2 septembre, à 15 heures, dialoguez avec Daniel Schneidermann, vous pouvez poser vos questions dès maintenant en cliquant ici.


http://www.liberation.fr/rebonds/chroniques/mediatiques/348422.FR.php
© Libération

(national-hebdo),

"C'est toi le nouveau surveillant? Tu vas souffrir!"

Par Victor Bouleirbagh | Surveillant au collège | 26/05/2008 | 19H07 (sur rue 89),

Quand le train marque l’arrêt, mieux vaut ne pas s’attarder sur le quai, ni même dans le centre commercial qui le surplombe. Le bruit court que cette gare compte parmi les moins sûres du réseau francilien. En sortant, suivre la rue sur 200 mètres. S’engager dans cette "zone urbaine sensible" notoire, longer les barres d’immeubles jusqu’au rond-point. A gauche, l’herbe perce à travers une esplanade bitumée. Quelques bornes allongées là désignent une voie sans issue, barrée par une haute grille blanche. Bienvenue dans ce collège classé "zone d’éducation prioritaire" et "zone violence".

"C’est toi le nouveau surveillant? Ah la la… Tu vas souffrir!"

Les hôtes de marque se distinguent par la qualité de l'accueil qui leur est réservé. Je n’ai pas été déçu. Tous m’ont promis l’enfer: les enfants avec un sourire carnassier, les adultes avec un rictus désabusé et un regard entendu. Pour le reste, un surveillant se forme sur le tas.

A l’heure du repas, je rencontre Coca, plutôt grande et solide pour ses 13 ans. Coca est de ces filles qui, pour se faire respecter, jouent au "bonhomme". Il faut la voir, à la cantine, deux fourchettes coincées entre les doigts de sa main droite, dévorer sans pudeur sa double ration de cordon bleu puis, sortie de table, lâcher sans prévenir des rots d’anthologie. Une fois rassasiée, elle s’en va distribuer claques, coups et injures. Je l’interpelle:

"- Pourquoi tu frappes les autres? Qu’est-ce que ça t’apporte?
- Ben… du plaisir!"

Inlassable adepte de la jouissance sans entrave, elle distribue encore des beignes deux heures plus tard, lorsque je la retrouve en salle de travail. Ses coups et ses cris empêchent sa voisine de se concentrer sur son cours de biologie. Je m’approche, mais ma présence ne la trouble pas. Elle assène encore une gifle à son voisin de devant.

"Coca! La prochaine fois, je te mets une heure de colle!"

Elle claque un aller-retour main gauche au même garçon:

"- File-moi ton carnet!
- Je l’ai pas.
- Et comment t’as fait pour rentrer dans le collège?
- Ben, j’me suis faufilée, t’as vu…
- On va aller voir ta CPE, alors. Tu es dans quelle classe?
- Non, non, attends, steuplaît, monsieur…"

Elle se saisit du livre de sa voisine:

"Regarde, j’étais en train de travailler ça."

"Ça", c’est la reproduction humaine. Je m’empare d’une feuille blanche, la lui plante sous les yeux et lui intime de la remplir:

"Tiens. Maintenant tu vas m’expliquer comment on fait les bébés. Tu t’arrêtes en bas de la page et pas avant. T’as jusqu’à la fin de l’heure et je veux plus t’entendre, c’est clair?"

Une demi-heure plus tard, je récupère le chef-d’œuvre que voici (orthographe et ponctuation d’origine):

"Un jour, Polo a la barre sur Aminata et Natacha et lui demande un RDV. Il leurs dit : slt je vous invites au Grec ensuite il dit : g envie de vou taro. Natacha dit directement : quand tout de suite ou après et Aminata dit moi jsui libre 24h/24 7j/7 après Natacha et Aminata se dispute pour savoir qui va taro avec lui en 1er. Polo atend pendant ce temps Natacha et Aminata se tape après Polo dit : si on fesait une party à 3 ou 4 avec mon pote Adama. Après il baise de 13H à 00H00 ensuite pose jusqu’à 05H00."

Au moins, pendant qu’elle écrivait, elle n’a frappé personne.