24 mars 2009 dans Musique | Lien permanent
Françoiz Breut over all
article écrit par Laurent, le 25 octobre 2005
C’est une très sympathique Françoiz Breut, petit bout de femme, que je rencontre au PP’s Café, à Bruxelles, vers midi, alors qu’elle répète pour son concert prévu pour le soir. Très vite, au gré de la discussion, on se rend vite compte que cette expatriée aime assouvir ses mille et un désirs divers, voire contradictoires, en faisant tout mais jamais n’importe quoi. Comme après un bon film, on sort de cet entretien avec des idées plein la tête, et, surtout, le souvenir d’une passionnée très humaine.
Oui, ce dernier point est peut-être le plus frappant : Françoiz Breut ne se cache pas, elle se livre brut, toujours et tout le temps, avec une franchise à tous égards exemplaire, même si cela s’accompagne parfois des imperfections dont nous sommes tous porteurs. Surtout et sur tout.
Pinkushion : Ton dernier disque, Une saison volée, a-t-il été accueilli comme tu l’espérais ?
Euh oui, enfin, oui, oui, je pense que j’ai eu de bonnes critiques. Après, par rapport à la radio et à la diffusion, vu que c’est par là que ça passe et que je ne chante pas à la télé, que je n’ai pas de site, ni de clip, vu que ça coûte très très cher... De plus, au moment où mon disque est sorti, France Inter était en grève, donc il y a eu plein d’émissions que je devais faire et qui n’ont pas eu lieu. Tout ça a fait que le disque est passé un peu inaperçu. Donc là on continue à faire des concerts.
L’idée de le faire ici, dans un café, plutôt que dans une salle traditionnelle vient de toi ?
On a déjà joué dans des salles traditionnelles, comme le Botanique en mai. Mais j’aime bien jouer dans des cafés. En fait, on cherchait un endroit pour répéter à Bruxelles et puis c’est notre tourneur qui a trouvé cet endroit fantastique. Je viens par ailleurs souvent boire mes cafés ici. Quand j’ai appris que l’on allait jouer ici j’étais super contente car c’est un super bel endroit. Mais c’est vrai qu’on préfère en général jouer dans des endroits comme ça, car on est plus proche des gens même si le son est parfois plus difficile. C’est plus agréable.
Du coup, je pensais que tu allais plutôt proposer un plan piano et voix...
Non, non, on est un groupe avant tout. On a une formation en trio aussi, on a joué l’année dernière sous cette forme, avec le claviériste et le guitariste. C’était vraiment chouette. Et puis il y aussi une formule en duo, quand on a vraiment pas les moyens. C’est vrai que ça ramène les morceaux à leur forme la plus minimale, la plus simple. C’est intéressant de travailler comme ça, mais j’avais envie de montrer la formule du groupe qui offre le plus de possibilités évidemment.
Le fait que tu chantes en anglais, italien et espagnol a-t-il ouvert des portes dans les contrées non-francophones ?
En fait, pour le deuxième disque déjà il s’est passé quelque chose par rapport à l’étranger. Il est sorti en Angleterre, en Italie, en Espagne. On est allé en Pologne, en Australie...Mais je ne pense pas que ce soit parce qu’il y a des chansons en anglais, c’est d’abord avant tout la musique qui leur a plu. En plus, il y a peut-être un côté exotique pour eux en Français. En tout cas c’est pas pour m’ouvrir au marché que je chante dans ces langues (rires). C’était aussi une manière de remercier l’Espagne et l’Italie. On a tourné là-bas, et puis j’aime ces langues.
La chanson en italien est sublime. Il y aurait de quoi faire un album en italien...
J’aimerais bien. Justement, c’est Fabio Viscogliosi qui a écrit la chanson. J’espère qu’on va refaire des trucs ensemble. Il doit venir à Paris, pour ma date là-bas. Peut-être qu’on chantera deux-trois morceaux en italien... En tout cas, c’est super difficile de chanter dans cette langue.
On dirait pourtant que tu te débrouilles mieux en italien qu’en espagnol...
Pourtant, j’ai plus de facilités en espagnol. J’ai fait un an d’espagnol. C’est pas grand chose mais... L’italien, ce qui était difficile, c’est par rapport aux accents. Si je me mettais à chanter vraiment avec l’accent italien ça devenait très laid. Ca faisait chanson italienne avec la voix rauque : bref, ça n’allait pas. J’ai chanté de ma façon, ce qui ne fait pas très italien, il y a des défauts de prononciation aussi...
Dans tes deux derniers disques, il y a à chaque fois des clins d’œil à des fanfares.
J’aime beaucoup les fanfares. C’est aussi par rapport aux endroits où j’ai enregistré les disques. Sur 20 à 30000 jours, c’était en Espagne, à Ronda, et il y avait partout les processions de la vierge. Les fanfares, je trouve ça super beau. Et puis voilà, j’ai décidé de le mettre dedans. Quant au dernier, c’est les Gilles de Binche, en Belgique. Là, je suis allé par hasard au carnaval de Binche, et j’enregistrais à ce moment-là des sons pour éventuellement les placer, parce que j’aime bien les interludes comme ça. Il se trouve que ça collait super bien avec "Ultimo". Du coup on a mélangé le truc mais c’est un peu une coïncidence.
Faudra aller en Sicile pour les fanfares siciliennes alors maintenant
Ouais (rires)
Les gens sont sous l’influence (consciente ou pas) de ce qu’ils font par ailleurs, à savoir, ce qu’ils lisent, écoutent et regardent pendant l’enregistrement. Qu’est-ce que tu as lu, écouté et vu pendant l’enregistrement de ce disque ?
Oh la la ! J’écoutais un truc qui s’appelle Colleen, qui travaille avec des samples, des collages, des trucs qu’on met comme ça, c’est très frais. MÚM aussi. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai aussi fait appel au claviériste Luc Rambo. Par contre, ce que j’ai lu et vu, je ne m’en souviens plus. On a enregistré ce disque en 2004, et on l’avait préparé avant pendant un an, donc c’est assez vieux. (après réflexion). Si, il y avait le film Respiro, qui m’a probablement donné l’envie de chanter en italien. En lecture, j’ai lu Jean Echenoz (Je m’en vais), un auteur franco-russe aussi qui a écrit Le testament français... Andreï Makine. J’ai vraiment bien aimé car il parlait du déracinement, de sa double culture... ça me parlait même si la Belgique n’est pas si éloignée de la France. Mais je me sens un peu déracinée en quelque sorte. J’ai lu ça pendant cette période-là.
Ca fait combien de temps que tu habites en Belgique ?
5 ans
Qu’est-ce qui t’a attiré ici ?
En fait, d’abord, parce que j’ai rencontré quelqu’un ici, c’est tout de même une des raisons principales. Mais j’étais déjà venue habiter ici avec Dominique A, il y a 10 ans. Au départ, on est venus ici alors qu’on habitait à Nantes depuis deux ans - je suis quant à moi originaire de Cherbourg. L’accueil était très chaleureux, les endroits où l’on jouait nous plaisaient énormément. A l’époque, on était dans l’illustration. Je lui avais proposé de venir ici car je croyais que c’était plus simple ici en tant qu’illustratrice. (en fait, c’est à Paris que c’est plus facile). Enfin, bref, on est restés deux ans. Lui tournait beaucoup. Il supportait pas le fait d’avoir quitté tous les amis, même si on rencontrait pas mal de monde ici.
Je suis revenu ici pour l’amour. ça me plaît beaucoup ici. Mais je pense qu’on peut s’adapter n’importe où. Il faut un peu de temps pour se déraciner et prendre ses marques. La vie culturelle ici est super riche, accessible à tous, et c’est plus souterrain que Paris. Par contre, j’en profite vraiment pas, car j’ai des enfants. J’espère que ça viendra avec les années.
Y a-t-il des choses que tu aurais aimé changer dans ce disque avec le recul ?
En fait, ça a été assez difficile parce qu’il y a eu plein d’auteurs différents, et ça part dans tous les sens au niveau des styles d’écriture. Non, mais le changer, non, il est fait il est fait.
Certains disent qu’ils regrettent quand même quelque chose...
Oui, il y a ceci dit des choses que je réprouve, une chanson notamment, "La mort certaine", où je ne me trouve pas très juste, au niveau de la voix . La chanson en espagnol aussi, je la trouve plus réussie maintenant, en live. C’est vrai qu’avec le recul, mais aussi et surtout le fait de travailler sur scène, on voit les choses autrement. Par exemple, Luc Rambo a travaillé sur les maquettes que j’ai reçues (des basses-voix-guitare ou piano-guitare, très bruts donc, très minimal). Luc les a retravaillées avec ses machines et ses claviers. Après c’est revu en groupe. Certains morceaux ne changent pas trop, d’autres prennent une toute autre ampleur. Cela montre l’intérêt de les retravailler en groupe. Pour revenir au titre espagnol sur le disque, je trouve qu’il est un peu coincé, un peu bâtard, un peu bancal. Voilà, ce sont des petits détails. Il y a des choses qui correspondent moins bien à ma voix.
Tu affiches déjà une liste de collaborations très nombreuses (chez toi, chez d’autres) - Dominique A, Jérôme Minière, Pierre Bondu, Calexico, Parrondo ...-. Y a-t-il encore des gens que tu aimerais approcher ?
Faut pas croire, je suis assez timide. J’ai un peu peur, je n’aime pas m’imposer. Il y a un gars avec qui j’aimerais bien bosser : Sufjan Stevens. C’est un américain de Chicago, qui a fait trois disques vraiment magnifiques. Il est multi-instrumentiste : il joue de la guitare, la trompette, violon, enfin, bon, un super doué. Il a fait un album beaucoup plus folk, très brut, avec une voix très douce. J’aimerais bien faire un disque avec lui mais bon... (rire). Je lui ai filé mes disques quand il est venu à l’Ancienne Belgique, enfin, j’ai demandé à un technicien qui ramassait les câbles sur la scène de lui filer mes disques.
T’as pas eu de retour ?
Non, non, quand tu donnes des disques comme ça, tu ne t’attends pas à des retours... Tu te dis "au moins il les aura écoutés c’est déjà bien". Comme c’est quelqu’un de très productif aussi, il doit être vraiment dans son truc... Enfin, je ne sais pas, j’imagine de loin. D’ailleurs je te conseille d’aller le voir s’il passe en concert. En fait, il a décidé de faire un album sur chaque état des Etas-Unis. Il a commencé par le Michigan, et là il vient de faire l’Illinois.
As-tu quelque chose en vue avec Calexico après la participation à leur DVD live ?
J’espère oui. J’aimerais bien faire un disque de reprises avec eux.
Des reprises mexicaines ?
Non, non. Plutôt de jazz.
Justement, avec ton pianiste, Luc Rambo, t’as jamais eu l’idée de sortir un album à vous deux, très acoustique ?
Ben là on a plutôt dans l’idée de sortir un album plus folk, acoustique, mais plus guitare, banjo, flûte... Enfin, c’est une idée. Mais le problème c’est que je n’arrive pas à me focaliser sur un truc, j’ai tellement envie de faire des choses différentes que... Lui (Luc), me pousse un peu là-dessus, et je me dis pourquoi pas. J’ai un peu essayé sur le premier, enfin, non, pas vraiment. Mais le piano, c’est un instrument... un peu difficile. J’aime parfois, je le trouve un peu froid comme instrument. Tout nu comme ça, je ne sais pas.
La fin de "Over all" le jeu de piano, très jazzy, est superbe.
Ben ouais. Je suis ouverte à tout moi. Parfois j’ai des idées un peu arrêtées, et puis une fois qu’on essaie ça colle.
Et, après ton expérience avec Parrondo, n’as-tu pas eu envie de sortir un disque qui se sert de jouets comme instruments de musique, comme Cocorosie par exemple ?
Oui, ça fait longtemps que j’en ai envie. J’écoutais un disque quand j’avais 18/19 ans qui s’appelait Pianosaurus. C’était un groupe américain qui n’avait que des jouets. C’était vraiment chouette. Ben justement, ce matin je préparais une cassette pour mes enfants et je réécoutais la chanson faite avec José Parrondo. C’est vraiment une texture de voix que je n’ai pas sur les autres disques. J’aime bien. ça change quoi.
Comment l’avais-tu rencontré ?
En fait c’est lui qui m’a contacté sur le label de la Soundstation, via Fabrice, directeur du label. Sacha Toorop (batteur) le connaissait. Je suis venue à Liège et voilà.
A propos de Sacha, tu n’as jamais chanté sur ses disques de Zop Hop Op ?
Non, il a fait une reprise d’une de mes chansons. J’ai jamais chanté non.
Il t’a jamais demandé ?
Non, il m’a jamais demandé (rires) Alors ça !(rires)
Tes dessins étaient sur ton deuxième disque, pourquoi n’y en a-t-il pas sur ton dernier ?
Ah si, en fait, il y a eu une édition limitée. Il y avait quatre petits livres dans le format CD, l’illustration de quatre de mes chansons sur ce disque. C’est travaillé comme sur des livres d’écolier, c’est imprimé comme ça.
Tes dessins me font penser à Dupuis et Berbérian (auteurs de Monsieur Jean)
Ah ouais ? C’est marrant.
(JPEG)
A ce propos, pas d’idées pour une bande dessinée ?
Si ! J’ai rencontré un éditeur. Moi en fait je fais plus de l’illustration pour enfants. Je fais pour l’instant un bouquin pour enfants, et chez cet éditeur-là ils ont une collection de bandes dessinées pour les plus de 7 ans. On m’a proposé d’en faire une. J’ai commencé - je termine d’abord le bouquin, qui m’a pris pas mal de temps - et je continue donc juste après. Comme c’est la première fois que je fais ça, je marche un peu sur des œufs. Par rapport au livre, à l’histoire, au scénario, tout ça. C’est tout nouveau pour moi. Le bouquin devrait sortir en janvier. C’est un auteur qui vit en Belgique mais qui est français. On avait fait la tournée des éditeurs et personne n’en voulait...on a finalement rencontré un suisse et du coup trois trucs en même temps : la bande dessinée, le bouquin et une expo.
Une expo ?
Oui, j’expose des boîtes... Je n’y ai plus bossé depuis plus d’un an. L’idée c’est le livre-objet, je travaille sur la reliure... c’est comme des petits livres mais on peut vraiment les manipuler, il y a des petites peintures en acrylique, des collages... enfin, faut voir parce que c’est comme des petits bricolages. Les livres sont comme des boîtes de protection. C’est en relief et tout. J’avais fait une expo par rapport au deuxième disque : des livres dans des boîtes illustraient huit chansons. Tu te baladais et tu pouvais écouter les chansons (avec un gros lecteur CD et un gros casque - y avait pas encore les i-pod machin et tout ça) qui correspondaient aux boîtes. L’illustration de mes chansons j’aime beaucoup ça, j’aimerais développer ça encore plus.
As-tu déjà pensé à faire des projections de tes dessins pendant les concerts ?
Non, des projections d’images plus neutres alors. On avait dans l’idée de le faire. Mais vu que mes dessins sont assez chargés, bourrés de détails, ça fixe un peu la chanson et je veux que chacun garde son interprétation de la chanson. Avec des images trop précises ça y perdrait.
Est-ce toi qui écris les textes ?
Ah non, moi je ne suis vraiment que l’interprète. Dominique A a écrit sur le premier disque toutes les chansons, sur le deuxième il y a plein d’auteurs différents - des gens que j’ai croisé sur des tournées ou Poirier, de Kat Onoma, que je ne connaissais pas, j’avais juste écouté leur disque que je trouvais original et qui était injustement passé à la trappe, il y avait aussi Philippe Katerine, Jérôme Minière, Pierre Bondu pour les arrangements, Herman Düne... Pour écrire, ça vient de plus en plus maintenant parce que j’ai envie de chanter autre chose, d’autres thèmes qui n’ont pas été abordés. Je me vois mal aborder les différents auteurs... C’est faisable, mais j’ai plutôt envie maintenant de travailler avec mes musiciens. Ceci dit, ça viendra peut-être jamais car c’est un truc qui se travaille et qui ne vient pas du jour au lendemain.
Ces textes écrits par d’autres te correspondent-ils ?
Ben oui ! Parfois je rentre dans un personnage, parfois je me retrouve dans les mots et par rapport à ce que j’ai vécu, et du coup c’est plus facile à interpréter.
Quels sont tes nouveaux projets ?
Beaucoup de concerts, en Espagne, en Allemagne. Des concerts jusqu’en avril. Après on va attaquer le nouveau disque.
Vous essayez de nouveaux morceaux sur scène ?
Non, car le groupe est encore jeune. Enfin, jeune, ça fait 4 ans que je travaille avec Boris Gronemberger, le guitariste. On a fait beaucoup de concerts ensemble, et en duo. On était beaucoup avec Sacha Toorop aussi, qui a participé au disque, mais qui après a décidé de suivre d’autres projets... On a dû trouver un autre batteur... C’était difficile car on a dû travailler avec un nouveau batteur qui a une autre manière de jouer. Et puis Luc, qui avait déjà travaillé sur mon premier disque au niveau de la tournée. Donc, tous ces garçons n’ont jamais travaillé ensemble. C’est un truc qui doit se créer entre tout le monde. ça prend du temps. On ne joue ensemble que depuis avril. Faire de nouveaux morceaux ça viendra plus tard.
Que penses-tu de la nouvelle scène française ?
C’est quoi la nouvelle scène française ? Delerm ?
Camille...
Camille, je ne suis pas très fan. ça me fait pas grand chose en fait. Je trouve qu’elle a une très belle voix, un très beau timbre de voix, mais je trouve que ça dérape très très vite en vocalises et en trucs un peu trop démonstratifs. Mais enfin, c’est une question de goût. Sinon, je ne vois pas la nouvelle scène française.
Delerm, Carla Bruni...
Oui, Carla Bruni il y a de chouettes morceaux, ouais. Une émotion dans sa voix. Un petit côté folk.
Tu écoutes quoi au fait pour l’instant ?
J’écoute un groupe qui a enregistré... Je suis dans une période... Il y a une époque j’écoutais des trucs de rap et tout ça... Là, je vais plus facilement vers des trucs comme Crescent, par exemple, qui est en fait un membre de Movietone. C’est un groupe anglais. Leur musique est assez sombre, mais avec plein de petits sons très mélodiques. Laura Veirs aussi. Sufjan Stevens. Le groupe d’Adam Green, avant qu’il décide de faire carrière solo, The Moldy Peaches. Kimya Dawson aussi, qui en est la chanteuse. C’est du punk-folk énervé, avec une voix rauque. Le dernier Tom Waits : ça faisait longtemps que j’avais décroché et le dernier est très bon. Les guitares, les ambiances.
Quels sont tes 5 disques de chevet ?
C’est difficile. Je devrais faire une liste... On me la pose et à chaque fois je ne sais pas quoi dire. J’ai un mur de compilations - j’écoutais beaucoup de k7 - accumulées depuis que j’ai 15 ans. Il y en a que je n’écoute plus, mais les disques de chevet... Je peux pas dire. Donne-moi ton adresse e-mail et je te répondrai !
J’ai envoyé le fameux e-mail. Voici sa réponse :
1°Cat Power "You are free"
2°Nina Simone "toutes ses chansons"
3°Tarwater "silur"
4°Sufjan Stevens "Seven swans"
5°Brigitte Fontaine "Est folle"
Si on veut se faire une idée de ses dessins, c’est par ici.
27 novembre 2008 dans Musique | Lien permanent
The Kills à mort
Rock. Le duo à vif revient avec l’envoûtant «Midnight Boom», troisième classique au tranchant de fer dans un gant de velours.
B.
QUOTIDIEN : vendredi 7 mars 2008
En lançant les Kills à la face du monde, le 8 mars 2003, nous les disions : «Si bruts, carboniques jusqu’au philosophal, si exempts de précautions commerciales ou esthétiques, si libres d’allure avec leurs emboîtages à rythmes boogie-jerk, leurs alliages de basalte, mercure et nacre, si sexués, qu’il refondent et fondent, par la voix feulante d’Alison gainée des habillages électrocutés de Jamie, le rock même dans sa probité nihiliste perdue. Tout ce qu’on aime, qui est peu, est là.»
Rien n’a changé. De M à m, Midnight Boom, 3e décharge du duo extrémiste anglo-saxon qui dédiait son manifeste à la kamikaze bobo titi Florence Rey et qui ressemble toujours à une photo «wanted» de Baader & Meinhoff, se ressent de la même ardeur punique à l’œuvre. «Détruire Carthage, dit-elle.» Si nous idolâtrons ces Kills, c’est que rien d’eux ne présente bien. Rien de conciliant chez ces gens à cran. Rien de récupérable, de bien pensant ; tout est si bien ici, d’être si mauvais, genre. Même si, c’est à noter, les Bonnie & Clyde électriques innovent là dans la berceuse avec Good Night (Bad Morning, certes), rien d’amène en eux. A l’enseigne The Kills, nom hérissé, mi tessons mi tifs, Midnight Boom louvoie entre caresses et stress, breaks et menace. «Mêle-toi de tes affaires», mordait le vol I, Keep on Your Mean Side. I Hate The Way You Love, insistait la suite ; le III jetant (par la bouche de la Belle) : «Essaie de faire quelque chose de dingue, parce que qu’est-ce que t’es chiant normal…»
Avec les Kills du jour, le rock se rappelle encore et toujours à son bon souvenir, qui est l’infréquentable. Agressif, voyou, malsain ; du côté du mal, du louche, de la sédition ; de Caïn voleur de feu, des loubards «blousons noirs» du temps de Gene Vincent «Craddock», Jerry Lee Lewis prêcheur shouter possédé, des «satanic» Rolling Jones, d’Iggy Bored, du Suicide de Rain Of Ruin ou Vince Taylor twistant le «Neeerrrvous Break-k-kdown» avec la langue.
Cela fait des bruits bizarres, de glaires (spécialité maison), siffle et grogne des choses troubles, suggère des desseins scabreux, selon des arrangements suspects. Et tout cela enchante. Lippe boudeuse, frange foraine ou tif tailladé, col relevé, mauvaises vibrations de castagne sexuelle près des autos-tampons, en perfecto rasqueux et pantalons à pont ; qui dit mieux ? Un rêve rock. Entre Familles je vous hais, Destroy, Merde à dieu ou No future, dignes du rasoir à paupière d’Orange McDowell Mécanique ou de telle ligne de bave glamour en une du Face signée Macaulay Culkin.
Le Kills III fait dans le tapage nocturne . Tout détonne, craque, scie, lamine et compresse. Allures louches, coups de hanche et de manche comme des coups de surin, sourires en dessous, regards ombrageux, gros mots, cuir et morgue à vif.
Choisis ton camp, c’est le pari Kills : SM ou FM ? Pour les câlins, dégage. Ici, tu ne trouveras que tension sourde («Sortez les flingues, sortez les flingues»,No Wow), ongles peints cassés comme des cordes de guitare, mèches de larsens et nerfs en pelote. Electrogènes, salissures lascives en salut.
http://www.liberation.fr/culture/musique/314151.FR.php
© Libération
07 mars 2008 dans Musique | Lien permanent
L'Opéra de Paris va exhumer deux urnes contenant des disques depuis 100 ans
AFP 15.12.07 | 01h25
Agrandir la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Imprimer cet article
L'Opéra de Paris et la Bibliothèque nationale de France (BnF) présenteront mercredi 19 décembre deux urnes, contenant au total 24 disques, mises à l'abri il y a un siècle pour témoigner de l'art du chant de l'époque, ont annoncé vendredi soir ces deux institutions.
Le 24 décembre 1907, 24 disques ont été scellés dans deux urnes au cours d'une cérémonie solennelle qui a eu lieu dans les sous-sols du Palais Garnier à Paris, indiquent l'Opéra et la BnF dans un communiqué commun.
Ces disques avaient été donnés par le patron en France de la Gramophone Company, Alfred Clark, qui avait exigé que les boîtes ne soient ouvertes que 100 ans plus tard, "afin d'apprendre aux hommes de cette époque quelle était la voix des principaux chanteurs de notre temps".
Chacune de ces urnes contient 12 disques, pour l'essentiel de musique lyrique française (Bizet, Gounod, Saint-Saëns...) ou italienne (Donizetti, Rossini, Verdi), et renferme le témoignage de voix aussi célèbres que la Melba, la Patti, Emma Calvé ou Enrico Caruso.
Confiées à la BnF depuis 1989 pour leur sauvegarde, "ces urnes feront leur apparition le 19 décembre", indique le communiqué.
Cette "cérémonie" aura lieu à partir de 18H00 à la bibliothèque-musée de l'Opéra de Paris.
"Les deux urnes ne seront pas ouvertes à cette occasion", préviennent cependant les deux établissements, qui ont dû tenir compte de la "dangerosité" liée à la présence de "bandelettes d'amiante disposées à l'époque pour protéger les disques".
Ces enregistrements "seront extraits de leur protection en milieu confiné et sécurisé au cours de l'année 2008", ajoute-t-on de même source.
Les disques exhumés en 2007 feront l'objet d'un report sur CD par EMI -- héritière de la Gramophone Company -- et une cérémonie comparable à celle de 1907 sera organisée "afin de préserver des enregistrements représentatifs de la musique contemporaine", selon le communiqué.
16 décembre 2007 dans culture, curiosités, histoire, Musique | Lien permanent
Musiques
L’aura Portishead
Rock. Absent depuis dix ans, le groupe phare de Bristol est réapparu ce week-end sur la scène anglaise. En attendant l’album prévu au printemps. Récit exclusif.
Envoyé spécial à Minehead GILLES RENAULT
QUOTIDIEN : mardi 11 décembre 2007
Un pacte avec le ciel aurait été scellé que Portishead ne s’y serait pas mieux pris. Ce week-end, la région de Bristol n’en finissait plus de crouler sous les nuages. De violentes bourrasques charriaient des paquets de pluie et, de temps à autre, une éclaircie miraculeuse parvenait à se frayer un passage. En osmose avec le climat, le groupe est reparu vendredi et samedi soir, sur une des trois scènes du All Tomorrow’s Parties, festival censément insigne dont, par la même occasion, ils avaient hérité de la programmation (lire ci-contre).
Capitonnée. Cela faisait presque dix ans qu’on ne les avait plus vus et les forfaits étaient partis en un instant - la manifestation ne commercialisant qu’une formule tout compris, trois jours de musique et d’hébergement pour 160 livres par personne. Les deux premiers soirs, Portishead était donc le clou du spectacle, offert à une grosse poignée d’élus à qui l’on demandait de choisir un soir et de porter un bracelet assorti pour accéder à la salle, trop petite pour absorber l’ensemble des festivaliers.
A l’origine, un nouvel album de Portishead, le premier en studio depuis 1997, devait coïncider avec les retrouvailles. Le groupe a pris du retard et la sortie du CD n’est plus escomptée avant mars ou avril 2008. Portishead a, cependant, tenu à assumer ses engagements, si bien que vendredi à 21 h 30, ce sont six musiciens qui arrivent sans chichi dans un vilain et vaste lieu rectangulaire dont on peine à deviner la fonction usuelle (salle de banquet ? de conférence ? de jeu ?).
Très présents d’entrée de jeu, les deux premiers rôles masculins, Geoff Barrow, sorcier des studios, et le guitariste Adrian Utley, cheville ouvrière de la première heure, réactivent sans mal cette soul capitonnée teintée de groove transi qui croula sous les éloges dix ans auparavant - et que l’on étiqueta trip hop, puisqu’il fallait bien la baptiser.
Flamme. Mais c’est toujours la chanteuse Beth Gibbons qui accapare l’attention, elle qu’on retrouve aujourd’hui comme hier, jeans et tee-shirt sur une silhouette menue de quadra voûtée, agrippée au micro comme à une bouée de sauvetage, tout juste capable de lâcher un «je ne sais pas quoi dire» en unique intermède. Dix ans plus tard, «le» son Portishead résiste bien à la vague dubstep et son éminence (très) grise Burial, qui secoue l’Angleterre. Neuf titres anciens - sur les vingt-deux jamais enregistrés par le groupe, en deux albums studio et un live new-yorkais - rallument instantanément la flamme vacillante, Mysterons, Glory Box, Sour Times ou Cowboys, reconduits peu ou prou dans leurs tours alentis d’origine.
Au nombre de cinq, les nouveautés attestent une volonté d’élargir le spectre, dans tous les sens du terme. De nouvelles pistes s’imposent, plus déterminées et offensives (In Silence, Undertow), sinon carrément oppressante quand le beat martial de False Remedy opère comme un blast. The Burden, qui clôture l’unique rappel, évoque une conception dance voisine des alchimies de Radiohead. La voix, dont l’intensité sublime n’a pas bougé, doit encore s’affirmer. Portishead n’en semble pas moins bien parti pour larguer à nouveau les amarres.
Musiques
All Tomorrow’s Parties, festival sous influence
Affiche soignée mais organisation déficiente pour le rendez-vous anglais dont Portishead supervisait la sélection.
G.R.
QUOTIDIEN : mardi 11 décembre 2007
Le festival All Tomorrow’s Parties (ATP), dont le nom renvoie à la chanson du Velvet Underground et de Nico, a été fondé en 1999 par un certain Barry Hogan. Habitués aux éreintants attroupements estivaux, type Reading ou Glastonbury, les Anglais y ont vite vu une variation select où l’on pouvait enfin entendre les meilleurs groupes du moment sans regagner la civilisation maculé de boue, avec une pneumonie et les tympans percés. Car ATP se déroule dans le cadre, comparativement enviable, d’un centre de vacances dénommé Butlins, réquisitionné pour l’occasion.
Il existe en vérité plusieurs copies du même concept, imaginé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par un promoteur immobilier, Billy Butlin, désireux de voir ses congénères - à commencer par les moins nantis - goûter chaque année à quelques jours de farniente.
Fantasmes. Au début, le festival se déroulait au camp de Camber Sands. Désormais, à quatre heures de Londres et une heure trente de Bristol, il faut prendre la direction de Minehead, une coquette station balnéaire du Somerset, pour débusquer le phalanstère rock de tous les fantasmes. Lesquels ne résistent pas longtemps à la réalité architecturale du lieu, qui suggère plus un centre commercial de banlieue (mettons entre Jardiland et la Grande Récré) qu’une villégiature au charme désuet. Espace de loisirs un chouia concentrationnaire (guérite à l’entrée, port de bracelet, molosses chauves au contrôle), Butlins décline tout un tas d’activités allant du parc aquatique au repaire de pirates, du bowling au minigolf. Une galerie marchande sinistre tient lieu d’agora et l’hébergement, dans des bungalows ou de petites résidences impersonnelles, achoppe sur une toponymie à tout le moins présomptueuse (Coral Walk, Baracuda Place, Crystal Chase Deluxe…). On suppute néanmoins que, passé une certaine heure, la clientèle, consciencieusement arsouillée, n’est plus trop capable de différencier la Barbade des rivages anthracites de la Manche.
Affinités. D’abord annuel, All Tomorrow’s Parties connaît aujourd’hui plusieurs déclinaisons saisonnières. Hormis le cadre, une autre spécificité a fortement contribué à sa renommée : à chaque fois, la confection du «menu» échoit au groupe vedette qui fonctionne sur le mode des affinités électives pour élaborer une programmation plutôt unique. Les gens du All Tomorrow’s Parties ayant vraiment bon goût, la côte du festival a ainsi monté en flèche, avec une liste de curateurs impressionnante, depuis Mogwai, pour la première édition, à Tortoise, Sonic Youth, Autechre, Vincent Gallo, voire Matt Groening, le créateur des Simpson.
Brouhaha. Ce week-end, c’est donc Portishead qui a mené la danse, sous le nom de code sybillin d’A Nightmare Before Christmas (un Cauchemar avant Noël). Du beau linge était inscrit sur la feuille de match : Aphex Twin, Sunn O))), A Hawk and a Hacksaw… Mais, là encore, la réalité allait se révéler plus revêche : sonorisation souvent pourrie, engloutissant le show de The Horrors comme celui de Thurston Moore, casting périlleux (Françoiz Breut, «de Bruxelles», confrontée au brouhaha, dans l’indifférence générale d’un passage tardif), horaires aberrants (plus rien sur la grande scène après 22 heures !)… Il fallait toute la gouaille chenue de SeaSick Steve et de son boogie blues imputrescible pour captiver l’auditoire, dans le contexte inouï d’un immense chapiteau bordé d’enseignes lumineuses de fast-food.
Deux autres ATP sont déjà dans les tuyaux pour mai 2008, avec Weeen, Sebadoh, Of Montreal, Hot Chip, Broken Social Scene, etc. Sinon, le complexe de Butlins propose un tas d’autres formules à prix attractifs : The 60’s Experience, Disco Inferno…
11 décembre 2007 dans Musique | Lien permanent
UN ENTRETIEN AVEC GUSTAV LEONHARDT
"On n’enseigne pas la beauté"
NOUVELOBS.COM | 16.11.2007 | 22:58
Réagissez à l'article 3 réactions
L’intégrale de entretien avec le claveciniste, organiste et chef d’orchestre Gustav Leonhardt, paru dans le Nouvel Observateur daté du 15 au 21 novembre.
Le Nouvel Observateur. - Vous vivez dans une maison historique.
Gustav Leonhardt. - Tout à fait historique ! Et même plus que la plupart des maisons anciennes d’Amsterdam, où l’on en trouve huit mille datant d’avant 1800. En Hollande, il n’y a pas de grands bâtiments anciens, comme en France ; mais chacun voulait avoir sa maison, très petite, avec une fenêtre et une porte, ou très grande, comme celle-ci. Il y a très longtemps, la ville d’Amsterdam a profité de l’arrivée d’Anversois, qui étaient brillants et riches. Elle était extrêmement peuplée, il n’y avait plus de place, les couvents, annexés par la Réforme, étaient réquisitionnés pour accueillir les réfugiés, et la ville s’est agrandie par grands demi-cercles. Ma maison, qui date de 1617, avait une des plus grandes façades, le double de la normale, dans un quartier où elles sont toutes hautes mais étroites. Elle n’est pas très profonde, deux grandes pièces seulement. Des pavillons extérieurs et un jardin. Celui qui l’a fait bâtir était très riche – nous savons tout sur elle, j’ai même écrit un livre sur son histoire. Vers 1630, un édit a établi que le jardin devait rester jardin « jusqu’à la fin des temps » ! Il y a douze ans, un directeur de société voulait s’y faire construire un garage, et j’ai gagné mon procès contre lui, en invoquant ce décret ! En 1750, la maison a encore été agrandie par un riche marchand, maire de la ville, sur sept étages. Tout est resté exactement à l’identique depuis : les portes, les cheminées, les lambris, les parquets, les planches dans les armoires, les carreaux de faïence, tout !
N. O. - C’est pas une maison de famille ?
G. Leonhardt. - Pas du tout. Je suis d’ailleurs locataire.
N. O. - Et qu’avez-vous comme instruments, ici ?
G. Leonhardt. - Beaucoup moins qu’autrefois. J’en avais trop, et je ne les jouais pas. J’en ai encore trop. Ce merveilleux clavecin, ici, je ne le touche qu’une fois par mois, et encore. J’en ai un en bas, pour tous les jours, en quelque sorte, mon work horse…
N. O. - Celui-ci, ce n’est pas le Lefebvre ?
G. Leonhardt. - Ah vous êtes au courant… Le facteur de clavecins Martin Skowronek et moi voulions voir jusqu’où l’on pouvait aller dans la réplique d’ancien. Il avait des bois d’époque, et il a fait un faux ancien, où tout, jusque dans le plus petit détail, semblait authentique. Et qui s’est révélé sonner admirablement, beaucoup mieux que ses autres clavecins, qui sont pourtant tous des copies exactes. Il ne comprend pas pourquoi, d’ailleurs. Nous avons monté un petit canular, inventé qu’un facteur d’orgue et de clavecins de Rouen, Lefebvre, avait fait cet instrument.
N. O. - Mais tout le monde s’interrogeait sur ce Lefebvre, dont on ne connaissait aucun autre clavecin.
G. Leonhardt. - C’est pourquoi nous l’avons choisi. Et puis il était plus prudent, pour les fleurs peintes sur la table d’harmonie, de choisir un instrument de Rouen. Les peintres parisiens étaient trop connus. Et un jour, j’ai organisé un grand dîner avec d’anciens élèves, des spécialistes, des connaisseurs, et j’ai levé mon verre, et j’ai dit que ce n’était pas un ancien, mais un Skowronek.
N. O. - Pourquoi avez-vous révélé la supercherie ?
G. Leonhardt. - Parce que cela devenait une histoire trop grave, un faux. Même mes enfants n’étaient pas au courant. Ma femme et moi, nous avons pensé qu’après notre mort, ils allaient peut-être vouloir le vendre comme un Lefebvre du XVIIIe. Il fallait que cela cesse.
N. O. - Combien de clavecins avez-vous acheté dans votre vie ?
G. Leonhardt. - Douze, quinze, pas plus. J’ai aussi fait des échanges… Je gardais les meilleurs.
N. O. - Et d’autres instruments ?
G. Leonhardt. - Un orgue XVIIIe et deux clavicordes, dont un ancien. J’avais beaucoup plus d’anciens, autrefois. Et j’avais aussi un orgue magnifique du XVIIIe, un Christian Müller, qui a brûlé une nuit, avec l’atelier de restauration où il était. Tout avait été étudié, décidé… Et puis voilà. C’était il y a dix ans déjà. Terrible.
N. O. - Il y a un renouveau d’instruments bizarres en ce moment, des clavicitheriums (petit clavecin à cordes frappées), des claviorganums (sorte de centaure, mi clavecin, mi orgue), des face-à-face (deux instruments en un seul)… Vous-même, vous en avez joué (1). C’est une tendance durable ou une mode ?
G. Leonhardt. - Ces instruments ont toujours été un peu à part, curieux, mais sans importance réelle. Je comprends qu’un facteur, qui a fait des dizaines de clavecins, ou d’orgues, ou les deux, veuille faire autre chose, une fois. Un claviorganum, ce n’est pas une découverte, cela n’ouvre pas un monde nouveau, non ! Une curiosité.
N. O. - La jeune génération cherche constamment des pistes nouvelles…
G. Leonhardt. - Oui… On peut le comprendre… Toutes les pistes ont été explorées, il devient difficile de se faire un nom… Un instrument bizarre, à la télévision, cela passe bien. C’est comme les sujets de thèse… Mon Dieu ! Cela va parfois un peu loin… Mais c’est bien, c’est bien.
N. O. - Vous avez de bonnes relations avec la jeune génération de clavecinistes ?
G. Leonhardt. - Pas mauvaises, en tout cas. Je n’enseigne plus : cela fait une grande différence. Je dois dire que cela me manque un peu. Toute ma vie, j’ai joué en solo, j’ai voyagé, et les élèves seuls m’offraient des contacts humains. Les organisateurs de concert sont très bien, mais je les voyais si peu… Il y a les amis aussi, bien sûr, les Kuijken, Frans Brüggen, mais les jeunes me manquent, avec ou sans idées.
N. O. - Vous aviez trouvé une méthode d’enseignement ?
G. Leonhardt. - Non, aucune. Il n’est pas bon d’avoir une méthode. J’écoute un élève, je vois ce qui lui manque, ce n’est jamais la même chose, et on travaille là-dessus. Ou plutôt : c’est lui qui travaille là-dessus, on le laisse faire. Je lui demande pourquoi joues-tu telle basse ainsi ? Il le sait ou il ne le sait pas. S’il ne le sait pas, il doit trouver pourquoi. Ce type de raisonnement s’enseigne – pas la beauté.
N. O. - Vous avez conscience d’avoir marqué vos élèves ?
G. Leonhardt. - Non.
N. O. - Bernard Foccroulle, le nouveau patron d’Aix dit qu’en quatre cours avec vous, il en a plus appris qu’au cours de toutes ses études. Vous aviez mis le doigt sur le point douloureux.
G. Leonhardt. - Bon. C’est ce que je voulais faire. C’est pour cette raison que mes élèves sont si différents. Ce dont je me félicite.
N. O. - Le style, cela ne s’apprend pas ?
G. Leonhardt. - Un peu… Ou du moins peut-on apprendre ce qui va contre un style, ce qui est impossible dans un certain contexte stylistique. Je peux l’expliquer. Mais entre les marges de choses possibles, il y a tant de variété, en deux siècles, entre les pays, les personnalités ! Même les traités ne convergent pas. Donc il est très risqué de dire : c’est tel style. Tant de combinaisons entre les différents paramètres ! Et l’on en avait conscience, à l’époque. Il arrivait même qu’on exagère dans une direction ou une autre, qu’on mette un point d’honneur à être original : cela n’a pas produit les meilleures œuvres. Goethe l’a merveilleusement dit : « Man merkt die Absicht, und man ist verstimmt. » Quand une intention est trop visible, elle irrite. Et c’est vrai pour tout, jusqu’en politique.
N. O. - Qu’est-ce que c’est qu’un bon orgue, un bon clavecin ?
G. Leonhardt. - L’orgue a tant de personnalité qu’il vous dicte ce que vous devez faire. Beaucoup plus qu’un clavecin. Vous pouvez bien jouer sur un mauvais clavecin, pas sur un mauvais orgue. D’un autre côté, si vous traitez mal un bon orgue, il se refuse à vous. Il est à prendre ou à laisser. C’est une sorte de noblesse naturelle.
N. O. - Comment abordez-vous une œuvre nouvelle ?
G. Leonhardt. - Je la lis, et… C’est compliqué. Si c’est une nouvelle édition, je lis l’appareil critique, je regarde les sources. Je peux avoir envie de jouer l’œuvre, je peux penser que l’éditeur a fait des choix que je ne ferais pas – alors il arrive ici et là que je change une note. Et puis on entre dans le style de la pièce, on ajoute des petites choses, une petite liaison ici ou là, on rétablit les altérations manquantes, surtout dans la musique fin XVIe, il arrive qu’on doive regarder des traités pour vérifier tel ou tel point… Et voilà. Mais je ne fais pas ça au clavecin. Plutôt assis ici. Parfois, il faut comparer les éditions entre elles, ou bien avec d’autres du même compositeur… Il y a tant de possibilités et d’impossibilités ! Il y a un passage dans un choral de Bach où le même passage revient deux fois, avec une petite différence rythmique qui apparaît dans l’autographe, c’est merveilleux : évidemment l’éditeur a corrigé, le pédant.
N. O. - Debussy se trompait, mettait cinq temps dans une mesure à quatre…
G. Leonhardt. - Un génie qui se trompe, ce n’est pas comme un éditeur qui se trompe.
N. O. - Vous avez changé de répertoire, depuis quelques années. Vous ne jouez plus les grandes suites de Bach.
G. Leonhardt. - J’ajoute toujours de nouvelles pièces, bien sûr. Je ne peux pas répéter toujours les mêmes œuvres, cela ne m’intéresse pas. Je veux rester éveillé.
N. O. - Vos goûts ont changé ?
G. Leonhardt. - Non, pas vraiment.
N. O. - Vous vous êtes aventuré dans Mozart
G. Leonhardt. - Oui, surtout en dirigeant. J’aime beaucoup sa musique d’orchestre. La symphonie « Prague », que j’ai faite avec l’orchestre The Age of Enlightment. Superbe, merveilleuse musique !
N. O. - Pourquoi n’en dirigez-vous pas plus ?
G. Leonhardt. - Je n’ai pas d’orchestre… Je ne fais pas ce que je veux. Quant au piano de Mozart, les œuvres sont sublimes, bien sûr, mais je déteste vraiment le pianoforte, comme instrument. On ne sent rien, on ne sent pas la corde, on jette quelque chose, ça retombe comme ça peut… Comparé au clavecin ! Voilà un instrument ! Fin, précis, sensible ! Voilà pourquoi je n’ai pratiquement pas joué de Mozart. Deux disques…
N. O. - Vous voulez dire que si un orchestre vous proposait de diriger des symphonies de Mozart, vous accepteriez ?
G. Leonhardt. - Tout de suite ! Et si c’est intéressant de voir sa musique en venant du passé ! Habituellement, les chefs viennent de la musique postérieure, en sorte que les nouveautés de sa musique ne leur apparaissent pas. Pour moi, c’est si moderne ! Surtout les œuvres de la fin ! Je n’oserais jamais faire des choses pareilles s’il ne les avait pas écrites… Mais j’aime beaucoup sa musique ancien régime aussi. Elle déborde presque, déjà.
N. O. - Il a du mal avec la fugue, non ?
G. Leonhardt. - Ce n’est pas son monde. Il admirait ce genre d’écriture, mais c’est un peu laborieux, chez lui. La beauté de sa musique est inexplicable. La beauté n’est jamais explicable, mais celle-là moins encore. Ses œuvres de jeunesse, par exemple, sont si parfaites, si équilibrées, et pourtant elles paraissent primitives, presque banales. Et nous sommes fascinés. La « Petite musique de nuit » ! A côté de Haydn… C’est miraculeux. Haydn est bien inférieur, à mon goût. Mais mes goûts n’ont pas d’intérêt.
N. O. - Et les compositeurs postérieurs, Schubert, Beethoven ?
G. Leonhardt. - Je les admire beaucoup, comme de très grands compositeurs, surtout comparés à leurs contemporains. Le niveau moyen de la musique était si bas, dès 1800 ! La musique étaient si médiocre, si vulgaire ! Seuls les génies ont survécu. Mais il ne faut pas oublier qu’un génie absolu comme Beethoven a écrit nombre d’œuvres misérables, qu’il n’a pas numérotées dans son catalogue, d’ailleurs. Les œuvres qui ont un numéro sont toutes géniales – sauf la Neuvième symphonie. Cette « Ode à la joie » est d’une vulgarité ! Et le texte ! Complètement puéril. Comment est-il possible que des grandes personnes aient pu écrire ce déchet [trash] ? Mais la mélodie de l’« Ode à la joie », sans texte, est déjà terrible de vulgarité. Comme votre Marseillaise ! Texte et musique ! Terribles ! [rires.] Schubert aussi a fait des choses si primaires, si grossières ! On ne trouve pas cette situation au XVIIIe : le niveau moyen était bien plus élevé.
N. O. - On vous a déjà proposé de diriger Beethoven ?
G. Leonhardt. - Je ne peux pas. J’admire, c’est superbement fait, ça tient ensemble, c’est d’un métier incroyable, mais je n’aime pas. Cet héroïsme est ridicule.
N. O. - Schubert n’était pas héroïque, lui, et ne vous a pas tenté davantage.
G. Leonhardt. - Non. Je n’aime pas ce qui est sentimental non plus. L’amour est beaucoup plus important que l’admiration. J’adore Mozart, Bach, et Purcell, et Sweelinck et les autres.
N. O. - Certains de vos prédécesseurs ont compté pour vous ?
G. Leonhardt. - Certainement ! Quand j’avais seize ans, j’étais enthousiasmé par certains disques, par Landowska… Mais encore un coup, c’était primitif. A cette époque, l’adolescence, on juge tout en blanc et noir. Pour moi, le piano était laid, et le clavecin était beau. Landowska jouait du clavecin, si on peu appeler ça un clavecin, et je trouvais donc cela merveilleux. Je notais sur mes partitions tout ce qu’elle faisait, les registrations, tout. Depuis mon admiration a décliné… Elle marquait le jeune homme, pas le musicien. Ce n’est qu’à Bâle que j’ai subi les premières influences musicales. Et puis, c’est Alfred Deller, le contre-ténor anglais, qui m’a appris le plus, et sans qu’il en sache rien. Les minuscules nuances rythmiques, et surtout qu’il faille accorder plus d’importance au mot qu’au son. Ce qu’il faisait était parfois laid, mais avec raison. Formidable ! Et la musique instrumentale contient souvent un texte latent. Ou du moins, il y a l’idée qu’un texte pourrait être dessous. Je peux dire que c’est lui qui m’a appris l’éloquence au clavecin et à l’orgue.
N. O. - Bach, pourtant, c’est pas très vocal, surtout dans ce qu’il écrit pour les chanteurs !
G. Leonhardt. - Oui, il s’en fiche ! Incroyable [ton de ravissement] !
N. O. - Le contraire de Mozart, en somme.
G. Leonhardt. - Moui… Il utilise la voix, mais sa musique ne vient pas de la voix.
N. O. - Aujourd’hui, dans Bach, on fait chanter les chœurs par des solistes. Qu’en pensez-vous ?
G. Leonhardt. - C’est de la foutaise [rubbish], cela n’a pas de sens. Tout le monde connaît la fameuse lettre où il demande trois ou quatre chanteurs par partie. On a même les noms de tous ces petits garçons. Un article du dernier « Bach Jahrbuch » a clos définitivement cette querelle ridicule.
N. O. - Et les voix d’enfants ? On n’entend plus que des femmes, dans les cantates de Bach.
G. Leonhardt. - C’est dommage… Je préfère les garçons, mais si on n’en trouve pas de bonne qualité, il ne faut pas s’y tenir à tout prix. Il est vrai que les voix féminines introduisent une sensualité hors de propos, mais cela dépend aussi des personnes – et des chefs. La voix de femme est différente, c’est vrai, mais ne va pas contre le style. La règle qui interdisait l’église aux femmes n’était pas musicale. Aujourd’hui, les petits chanteurs sont plus rares, et muent trois ans plus tôt qu’au temps de Bach. Pour un chef c’est un vrai chemin de croix, il faut recommencer presque tous les mois avec un autre garçon ! Et quel travail !
N. O. - Vous aimez diriger ?
G. Leonhardt. - Oui. Je n’ai pas d’ambition en la matière, mais montrer une œuvre comme je la vois me fait plaisir.
N. O. - Vous avez dit que c’était beaucoup plus facile que de jouer du clavecin.
G. Leonhardt. - C’est un fait ! Quand vous battez une mesure, si vous lancez le bras ici ou là, cela ne fait pas de différence ; au clavecin, vous arrivez à neuf ou dix touches trop à droite ! Je plaisante, mais la précision requise par le clavecin est diabolique.
N. O. - Certains chefs vous ont marqué ? A Vienne ? Karajan ?
G. Leonhardt. - Non. Il n’était d’ailleurs pas un bon chef. Certes, les musiciens ne l’aimaient pas, mais on a vu des gens horribles faire des choses magnifiques. Il n’avait pas de rapports avec ses musiciens : seulement avec le public. De dos. Il avait un charisme du dos. Cela existe ! Karajan a fait carrière avec son dos. Mais il n’était pas un bon musicien.
N. O. - Entre diriger un concerto de Bach et une symphonie de Bruckner, il y a une différence ?
G. Leonhardt. - Certainement, ne serait-ce que par le nombre de musiciens. Dans Bach, même dans une Passion, je les connais un par un, je les ai choisis un par un, parce que nous sommes sur la même longueur d’onde, et je sais que, sans moi, chacun jouera magnifiquement… C’est énorme. On n’est plus obligé de tout dire… On coordonne…
N. O. - Devant les quatre-vingts musiciens de la Philharmonie de Vienne, il faudrait bien parler.
G. Leonhardt. - Cela ne m’intéresse pas, et je n’en ai pas l’expérience. C’est amusant, parce que Harnoncourt reçoit cette année la médaille Bach de la ville de Leipzig, que j’ai reçue l’an dernier moi-même (On m’a demandé d’en faire la laudatio, curieusement). Eh bien lui, c’est un missionnaire. Cela tient à sa personnalité, bien sûr, mais aussi aux limites de répertoire que lui imposait son instrument, le violoncelle baroque, ou même de la viole de gambe. On ne peut pas vivre avec cette petite chose… Je comprends bien qu’il ait voulu diriger, et faire le même travail avec les grands orchestres que celui que nous avons fait avec Bach ou Monteverdi : regarder Beethoven et Bruckner, nettoyer, se demander ce que cela veut vraiment dire. J’admire cela. La musique du XIXe est aussi une musique ancienne.
N. O. - C’est aussi qu’il a été longtemps musicien d’orchestre. Vous avez fait votre propre monde seul.
G. Leonhardt. - Oui. C’est très différent.
N. O. - Vous sentez-vous dépossédé de votre répertoire, par le succès mondial de la musique baroque aujourd’hui ? Le petit noyau un peu fanatisé a explosé…
G. Leonhardt. - C’est vrai : il n’y a plus cet esprit de catacombes… Mais il y a de bons côtés. Au début, les gens étaient intéressés, parce que c’était nouveau : le clavecin, deux claviers, des touches noires au lieu d’être blanches… Cela n’existe plus. Mais maintenant, ils ont entendu beaucoup de choses, et peuvent comparer et juger –la composition comme l’interprète. Et c’est bien. La différence s’est creusée entre le magnifique et le médiocre. Quant aux musiciens, ils picorent, ils achètent un violon baroque, avec un chevalet moderne, un archet classique, des cordes soi-disant en boyau… Le niveau musical est très variable, mais le niveau technique est moyen : il y a des pics très élevés, et des creux très profonds…
N. O. - La sonorité est un peu semblable partout. Le Japonais Suzuki n’est plus très différent des Anglais.
G. Leonhardt. - Oui, c’est vrai. Il faut dire que les orchestres sont composés de gens qui viennent de partout. Le phénomène est semblable dans les grands orchestres symphoniques, qui sonnaient très différemment jusqu’à la IIe guerre mondiale.
N. O. - On dirait que les qualités demandées ne sont plus les mêmes : aujourd’hui, il faut être rapide, bien déchiffrer, avoir de la mémoire, être prêt, solide, en bonne santé : cela fait partie intégrante du métier.
G. Leonhardt. - Oui, mais cela se paie – d’une certaine paresse, notamment. Ils ne cherchent plus, ils ne sont plus curieux. Ils ont tout à portée de main, tout est facile, disponible. Internet, probablement. Lorsque quelque chose attirait mon attention, je me mettais à chercher, j’allais dans une bibliothèque, dans deux, trois. Aujourd’hui, c’est comme les buffets de petits déjeuners, dans les hôtels : tout est là, c’est absurde. Tout, tout de suite, pour tout le monde. Quel gâchis ! Je prends une tranche de pain et je m’en vais. Internet, c’est trop facile, je n’en veux pas. Je suis heureux comme cela, dans ma maison, à lire. Je donne autant de concerts que je peux, je ne veux rien de plus.
N. O. – Combien en donnez-vous par an ?
G. Leonhardt. - Cette année, quatre-vingts, mais d’habitude, une centaine.
N. O. - Vous prenez beaucoup de plaisir à jouer…
G. Leonhardt. - Non, pas en jouant, je n’ai pas le temps. C’est difficile, vous savez. Toutes vos facultés sont mobilisées. Déjà, il ne faut pas faire de fausses notes – et ce n’est pas rien. Et vous ne pensez à rien d’autre qu’à ce que vous jouez, vous ne pensez plus à vos doigts, c’est trop tard. Si bien que vous ne pensez même pas à la beauté de ce que vous jouez. Elle est pour les autres, pas pour vous. La beauté doit aller vers l’extérieur, pas à l’intérieur. A la maison, un amateur joue pour soi – et c’est très bien, la musique appartient aussi aux amateurs, même s’ils jouent très mal. C’est magnifique tout de même. Le professionnel fait le contraire. S’il jouait pour soi, il deviendrait ennuyeux. Il joue pour ceux qui sont venus, ont garé leur voiture, ont payé leur billet. Il doit être expressif. Dans un restaurant, un homme qui mange son steack ne le fait pas pour la galerie : il mange pour soi-même, il est absorbé, et ne présente pas le moindre intérêt pour les autres. C’est seulement quand il revient au bureau, et qu’il se tourne vers le monde extérieur, qu’il redevient intéressant.
N. O. - Même quand vous faites un disque ?
G. Leonhardt. - Oui, je dois tirer le maximum de la pièce que je joue, et le donner. Je fais du mieux que je peux mais ce n’est pas très agréable.
N. O. - Et le public ?
G. Leonhardt. - Il n’est pas là ! Au concert, il est fondamental que les gens soient là : je joue parce qu’ils sont là. Sans eux, je ne jouerais pas, à ce moment-là ! Mais ceux qui sont enthousiasmés par ce qu’ils jouent ne font jamais de bons musiciens. Et ceux qui gesticulent sont vulgaires.
N. O. - La vulgarité compte beaucoup pour vous…
G. Leonhardt. - Sortez dans la rue : vous verrez si elle ne compte pas. C’est la démocratie.
N. O. – A plusieurs, on est plus fort que tout seul : les gens se groupent pour se défendre.
G. Leonhardt. - Oui, vous avez raison : ils sont très, très forts !
Propos recueillis par Jacques Drillon
20 novembre 2007 dans Musique | Lien permanent
Musiques
Chesnutt, étoile sublimée
Rock. Le chanteur est en concert en France pour son nouvel album.
SOPHIAN FANEN
QUOTIDIEN : mardi 13 novembre 2007
«Je suis allé le voir et lui ai dit qu’il fallait enregistrer quelques-unes de ses chansons sur une K7 avant qu’il ne se saoule à mort.» Voilà comment, à la fin des années 80, Michael Stipe, la voix de REM, a tiré Vic Chesnutt du n’importe quoi scénique, où il noyait ses folk songs d’alcoolique en fauteuil roulant. Fini l’époque «super-héros de la déglingue», comme il se qualifiait lui-même, les cuites à la tequila Pepe López à rouler dans les caniveaux d’Athens, Géorgie. Jusqu’à en faire pleurer ceux qui avaient entendu sa voix du Sud profond habiller sa détresse de mots talentueux sur les scènes de la ville.
Sésame. Un mal que Vic Chesnutt dit avoir toujours porté en lui, avant qu’il ne jette sa voiture dans un fossé par une nuit déchirée, en 1983. A 18 ans, il y a perdu ses jambes et de la mobilité de ses doigts. Suivront une dizaine d’années à discuter avec le suicide et des albums chaque fois miraculés, pour se tirer de cette «mauvaise passe» aux alentours flous d’About to Choke, album charnière, en 1996, avec ce sésame d’espérance : «A travers la mort, la vie se nourrit.» La troisième vie de Chesnutt commence alors, celle qui invite les voix de bûcherons de Lambchop (The Salesman and Bernadette, 1998), la guitare de Bill Frisell et le clavier de Van Dyke Parks (Ghetto Bells, 2005), quitte le dépouillement folk pour plus de rock, de rythmes et de voix. Tout pour fuir les silences qu’il déteste, occuper l’espace.
Un processus qui touche au sublime dans North Star Deserter, douzième album, sorti en septembre, et meilleur disque en date de Chesnutt. Son enregistrement a été monté de toutes pièces par Jem Cohen, homme d’images et de musiques, entre autres réalisateur du documentaire Instrument, avec les post-rockeurs de Fugazi. Sa grande idée a été de croiser la fragile poésie de Chesnutt avec les envolées de cordes du Silver Mt. Zion Memorial Orchestra and Tra-la-la Band, chorale communautaire sortie de la cuisse de Godspeed You ! Black Emperor et pièce maîtresse du label montréalais Constellation.
«Vic et moi nous connaissons depuis vingt ans, explique Jem Cohen, dans les notes de pochette. J’avais besoin de réunir ces gens-là. Musicalement et sur d’autres plans, j’escomptais qu’il se passe quelque chose.»
Sérénité. Soit une symbiose respectueuse de l’univers de chacun, entre petits riens à la six cordes nylon, hommage troublant au phrasé de Nina Simone (Fodder on Her Wings, tiré d’un album oublié de 1982) et vagues électriques toutes voix dehors. Au milieu, surgit Splendid, son introduction métallique et son texte enfantin : «Sur la plage nous nous sommes amusés, près des rochers ensoleillés. Nous étions sauvages comme les mauvaises herbes.» Un morceau qui passera, au choix, pour une anomalie dans le monde de Vic Chesnutt, ou pour l’expression du début de sérénité trouvée par celui qui, il y a dix ans, souhaitait «encore une fois, passer l’hiver».Il partagera ce soir la scène parisienne de la Cigale avec la pop classieuse d’Okkervil River.
http://www.liberation.fr/culture/musique/290990.FR.php
© Libération
14 novembre 2007 dans Musique | Lien permanent
Musiques
Nouvelle carrière pour Young Marble Giants
Rock. Le groupe minimaliste des années 80 propose une date unique, dimanche à Boulogne-Billancourt.
PHILIPPE AZOURY
QUOTIDIEN : samedi 27 octobre 2007
La venue à Boulogne-Billancourt ce dimanche, des Young Marble Giants (1), constitue un événement, et plus encore une surprise. Après tout, le trio n’a jamais existé que trois courtes années, de 1979 à 1981, avant de se séparer sur un motif qui ne laissait espérer aucune rémission : les deux frères Moxham étaient tombés amoureux de leur chanteuse à frange et jupe plissée, Alison Staton.
Stuart Moxham, l’âme du groupe, préféra se retirer du triangle amoureux, produisant un disque exemplaire de maigreur pour les Marine Girls (le premier groupe de Tracy Thorn), survivant à un accident de moto, et tentant des disques solos discrets et inégaux. Les deux autres distillèrent un temps, sous patronyme The Gift, une bossa-nova sage comme une image et firent don à Etienne Daho, plus grand fan au monde des YMG, d’une chanson gracile : Paris le Flore.
Mais rien de cela n’avait la force de Colossal Youth, unique album du groupe sorti en 1980 et de la poignée de singles qui l’accompagnait. Pochette noire, production minimaliste, sinon riquiqui, la neurasthénie des sentiments qu’il dépeignait, encapsulait plus que n’importe quel autre disque ce début des années 80 présupposé sombre. Comme prétendant au titre de disque séminal, on ne lui connaît qu’un autre grand rival, l’Unknown Pleasures de Joy Division.
Bizarrement, c’est aux Etats-Unis que cette musique authentiquement anglaise a trouvé le plus d’écho, adoubée par le mouvement lo-fi. Il faut féliciter les organisateurs de l’excellent festival BBmix du jour de cette résurrection : Young Marble Giants est effectivement un groupe du dimanche, journée vide, douce et angoissante à la fois.
(1) Cet été est sortie l’intégrale 3 CD du groupe.
http://www.liberation.fr/culture/musique/287680.FR.php
© Libération
30 octobre 2007 dans Musique | Lien permanent
Culture
Lorient, le culte celte
Pour la 37e édition du Festival interceltique, Jean-Pierre Pichard,son directeur historique, transmet le flambeau à l’Espagnol Lisardo Lombardia. Rencontre avec le nouveau patron.
Par GILLES RENAULT
QUOTIDIEN : vendredi 3 août 2007
Jean-Pierre Pichard est à la popularisation des bagadoù ce qu’Haroun Tazieff fut à celle des éruptions volcaniques : un monument, à sa façon, disons tendance menhir, eu égard au contexte et à la silhouette. Fondateur, à l’aube des années 70, du Festival interceltique de Lorient, arpenteur inlassable des cultures traditionnelles, il a aussi fait entrer les cornemuses et les bombardes au Stade de France et à Bercy.
Aujourd’hui, histoire de souffler un peu, Jean-Pierre Pichard passe la main. en n’étant plus que «directeur général honoraire» du festival. A sa place, c’est un Espagnol, des Asturies plus précisément - parce qu’il ne faut quand même pas trop déconner avec le pedigree - qui prend la tête du FIL.
A 52 ans, Lisardo Lombardia, médecin de formation, peut témoigner d’un engagement sans faille pour le «celtisme», étant lui-même clairement impliqué dans le festival depuis des lustres.
La 37e édition, qui débute ce soir, avec Red Hot Chili Pipers (trop fort !), Frizbee et The Mahones, met à l’honneur l’Ecosse, notamment à travers une soirée de gala, demain samedi. Pour sa prise de fonction, Lisardo Lombardia évoque sa conception du festival, fier de son titre de «plus grand rassemblement mondial des cultures celtiques», avec «700 000 visiteurs et 4 500 artistes attendus».
Succéder à Jean-Pierre Pichard, une gageure ?
Non. J’ai accepté la direction du festival en ayant pleinement conscience de la responsabilité que je prenais. Cette succession demande à la fois de poursuivre et de faire évoluer un projet élaboré depuis trente-six ans. Si j’ai été le délégué des Asturies pendant vingt-deux ans, c’est parce que je le partage.
Qu’est-ce qui distingue le directeur général que vous êtes, du directeur général honoraire ?
Le directeur général honoraire gardera toujours un poste de conseiller, mais il ne sera pas un décideur. C’est le directeur général, donc moi-même, qui assumera la responsabilité de la décision.
Que croyez-vous pouvoir apporter au FIL ?
Un rapprochement vers les nouvelles générations de musiciens bretons et des autres pays celtiques. Ouvrir le festival aux créateurs plus jeunes, en gardant nos références. Cela concerne les musiques urbaines actuelles, les nouvelles tendances, avec une base celtique, mais sans oublier les groupes plus traditionnels et le folk acoustique ou le folk rock. Il s’agit donc de renforcer la visibilité de la culture et de la langue bretonne, mais aussi de faire découvrir les talents, des Latino-Américains d’origine celtique (Gallois de la Patagonie, Asturiens et Galiciens d’Argentine, Chili, Mexique0.). Ce qui a déjà été accompli avec les anglophones.
Avez-vous des objectifs précis pour cette édition ?
Une programmation de musiques bretonnes plus variée, souvent gratuite, les afters du Manège, et un nouvel espace souligneront le nouvel esprit d’ouverture. Nous espérons que la fête sera plus visible, partagée et célébrée en ville. L’année de l’Ecosse propose d’excellents artistes, sans oublier Laurent Voulzy, Sinead O’Connor, The Dubliners ...
Votre arrivée à la tête du FIL illustre-t-elle une volonté accrue d’ouverture sur l’Europe ?
Elle signifie que le concept interceltique a toujours été une réalité et non pas un concept marketing. Comme je l’ai déjà dit, l’ouverture sur l’Europe et sur le monde est liée à une culture celtique depuis toujours très cosmopolite.
Après 36 éditions, le FIL semble stable, solide. et assez prévisible. Faux ?
Oui, car il donnera toujours des surprises. Qui connaîtrait Carlos Nuñez ou Dominique Dupuy autrement ? Nous cherchons le renouvellement, comme cette année avec les Nuits magiques.
La musique celtique s’est ouverte et modernisée, mais elle manque de nouvelles grandes figures charismatiques (format Stivell ou Dan Ar Braz). Faux ?
Les figures charismatiques sont toujours difficiles à trouver. Même dans d’autres secteurs musicaux. Un grand nom par génération, c’est déjà pas mal ! Je suis persuadé que la prochaine référence apparaîtra bientôt, pourquoi pas à Lorient ?
Le fait que vous ne soyez pas breton vous confère-t-il une «pression» particulière ?
Je n’en ai pas ressenti jusqu’à présent. Je connais la Bretagne depuis trente ans et j’ai beaucoup d’amis ici, au sein du monde culturel. J’ai reçu un bon accueil et me suis toujours senti breton de cœur !
Comment se porte la culture traditionnelle asturienne ? L’Etat espagnol vous apporte-t-il tout le soutien que vous pensez mériter ?
La société civile y tient. Il y a trente ans, on avait commencé le boulot. Une jeune génération poursuit le travail, avec beaucoup de créativité. Le gouvernement national nous aide - nous avons une assemblée régionale et un gouvernement régional qui gère la culture - mais, comme cela arrive souvent, nous voulons plus. Surtout en ce qui concerne la langue. C’est notre identité ! A l’heure de la mondialisation, il nous faut exister. Nous sommes des citoyens du monde ; néanmoins, la diversité culturelle est la richesse de tous, et on doit la défendre.
Une définition du celtisme ?
Le celtisme est une défense de l’identité, de la diversité, de la créativité et du cosmopolitisme (les Celtes anciens l’étaient déjà et ils se sont métissés et répandus partout en Europe). Les idées-forces vécues avec passion peuvent se répandre, sinon il n’y a pas d’élan. Si le projet interceltique n’avait pas été porté par des passionnés, nous ne serions plus ici pour en parler.
http://www.liberation.fr/culture/270440.FR.php
© Libération
06 août 2007 dans exemple, libé de nos jours, Musique, neu-neus | Lien permanent
Lemmy Kilmister, 60 ans. Leader de l'insubmersible groupe de hard rock anglais Motörhead. Son hygiène de vie, à base d'alcool, de tabac et de sexe, défie la Faculté.
Bock'n'roll
Par Jean-Louis LE TOUZET
QUOTIDIEN : mercredi 6 décembre 2006
Le rock'n'roll a mis un tigre anglais du nom de Lemmy Kilmister dans son moteur. L'essence du tigre, c'est le Jack Daniel's en jerrycan. Le tigre en question, dont le gosier est culotté par deux paquets de Marlboro quotidiens, va sur ses 61 ans. Il porte depuis vingt ans les mêmes bottes noires, ne possède qu'une paire de jeans, et vagabonde depuis trente ans en bus. Une fois le concert terminé, le tigre à la tête de Hun, et qui porte la casquette des confédérés, s'égare dans la nuit avec des poules à forte poitrine. Ensuite, le tigre s'endort sur la descente de lit en peau d'ours. La presse anglaise l'adore et parle du leader de Motörhead comme de «l'homme aux 20 000 femmes». Ainsi va la vie du dernier authentique rockeur dont les conseils sont toujours excellents : «Personnellement, je ne mange jamais de légumes : c'est trop sain pour moi.» Ce qui plaît aux fans, c'est que Motörhead est le dernier groupe rebelle et qu'il a traversé les années sans jamais trahir ses fondamentaux : sex, drugs and rock'n'roll. Si Motörhead séduit surtout les adolescents, en général déjà bien toqués d'AC/DC, c'est qu'ils voient en Lemmy un type sincère, qui joue vite et fort et qui ne s'est jamais déshabitué de ses conduites scabreuses malgré les années.
Lemmy est un type très fin qui adore causer en vieil anglais en ponctuant ses phrases de gros mots. Son humour est proche de celui des Monty Python. Ces derniers avaient appelé, il y a une dizaine d'années, à «une vaste collecte nationale» afin que les membres du groupe changent enfin une bonne fois pour toutes de fringues : «Oh ! Seigneur, faites que les gars de Motörhead changent enfin de falzar !»
Lemmy, chanteur, bassiste et fondateur du trio, a toujours maintenu, depuis les débuts du groupe, la nécessité d'une interprétation artistique de premier plan sans laquelle le rock'n'roll ne saurait subsister. Exemple dans Angel City, extrait de l'album 1916 : «I'm gonna kick ass, I'm gonna spit broken glass.» Ce qui donne grosso modo : «Je vais botter des culs et cracher du verre brisé.»
Bien sûr, ce ne sont pas des vers élisabéthains, mais l'album 1916 évoquait également la mémoire des 20 000 soldats britanniques tués en une matinée dans la bataille de la Somme. Le grand écart lexical s'explique car Lemmy est un homme «passionné par les deux guerres mondiales» au point de collectionner les poignards du IIIe Reich : «Les gens peuvent penser ce qu'ils veulent de cette manie : j'en ai rien à foutre ! Mais disons que j'ai un peu arrêté ces derniers temps car on rencontre quand même de vrais mabouls dans les bourses d'échange !» Le bonhomme, qui porte la croix de Malte en sautoir, est incollable sur les Plantagenêt et les Tudor. Puis on passe d'Oliver Cromwell à Winston Churchill et on finit par Jimi Hendrix, dont il fut l'un des roadies . L'homme qui vit dans le fracas et la fumée évoque Richard III en se versant un verre : «Shakespeare en a fait un monstre sanguinaire, alors que pas du tout.» C'est renversant car Lemmy a écrit la majeure partie de ses chansons au dos d'un bock de bière.
L'homme est remarquablement conservé malgré une vie d'excès, un peu comme une vipère dans un bocal d'alcool. Evidemment, il fait «un peu de diabète» et colore donc le whisky avec un doigt de Coca Light. La faculté a vu en lui un cas unique de longévité : «Keith Richards [guitariste des Rolling Stones, ndlr] a eu les moyens de se faire changer le sang, mais moi j'ai pas son pognon», se plaint-il. Sa dernière analyse de sang remonte à une quinzaine d'années. Hospitalisé à Londres, les médecins sont alors réunis autour de ce cas d'école et décident d'un commun accord de ne pas le transfuser : «Voyez-vous, si on vous donne du sang pur vous allez mourir... Mais, de grâce, ne donnez pas votre sang ! Il est tellement toxique que vous tueriez quelqu'un !»
Lemmy n'a pas seulement démoli les lois de la nature mais aussi celles du bon goût en jouant une musique assourdissante où éclate la prodigieuse invention rythmique verbale. Exemple à l'appui : «Dead men tell no tales» («Les morts ne racontent pas d'histoires»). Mais en concert cela donne, avec 20 000 watts dans les oreilles : «Dead men smell toe nails» («Les morts puent comme des doigts de pied»). Le public de Motörhead est remarquablement fidèle et «loyal», insiste Lemmy, et complètement sourd. «Avant, le rock'n'roll représentait un idéal pour la jeunesse, explique Lemmy. Aujourd'hui, ce sont les sportifs qui l'incarnent. Pfff, les sportifs...», dit-il en levant les yeux au ciel.
Reste alors la religion ? «Un mensonge total !» s'emporte le leader de Motörhead. Faut dire que le père de Lemmy, pasteur anglican, «a laissé tomber maman» une fois qu'elle était enceinte, et, dès qu'il voit un symbole religieux, Lemmy est pris de convulsions : «Qui peut croire que Marie a été engrossée par l'opération du Saint-Esprit ! Hein ! Qui ?»
Alors la politique ? «Blair, Bush ou Chirac, ils te laissent tomber comme une merde une fois que tu leur as filé ta voix. Ce sont des salauds ! Regarde ce sénateur républicain [Mark Foley, ndlr] à l'origine d'une loi antipédophile et impliqué dans un scandale pédophile !»
Lemmy vit à Los Angeles depuis le début des années 90 : «Pour le soleil et parce que les filles sont à moitié à poil et puis j'en avais marre de l'Angleterre et de la pluie. Mais quand je retourne au pays, je vais voir ma vielle mère de 92 ans.» Il vit sur Sunset Boulevard dans un meublé de 45 m2 : «Pendant des années, on n'a pas gagné de fric car notre maison de disques nous a baisés sur les droits.» Le jogging du matin consiste à descendre au Rainbow Bar. Lemmy retrouve son tabouret, comme dans un tableau d'Edward Hopper. Le patron a maintenu, au risque de poursuites, le seul espace fumeur de la ville rien que pour lui.
Lemmy n'a pas fait d'études mais sait «monter à cheval». D'où les bottes de cavalier. Ado, pour se faire de l'argent, il vissait «des boulons dans une usine de machines à laver» au pays de Galles, puis est tombé sur «une guitare hawaïenne» qui traînait à la maison : «Un vrai piège à gonzesses, la guitare... Je ne vis que pour les nanas et les fans», explique-t-il en se marrant. Dans ses années héroïques, Lemmy s'empiffrait de toutes sortes de drogues et parlait beaucoup aux arbres : «J'ai un fils et je ne lui ai donné qu'un seul conseil : "Ne touche jamais à l'héroïne fiston. Jamais !"» En quarante-cinq ans de carrière, Lemmy Kilmister a élaboré le plus violent manifeste contre la sobriété. On peut appeler cela une oeuvre de combat. Il a même tourné une pub qui a fait pleurer de rire le Royaume-Uni et dans laquelle il vantait les mérites d'un contrat d'assurance-vie.
Lemmy a toujours choisi des musiciens qui avaient le permis. Il ne compte pas le passer : «Mon modèle, c'est Humphrey Bogart dans sa chaise roulante, dévoré par le cancer, qui continuait à donner des fêtes somptueuses.» Finalement, si la mort ne veut pas de Lemmy, c'est tout simplement qu'il est parfaitement immangeable et puis, de toute façon, dans l'éternité du rock'n'roll, on roule sans permis.
photo EDOUARD CAUPEIL
Lemmy Kilmister en 6 dates 24 décembre 1945 Naissance à Staffordshire, Angleterre. 1975 Création de Bastard, qui se transforme en Motörhead. 1977 Premier album : Motörhead. 1979 Sortie d'Overkill et de Bomber, deux classiques. 1988 Tournée américaine avec Alice Cooper. Album live No Sleep at All. 2006 Kiss of Death, 27e disque du groupe. Concert demain au Zénith de Paris.
15 décembre 2006 dans culture, curiosités, Musique | Lien permanent