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The Kills à mort
Rock. Le duo à vif revient avec l’envoûtant «Midnight Boom», troisième classique au tranchant de fer dans un gant de velours.
B.
QUOTIDIEN : vendredi 7 mars 2008
En lançant les Kills à la face du monde, le 8 mars 2003, nous les disions : «Si bruts, carboniques jusqu’au philosophal, si exempts de précautions commerciales ou esthétiques, si libres d’allure avec leurs emboîtages à rythmes boogie-jerk, leurs alliages de basalte, mercure et nacre, si sexués, qu’il refondent et fondent, par la voix feulante d’Alison gainée des habillages électrocutés de Jamie, le rock même dans sa probité nihiliste perdue. Tout ce qu’on aime, qui est peu, est là.»

Rien n’a changé. De M à m, Midnight Boom, 3e décharge du duo extrémiste anglo-saxon qui dédiait son manifeste à la kamikaze bobo titi Florence Rey et qui ressemble toujours à une photo «wanted» de Baader & Meinhoff, se ressent de la même ardeur punique à l’œuvre. «Détruire Carthage, dit-elle.» Si nous idolâtrons ces Kills, c’est que rien d’eux ne présente bien. Rien de conciliant chez ces gens à cran. Rien de récupérable, de bien pensant ; tout est si bien ici, d’être si mauvais, genre. Même si, c’est à noter, les Bonnie & Clyde électriques innovent là dans la berceuse avec Good Night (Bad Morning, certes), rien d’amène en eux. A l’enseigne The Kills, nom hérissé, mi tessons mi tifs, Midnight Boom louvoie entre caresses et stress, breaks et menace. «Mêle-toi de tes affaires», mordait le vol I, Keep on Your Mean Side. I Hate The Way You Love, insistait la suite ; le III jetant (par la bouche de la Belle) : «Essaie de faire quelque chose de dingue, parce que qu’est-ce que t’es chiant normal…»

Avec les Kills du jour, le rock se rappelle encore et toujours à son bon souvenir, qui est l’infréquentable. Agressif, voyou, malsain ; du côté du mal, du louche, de la sédition ; de Caïn voleur de feu, des loubards «blousons noirs» du temps de Gene Vincent «Craddock», Jerry Lee Lewis prêcheur shouter possédé, des «satanic» Rolling Jones, d’Iggy Bored, du Suicide de Rain Of Ruin ou Vince Taylor twistant le «Neeerrrvous Break-k-kdown» avec la langue.

Cela fait des bruits bizarres, de glaires (spécialité maison), siffle et grogne des choses troubles, suggère des desseins scabreux, selon des arrangements suspects. Et tout cela enchante. Lippe boudeuse, frange foraine ou tif tailladé, col relevé, mauvaises vibrations de castagne sexuelle près des autos-tampons, en perfecto rasqueux et pantalons à pont ; qui dit mieux ? Un rêve rock. Entre Familles je vous hais, Destroy, Merde à dieu ou No future, dignes du rasoir à paupière d’Orange McDowell Mécanique ou de telle ligne de bave glamour en une du Face signée Macaulay Culkin.

Le Kills III fait dans le tapage nocturne . Tout détonne, craque, scie, lamine et compresse. Allures louches, coups de hanche et de manche comme des coups de surin, sourires en dessous, regards ombrageux, gros mots, cuir et morgue à vif.

Choisis ton camp, c’est le pari Kills : SM ou FM ? Pour les câlins, dégage. Ici, tu ne trouveras que tension sourde («Sortez les flingues, sortez les flingues»,No Wow), ongles peints cassés comme des cordes de guitare, mèches de larsens et nerfs en pelote. Electrogènes, salissures lascives en salut.

http://www.liberation.fr/culture/musique/314151.FR.php
© Libération

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L'Opéra de Paris va exhumer deux urnes contenant des disques depuis 100 ans
AFP 15.12.07 | 01h25

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L'Opéra de Paris et la Bibliothèque nationale de France (BnF) présenteront mercredi 19 décembre deux urnes, contenant au total 24 disques, mises à l'abri il y a un siècle pour témoigner de l'art du chant de l'époque, ont annoncé vendredi soir ces deux institutions.

Le 24 décembre 1907, 24 disques ont été scellés dans deux urnes au cours d'une cérémonie solennelle qui a eu lieu dans les sous-sols du Palais Garnier à Paris, indiquent l'Opéra et la BnF dans un communiqué commun.

Ces disques avaient été donnés par le patron en France de la Gramophone Company, Alfred Clark, qui avait exigé que les boîtes ne soient ouvertes que 100 ans plus tard, "afin d'apprendre aux hommes de cette époque quelle était la voix des principaux chanteurs de notre temps".

Chacune de ces urnes contient 12 disques, pour l'essentiel de musique lyrique française (Bizet, Gounod, Saint-Saëns...) ou italienne (Donizetti, Rossini, Verdi), et renferme le témoignage de voix aussi célèbres que la Melba, la Patti, Emma Calvé ou Enrico Caruso.

Confiées à la BnF depuis 1989 pour leur sauvegarde, "ces urnes feront leur apparition le 19 décembre", indique le communiqué.

Cette "cérémonie" aura lieu à partir de 18H00 à la bibliothèque-musée de l'Opéra de Paris.

"Les deux urnes ne seront pas ouvertes à cette occasion", préviennent cependant les deux établissements, qui ont dû tenir compte de la "dangerosité" liée à la présence de "bandelettes d'amiante disposées à l'époque pour protéger les disques".

Ces enregistrements "seront extraits de leur protection en milieu confiné et sécurisé au cours de l'année 2008", ajoute-t-on de même source.

Les disques exhumés en 2007 feront l'objet d'un report sur CD par EMI -- héritière de la Gramophone Company -- et une cérémonie comparable à celle de 1907 sera organisée "afin de préserver des enregistrements représentatifs de la musique contemporaine", selon le communiqué.

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Musiques
L’aura Portishead
Rock. Absent depuis dix ans, le groupe phare de Bristol est réapparu ce week-end sur la scène anglaise. En attendant l’album prévu au printemps. Récit exclusif.
Envoyé spécial à Minehead GILLES RENAULT
QUOTIDIEN : mardi 11 décembre 2007

Un pacte avec le ciel aurait été scellé que Portishead ne s’y serait pas mieux pris. Ce week-end, la région de Bristol n’en finissait plus de crouler sous les nuages. De violentes bourrasques charriaient des paquets de pluie et, de temps à autre, une éclaircie miraculeuse parvenait à se frayer un passage. En osmose avec le climat, le groupe est reparu vendredi et samedi soir, sur une des trois scènes du All Tomorrow’s Parties, festival censément insigne dont, par la même occasion, ils avaient hérité de la programmation (lire ci-contre).

Capitonnée. Cela faisait presque dix ans qu’on ne les avait plus vus et les forfaits étaient partis en un instant - la manifestation ne commercialisant qu’une formule tout compris, trois jours de musique et d’hébergement pour 160 livres par personne. Les deux premiers soirs, Portishead était donc le clou du spectacle, offert à une grosse poignée d’élus à qui l’on demandait de choisir un soir et de porter un bracelet assorti pour accéder à la salle, trop petite pour absorber l’ensemble des festivaliers.

A l’origine, un nouvel album de Portishead, le premier en studio depuis 1997, devait coïncider avec les retrouvailles. Le groupe a pris du retard et la sortie du CD n’est plus escomptée avant mars ou avril 2008. Portishead a, cependant, tenu à assumer ses engagements, si bien que vendredi à 21 h 30, ce sont six musiciens qui arrivent sans chichi dans un vilain et vaste lieu rectangulaire dont on peine à deviner la fonction usuelle (salle de banquet ? de conférence ? de jeu ?).

Très présents d’entrée de jeu, les deux premiers rôles masculins, Geoff Barrow, sorcier des studios, et le guitariste Adrian Utley, cheville ouvrière de la première heure, réactivent sans mal cette soul capitonnée teintée de groove transi qui croula sous les éloges dix ans auparavant - et que l’on étiqueta trip hop, puisqu’il fallait bien la baptiser.

Flamme. Mais c’est toujours la chanteuse Beth Gibbons qui accapare l’attention, elle qu’on retrouve aujourd’hui comme hier, jeans et tee-shirt sur une silhouette menue de quadra voûtée, agrippée au micro comme à une bouée de sauvetage, tout juste capable de lâcher un «je ne sais pas quoi dire» en unique intermède. Dix ans plus tard, «le» son Portishead résiste bien à la vague dubstep et son éminence (très) grise Burial, qui secoue l’Angleterre. Neuf titres anciens - sur les vingt-deux jamais enregistrés par le groupe, en deux albums studio et un live new-yorkais - rallument instantanément la flamme vacillante, Mysterons, Glory Box, Sour Times ou Cowboys, reconduits peu ou prou dans leurs tours alentis d’origine.

Au nombre de cinq, les nouveautés attestent une volonté d’élargir le spectre, dans tous les sens du terme. De nouvelles pistes s’imposent, plus déterminées et offensives (In Silence, Undertow), sinon carrément oppressante quand le beat martial de False Remedy opère comme un blast. The Burden, qui clôture l’unique rappel, évoque une conception dance voisine des alchimies de Radiohead. La voix, dont l’intensité sublime n’a pas bougé, doit encore s’affirmer. Portishead n’en semble pas moins bien parti pour larguer à nouveau les amarres.

Musiques
All Tomorrow’s Parties, festival sous influence
Affiche soignée mais organisation déficiente pour le rendez-vous anglais dont Portishead supervisait la sélection.
G.R.
QUOTIDIEN : mardi 11 décembre 2007

Le festival All Tomorrow’s Parties (ATP), dont le nom renvoie à la chanson du Velvet Underground et de Nico, a été fondé en 1999 par un certain Barry Hogan. Habitués aux éreintants attroupements estivaux, type Reading ou Glastonbury, les Anglais y ont vite vu une variation select où l’on pouvait enfin entendre les meilleurs groupes du moment sans regagner la civilisation maculé de boue, avec une pneumonie et les tympans percés. Car ATP se déroule dans le cadre, comparativement enviable, d’un centre de vacances dénommé Butlins, réquisitionné pour l’occasion.

Il existe en vérité plusieurs copies du même concept, imaginé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par un promoteur immobilier, Billy Butlin, désireux de voir ses congénères - à commencer par les moins nantis - goûter chaque année à quelques jours de farniente.

Fantasmes. Au début, le festival se déroulait au camp de Camber Sands. Désormais, à quatre heures de Londres et une heure trente de Bristol, il faut prendre la direction de Minehead, une coquette station balnéaire du Somerset, pour débusquer le phalanstère rock de tous les fantasmes. Lesquels ne résistent pas longtemps à la réalité architecturale du lieu, qui suggère plus un centre commercial de banlieue (mettons entre Jardiland et la Grande Récré) qu’une villégiature au charme désuet. Espace de loisirs un chouia concentrationnaire (guérite à l’entrée, port de bracelet, molosses chauves au contrôle), Butlins décline tout un tas d’activités allant du parc aquatique au repaire de pirates, du bowling au minigolf. Une galerie marchande sinistre tient lieu d’agora et l’hébergement, dans des bungalows ou de petites résidences impersonnelles, achoppe sur une toponymie à tout le moins présomptueuse (Coral Walk, Baracuda Place, Crystal Chase Deluxe…). On suppute néanmoins que, passé une certaine heure, la clientèle, consciencieusement arsouillée, n’est plus trop capable de différencier la Barbade des rivages anthracites de la Manche.

Affinités. D’abord annuel, All Tomorrow’s Parties connaît aujourd’hui plusieurs déclinaisons saisonnières. Hormis le cadre, une autre spécificité a fortement contribué à sa renommée : à chaque fois, la confection du «menu» échoit au groupe vedette qui fonctionne sur le mode des affinités électives pour élaborer une programmation plutôt unique. Les gens du All Tomorrow’s Parties ayant vraiment bon goût, la côte du festival a ainsi monté en flèche, avec une liste de curateurs impressionnante, depuis Mogwai, pour la première édition, à Tortoise, Sonic Youth, Autechre, Vincent Gallo, voire Matt Groening, le créateur des Simpson.

Brouhaha. Ce week-end, c’est donc Portishead qui a mené la danse, sous le nom de code sybillin d’A Nightmare Before Christmas (un Cauchemar avant Noël). Du beau linge était inscrit sur la feuille de match : Aphex Twin, Sunn O))), A Hawk and a Hacksaw… Mais, là encore, la réalité allait se révéler plus revêche : sonorisation souvent pourrie, engloutissant le show de The Horrors comme celui de Thurston Moore, casting périlleux (Françoiz Breut, «de Bruxelles», confrontée au brouhaha, dans l’indifférence générale d’un passage tardif), horaires aberrants (plus rien sur la grande scène après 22 heures !)… Il fallait toute la gouaille chenue de SeaSick Steve et de son boogie blues imputrescible pour captiver l’auditoire, dans le contexte inouï d’un immense chapiteau bordé d’enseignes lumineuses de fast-food.

Deux autres ATP sont déjà dans les tuyaux pour mai 2008, avec Weeen, Sebadoh, Of Montreal, Hot Chip, Broken Social Scene, etc. Sinon, le complexe de Butlins propose un tas d’autres formules à prix attractifs : The 60’s Experience, Disco Inferno…


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UN ENTRETIEN AVEC GUSTAV LEONHARDT
"On n’enseigne pas la beauté"
NOUVELOBS.COM | 16.11.2007 | 22:58
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L’intégrale de entretien avec le claveciniste, organiste et chef d’orchestre Gustav Leonhardt, paru dans le Nouvel Observateur daté du 15 au 21 novembre.
Le Nouvel Observateur. - Vous vivez dans une maison historique.

Gustav Leonhardt. - Tout à fait historique ! Et même plus que la plupart des maisons anciennes d’Amsterdam, où l’on en trouve huit mille datant d’avant 1800. En Hollande, il n’y a pas de grands bâtiments anciens, comme en France ; mais chacun voulait avoir sa maison, très petite, avec une fenêtre et une porte, ou très grande, comme celle-ci. Il y a très longtemps, la ville d’Amsterdam a profité de l’arrivée d’Anversois, qui étaient brillants et riches. Elle était extrêmement peuplée, il n’y avait plus de place, les couvents, annexés par la Réforme, étaient réquisitionnés pour accueillir les réfugiés, et la ville s’est agrandie par grands demi-cercles. Ma maison, qui date de 1617, avait une des plus grandes façades, le double de la normale, dans un quartier où elles sont toutes hautes mais étroites. Elle n’est pas très profonde, deux grandes pièces seulement. Des pavillons extérieurs et un jardin. Celui qui l’a fait bâtir était très riche – nous savons tout sur elle, j’ai même écrit un livre sur son histoire. Vers 1630, un édit a établi que le jardin devait rester jardin « jusqu’à la fin des temps » ! Il y a douze ans, un directeur de société voulait s’y faire construire un garage, et j’ai gagné mon procès contre lui, en invoquant ce décret ! En 1750, la maison a encore été agrandie par un riche marchand, maire de la ville, sur sept étages. Tout est resté exactement à l’identique depuis : les portes, les cheminées, les lambris, les parquets, les planches dans les armoires, les carreaux de faïence, tout !
N. O. - C’est pas une maison de famille ?

G. Leonhardt. - Pas du tout. Je suis d’ailleurs locataire.

N. O. - Et qu’avez-vous comme instruments, ici ?

G. Leonhardt. - Beaucoup moins qu’autrefois. J’en avais trop, et je ne les jouais pas. J’en ai encore trop. Ce merveilleux clavecin, ici, je ne le touche qu’une fois par mois, et encore. J’en ai un en bas, pour tous les jours, en quelque sorte, mon work horse…
N. O. - Celui-ci, ce n’est pas le Lefebvre ?

G. Leonhardt. - Ah vous êtes au courant… Le facteur de clavecins Martin Skowronek et moi voulions voir jusqu’où l’on pouvait aller dans la réplique d’ancien. Il avait des bois d’époque, et il a fait un faux ancien, où tout, jusque dans le plus petit détail, semblait authentique. Et qui s’est révélé sonner admirablement, beaucoup mieux que ses autres clavecins, qui sont pourtant tous des copies exactes. Il ne comprend pas pourquoi, d’ailleurs. Nous avons monté un petit canular, inventé qu’un facteur d’orgue et de clavecins de Rouen, Lefebvre, avait fait cet instrument.

N. O. - Mais tout le monde s’interrogeait sur ce Lefebvre, dont on ne connaissait aucun autre clavecin.

G. Leonhardt. - C’est pourquoi nous l’avons choisi. Et puis il était plus prudent, pour les fleurs peintes sur la table d’harmonie, de choisir un instrument de Rouen. Les peintres parisiens étaient trop connus. Et un jour, j’ai organisé un grand dîner avec d’anciens élèves, des spécialistes, des connaisseurs, et j’ai levé mon verre, et j’ai dit que ce n’était pas un ancien, mais un Skowronek.

N. O. - Pourquoi avez-vous révélé la supercherie ?

G. Leonhardt. - Parce que cela devenait une histoire trop grave, un faux. Même mes enfants n’étaient pas au courant. Ma femme et moi, nous avons pensé qu’après notre mort, ils allaient peut-être vouloir le vendre comme un Lefebvre du XVIIIe. Il fallait que cela cesse.

N. O. - Combien de clavecins avez-vous acheté dans votre vie ?

G. Leonhardt. - Douze, quinze, pas plus. J’ai aussi fait des échanges… Je gardais les meilleurs.
N. O. - Et d’autres instruments ?

G. Leonhardt. - Un orgue XVIIIe et deux clavicordes, dont un ancien. J’avais beaucoup plus d’anciens, autrefois. Et j’avais aussi un orgue magnifique du XVIIIe, un Christian Müller, qui a brûlé une nuit, avec l’atelier de restauration où il était. Tout avait été étudié, décidé… Et puis voilà. C’était il y a dix ans déjà. Terrible.

N. O. - Il y a un renouveau d’instruments bizarres en ce moment, des clavicitheriums (petit clavecin à cordes frappées), des claviorganums (sorte de centaure, mi clavecin, mi orgue), des face-à-face (deux instruments en un seul)… Vous-même, vous en avez joué (1). C’est une tendance durable ou une mode ?

G. Leonhardt. - Ces instruments ont toujours été un peu à part, curieux, mais sans importance réelle. Je comprends qu’un facteur, qui a fait des dizaines de clavecins, ou d’orgues, ou les deux, veuille faire autre chose, une fois. Un claviorganum, ce n’est pas une découverte, cela n’ouvre pas un monde nouveau, non ! Une curiosité.

N. O. - La jeune génération cherche constamment des pistes nouvelles…

G. Leonhardt. - Oui… On peut le comprendre… Toutes les pistes ont été explorées, il devient difficile de se faire un nom… Un instrument bizarre, à la télévision, cela passe bien. C’est comme les sujets de thèse… Mon Dieu ! Cela va parfois un peu loin… Mais c’est bien, c’est bien.

N. O. - Vous avez de bonnes relations avec la jeune génération de clavecinistes ?

G. Leonhardt. - Pas mauvaises, en tout cas. Je n’enseigne plus : cela fait une grande différence. Je dois dire que cela me manque un peu. Toute ma vie, j’ai joué en solo, j’ai voyagé, et les élèves seuls m’offraient des contacts humains. Les organisateurs de concert sont très bien, mais je les voyais si peu… Il y a les amis aussi, bien sûr, les Kuijken, Frans Brüggen, mais les jeunes me manquent, avec ou sans idées.
N. O. - Vous aviez trouvé une méthode d’enseignement ?

G. Leonhardt. - Non, aucune. Il n’est pas bon d’avoir une méthode. J’écoute un élève, je vois ce qui lui manque, ce n’est jamais la même chose, et on travaille là-dessus. Ou plutôt : c’est lui qui travaille là-dessus, on le laisse faire. Je lui demande pourquoi joues-tu telle basse ainsi ? Il le sait ou il ne le sait pas. S’il ne le sait pas, il doit trouver pourquoi. Ce type de raisonnement s’enseigne – pas la beauté.

N. O. - Vous avez conscience d’avoir marqué vos élèves ?
G. Leonhardt. - Non.

N. O. - Bernard Foccroulle, le nouveau patron d’Aix dit qu’en quatre cours avec vous, il en a plus appris qu’au cours de toutes ses études. Vous aviez mis le doigt sur le point douloureux.

G. Leonhardt. - Bon. C’est ce que je voulais faire. C’est pour cette raison que mes élèves sont si différents. Ce dont je me félicite.
N. O. - Le style, cela ne s’apprend pas ?

G. Leonhardt. - Un peu… Ou du moins peut-on apprendre ce qui va contre un style, ce qui est impossible dans un certain contexte stylistique. Je peux l’expliquer. Mais entre les marges de choses possibles, il y a tant de variété, en deux siècles, entre les pays, les personnalités ! Même les traités ne convergent pas. Donc il est très risqué de dire : c’est tel style. Tant de combinaisons entre les différents paramètres ! Et l’on en avait conscience, à l’époque. Il arrivait même qu’on exagère dans une direction ou une autre, qu’on mette un point d’honneur à être original : cela n’a pas produit les meilleures œuvres. Goethe l’a merveilleusement dit : « Man merkt die Absicht, und man ist verstimmt. » Quand une intention est trop visible, elle irrite. Et c’est vrai pour tout, jusqu’en politique.

N. O. - Qu’est-ce que c’est qu’un bon orgue, un bon clavecin ?

G. Leonhardt. - L’orgue a tant de personnalité qu’il vous dicte ce que vous devez faire. Beaucoup plus qu’un clavecin. Vous pouvez bien jouer sur un mauvais clavecin, pas sur un mauvais orgue. D’un autre côté, si vous traitez mal un bon orgue, il se refuse à vous. Il est à prendre ou à laisser. C’est une sorte de noblesse naturelle.

N. O. - Comment abordez-vous une œuvre nouvelle ?

G. Leonhardt. - Je la lis, et… C’est compliqué. Si c’est une nouvelle édition, je lis l’appareil critique, je regarde les sources. Je peux avoir envie de jouer l’œuvre, je peux penser que l’éditeur a fait des choix que je ne ferais pas – alors il arrive ici et là que je change une note. Et puis on entre dans le style de la pièce, on ajoute des petites choses, une petite liaison ici ou là, on rétablit les altérations manquantes, surtout dans la musique fin XVIe, il arrive qu’on doive regarder des traités pour vérifier tel ou tel point… Et voilà. Mais je ne fais pas ça au clavecin. Plutôt assis ici. Parfois, il faut comparer les éditions entre elles, ou bien avec d’autres du même compositeur… Il y a tant de possibilités et d’impossibilités ! Il y a un passage dans un choral de Bach où le même passage revient deux fois, avec une petite différence rythmique qui apparaît dans l’autographe, c’est merveilleux : évidemment l’éditeur a corrigé, le pédant.

N. O. - Debussy se trompait, mettait cinq temps dans une mesure à quatre…

G. Leonhardt. - Un génie qui se trompe, ce n’est pas comme un éditeur qui se trompe.

N. O. - Vous avez changé de répertoire, depuis quelques années. Vous ne jouez plus les grandes suites de Bach.

G. Leonhardt. - J’ajoute toujours de nouvelles pièces, bien sûr. Je ne peux pas répéter toujours les mêmes œuvres, cela ne m’intéresse pas. Je veux rester éveillé.
N. O. - Vos goûts ont changé ?
G. Leonhardt. - Non, pas vraiment.
N. O. - Vous vous êtes aventuré dans Mozart

G. Leonhardt. - Oui, surtout en dirigeant. J’aime beaucoup sa musique d’orchestre. La symphonie « Prague », que j’ai faite avec l’orchestre The Age of Enlightment. Superbe, merveilleuse musique !
N. O. - Pourquoi n’en dirigez-vous pas plus ?

G. Leonhardt. - Je n’ai pas d’orchestre… Je ne fais pas ce que je veux. Quant au piano de Mozart, les œuvres sont sublimes, bien sûr, mais je déteste vraiment le pianoforte, comme instrument. On ne sent rien, on ne sent pas la corde, on jette quelque chose, ça retombe comme ça peut… Comparé au clavecin ! Voilà un instrument ! Fin, précis, sensible ! Voilà pourquoi je n’ai pratiquement pas joué de Mozart. Deux disques…

N. O. - Vous voulez dire que si un orchestre vous proposait de diriger des symphonies de Mozart, vous accepteriez ?

G. Leonhardt. - Tout de suite ! Et si c’est intéressant de voir sa musique en venant du passé ! Habituellement, les chefs viennent de la musique postérieure, en sorte que les nouveautés de sa musique ne leur apparaissent pas. Pour moi, c’est si moderne ! Surtout les œuvres de la fin ! Je n’oserais jamais faire des choses pareilles s’il ne les avait pas écrites… Mais j’aime beaucoup sa musique ancien régime aussi. Elle déborde presque, déjà.
N. O. - Il a du mal avec la fugue, non ?

G. Leonhardt. - Ce n’est pas son monde. Il admirait ce genre d’écriture, mais c’est un peu laborieux, chez lui. La beauté de sa musique est inexplicable. La beauté n’est jamais explicable, mais celle-là moins encore. Ses œuvres de jeunesse, par exemple, sont si parfaites, si équilibrées, et pourtant elles paraissent primitives, presque banales. Et nous sommes fascinés. La « Petite musique de nuit » ! A côté de Haydn… C’est miraculeux. Haydn est bien inférieur, à mon goût. Mais mes goûts n’ont pas d’intérêt.

N. O. - Et les compositeurs postérieurs, Schubert, Beethoven ?

G. Leonhardt. - Je les admire beaucoup, comme de très grands compositeurs, surtout comparés à leurs contemporains. Le niveau moyen de la musique était si bas, dès 1800 ! La musique étaient si médiocre, si vulgaire ! Seuls les génies ont survécu. Mais il ne faut pas oublier qu’un génie absolu comme Beethoven a écrit nombre d’œuvres misérables, qu’il n’a pas numérotées dans son catalogue, d’ailleurs. Les œuvres qui ont un numéro sont toutes géniales – sauf la Neuvième symphonie. Cette « Ode à la joie » est d’une vulgarité ! Et le texte ! Complètement puéril. Comment est-il possible que des grandes personnes aient pu écrire ce déchet [trash] ? Mais la mélodie de l’« Ode à la joie », sans texte, est déjà terrible de vulgarité. Comme votre Marseillaise ! Texte et musique ! Terribles ! [rires.] Schubert aussi a fait des choses si primaires, si grossières ! On ne trouve pas cette situation au XVIIIe : le niveau moyen était bien plus élevé.

N. O. - On vous a déjà proposé de diriger Beethoven ?

G. Leonhardt. - Je ne peux pas. J’admire, c’est superbement fait, ça tient ensemble, c’est d’un métier incroyable, mais je n’aime pas. Cet héroïsme est ridicule.

N. O. - Schubert n’était pas héroïque, lui, et ne vous a pas tenté davantage.

G. Leonhardt. - Non. Je n’aime pas ce qui est sentimental non plus. L’amour est beaucoup plus important que l’admiration. J’adore Mozart, Bach, et Purcell, et Sweelinck et les autres.
N. O. - Certains de vos prédécesseurs ont compté pour vous ?

G. Leonhardt. - Certainement ! Quand j’avais seize ans, j’étais enthousiasmé par certains disques, par Landowska… Mais encore un coup, c’était primitif. A cette époque, l’adolescence, on juge tout en blanc et noir. Pour moi, le piano était laid, et le clavecin était beau. Landowska jouait du clavecin, si on peu appeler ça un clavecin, et je trouvais donc cela merveilleux. Je notais sur mes partitions tout ce qu’elle faisait, les registrations, tout. Depuis mon admiration a décliné… Elle marquait le jeune homme, pas le musicien. Ce n’est qu’à Bâle que j’ai subi les premières influences musicales. Et puis, c’est Alfred Deller, le contre-ténor anglais, qui m’a appris le plus, et sans qu’il en sache rien. Les minuscules nuances rythmiques, et surtout qu’il faille accorder plus d’importance au mot qu’au son. Ce qu’il faisait était parfois laid, mais avec raison. Formidable ! Et la musique instrumentale contient souvent un texte latent. Ou du moins, il y a l’idée qu’un texte pourrait être dessous. Je peux dire que c’est lui qui m’a appris l’éloquence au clavecin et à l’orgue.

N. O. - Bach, pourtant, c’est pas très vocal, surtout dans ce qu’il écrit pour les chanteurs !

G. Leonhardt. - Oui, il s’en fiche ! Incroyable [ton de ravissement] !
N. O. - Le contraire de Mozart, en somme.

G. Leonhardt. - Moui… Il utilise la voix, mais sa musique ne vient pas de la voix.

N. O. - Aujourd’hui, dans Bach, on fait chanter les chœurs par des solistes. Qu’en pensez-vous ?

G. Leonhardt. - C’est de la foutaise [rubbish], cela n’a pas de sens. Tout le monde connaît la fameuse lettre où il demande trois ou quatre chanteurs par partie. On a même les noms de tous ces petits garçons. Un article du dernier « Bach Jahrbuch » a clos définitivement cette querelle ridicule.

N. O. - Et les voix d’enfants ? On n’entend plus que des femmes, dans les cantates de Bach.

G. Leonhardt. - C’est dommage… Je préfère les garçons, mais si on n’en trouve pas de bonne qualité, il ne faut pas s’y tenir à tout prix. Il est vrai que les voix féminines introduisent une sensualité hors de propos, mais cela dépend aussi des personnes – et des chefs. La voix de femme est différente, c’est vrai, mais ne va pas contre le style. La règle qui interdisait l’église aux femmes n’était pas musicale. Aujourd’hui, les petits chanteurs sont plus rares, et muent trois ans plus tôt qu’au temps de Bach. Pour un chef c’est un vrai chemin de croix, il faut recommencer presque tous les mois avec un autre garçon ! Et quel travail !
N. O. - Vous aimez diriger ?

G. Leonhardt. - Oui. Je n’ai pas d’ambition en la matière, mais montrer une œuvre comme je la vois me fait plaisir.

N. O. - Vous avez dit que c’était beaucoup plus facile que de jouer du clavecin.

G. Leonhardt. - C’est un fait ! Quand vous battez une mesure, si vous lancez le bras ici ou là, cela ne fait pas de différence ; au clavecin, vous arrivez à neuf ou dix touches trop à droite ! Je plaisante, mais la précision requise par le clavecin est diabolique.

N. O. - Certains chefs vous ont marqué ? A Vienne ? Karajan ?

G. Leonhardt. - Non. Il n’était d’ailleurs pas un bon chef. Certes, les musiciens ne l’aimaient pas, mais on a vu des gens horribles faire des choses magnifiques. Il n’avait pas de rapports avec ses musiciens : seulement avec le public. De dos. Il avait un charisme du dos. Cela existe ! Karajan a fait carrière avec son dos. Mais il n’était pas un bon musicien.

N. O. - Entre diriger un concerto de Bach et une symphonie de Bruckner, il y a une différence ?

G. Leonhardt. - Certainement, ne serait-ce que par le nombre de musiciens. Dans Bach, même dans une Passion, je les connais un par un, je les ai choisis un par un, parce que nous sommes sur la même longueur d’onde, et je sais que, sans moi, chacun jouera magnifiquement… C’est énorme. On n’est plus obligé de tout dire… On coordonne…

N. O. - Devant les quatre-vingts musiciens de la Philharmonie de Vienne, il faudrait bien parler.

G. Leonhardt. - Cela ne m’intéresse pas, et je n’en ai pas l’expérience. C’est amusant, parce que Harnoncourt reçoit cette année la médaille Bach de la ville de Leipzig, que j’ai reçue l’an dernier moi-même (On m’a demandé d’en faire la laudatio, curieusement). Eh bien lui, c’est un missionnaire. Cela tient à sa personnalité, bien sûr, mais aussi aux limites de répertoire que lui imposait son instrument, le violoncelle baroque, ou même de la viole de gambe. On ne peut pas vivre avec cette petite chose… Je comprends bien qu’il ait voulu diriger, et faire le même travail avec les grands orchestres que celui que nous avons fait avec Bach ou Monteverdi : regarder Beethoven et Bruckner, nettoyer, se demander ce que cela veut vraiment dire. J’admire cela. La musique du XIXe est aussi une musique ancienne.

N. O. - C’est aussi qu’il a été longtemps musicien d’orchestre. Vous avez fait votre propre monde seul.
G. Leonhardt. - Oui. C’est très différent.

N. O. - Vous sentez-vous dépossédé de votre répertoire, par le succès mondial de la musique baroque aujourd’hui ? Le petit noyau un peu fanatisé a explosé…

G. Leonhardt. - C’est vrai : il n’y a plus cet esprit de catacombes… Mais il y a de bons côtés. Au début, les gens étaient intéressés, parce que c’était nouveau : le clavecin, deux claviers, des touches noires au lieu d’être blanches… Cela n’existe plus. Mais maintenant, ils ont entendu beaucoup de choses, et peuvent comparer et juger –la composition comme l’interprète. Et c’est bien. La différence s’est creusée entre le magnifique et le médiocre. Quant aux musiciens, ils picorent, ils achètent un violon baroque, avec un chevalet moderne, un archet classique, des cordes soi-disant en boyau… Le niveau musical est très variable, mais le niveau technique est moyen : il y a des pics très élevés, et des creux très profonds…

N. O. - La sonorité est un peu semblable partout. Le Japonais Suzuki n’est plus très différent des Anglais.

G. Leonhardt. - Oui, c’est vrai. Il faut dire que les orchestres sont composés de gens qui viennent de partout. Le phénomène est semblable dans les grands orchestres symphoniques, qui sonnaient très différemment jusqu’à la IIe guerre mondiale.

N. O. - On dirait que les qualités demandées ne sont plus les mêmes : aujourd’hui, il faut être rapide, bien déchiffrer, avoir de la mémoire, être prêt, solide, en bonne santé : cela fait partie intégrante du métier.

G. Leonhardt. - Oui, mais cela se paie – d’une certaine paresse, notamment. Ils ne cherchent plus, ils ne sont plus curieux. Ils ont tout à portée de main, tout est facile, disponible. Internet, probablement. Lorsque quelque chose attirait mon attention, je me mettais à chercher, j’allais dans une bibliothèque, dans deux, trois. Aujourd’hui, c’est comme les buffets de petits déjeuners, dans les hôtels : tout est là, c’est absurde. Tout, tout de suite, pour tout le monde. Quel gâchis ! Je prends une tranche de pain et je m’en vais. Internet, c’est trop facile, je n’en veux pas. Je suis heureux comme cela, dans ma maison, à lire. Je donne autant de concerts que je peux, je ne veux rien de plus.

N. O. – Combien en donnez-vous par an ?

G. Leonhardt. - Cette année, quatre-vingts, mais d’habitude, une centaine.
N. O. - Vous prenez beaucoup de plaisir à jouer…

G. Leonhardt. - Non, pas en jouant, je n’ai pas le temps. C’est difficile, vous savez. Toutes vos facultés sont mobilisées. Déjà, il ne faut pas faire de fausses notes – et ce n’est pas rien. Et vous ne pensez à rien d’autre qu’à ce que vous jouez, vous ne pensez plus à vos doigts, c’est trop tard. Si bien que vous ne pensez même pas à la beauté de ce que vous jouez. Elle est pour les autres, pas pour vous. La beauté doit aller vers l’extérieur, pas à l’intérieur. A la maison, un amateur joue pour soi – et c’est très bien, la musique appartient aussi aux amateurs, même s’ils jouent très mal. C’est magnifique tout de même. Le professionnel fait le contraire. S’il jouait pour soi, il deviendrait ennuyeux. Il joue pour ceux qui sont venus, ont garé leur voiture, ont payé leur billet. Il doit être expressif. Dans un restaurant, un homme qui mange son steack ne le fait pas pour la galerie : il mange pour soi-même, il est absorbé, et ne présente pas le moindre intérêt pour les autres. C’est seulement quand il revient au bureau, et qu’il se tourne vers le monde extérieur, qu’il redevient intéressant.
N. O. - Même quand vous faites un disque ?

G. Leonhardt. - Oui, je dois tirer le maximum de la pièce que je joue, et le donner. Je fais du mieux que je peux mais ce n’est pas très agréable.
N. O. - Et le public ?

G. Leonhardt. - Il n’est pas là ! Au concert, il est fondamental que les gens soient là : je joue parce qu’ils sont là. Sans eux, je ne jouerais pas, à ce moment-là ! Mais ceux qui sont enthousiasmés par ce qu’ils jouent ne font jamais de bons musiciens. Et ceux qui gesticulent sont vulgaires.

N. O. - La vulgarité compte beaucoup pour vous…

G. Leonhardt. - Sortez dans la rue : vous verrez si elle ne compte pas. C’est la démocratie.

N. O. – A plusieurs, on est plus fort que tout seul : les gens se groupent pour se défendre.

G. Leonhardt. - Oui, vous avez raison : ils sont très, très forts !


Propos recueillis par Jacques Drillon

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Musiques
Chesnutt, étoile sublimée
Rock. Le chanteur est en concert en France pour son nouvel album.
SOPHIAN FANEN
QUOTIDIEN : mardi 13 novembre 2007

«Je suis allé le voir et lui ai dit qu’il fallait enregistrer quelques-unes de ses chansons sur une K7 avant qu’il ne se saoule à mort.» Voilà comment, à la fin des années 80, Michael Stipe, la voix de REM, a tiré Vic Chesnutt du n’importe quoi scénique, où il noyait ses folk songs d’alcoolique en fauteuil roulant. Fini l’époque «super-héros de la déglingue», comme il se qualifiait lui-même, les cuites à la tequila Pepe López à rouler dans les caniveaux d’Athens, Géorgie. Jusqu’à en faire pleurer ceux qui avaient entendu sa voix du Sud profond habiller sa détresse de mots talentueux sur les scènes de la ville.

Sésame. Un mal que Vic Chesnutt dit avoir toujours porté en lui, avant qu’il ne jette sa voiture dans un fossé par une nuit déchirée, en 1983. A 18 ans, il y a perdu ses jambes et de la mobilité de ses doigts. Suivront une dizaine d’années à discuter avec le suicide et des albums chaque fois miraculés, pour se tirer de cette «mauvaise passe» aux alentours flous d’About to Choke, album charnière, en 1996, avec ce sésame d’espérance : «A travers la mort, la vie se nourrit.» La troisième vie de Chesnutt commence alors, celle qui invite les voix de bûcherons de Lambchop (The Salesman and Bernadette, 1998), la guitare de Bill Frisell et le clavier de Van Dyke Parks (Ghetto Bells, 2005), quitte le dépouillement folk pour plus de rock, de rythmes et de voix. Tout pour fuir les silences qu’il déteste, occuper l’espace.

Un processus qui touche au sublime dans North Star Deserter, douzième album, sorti en septembre, et meilleur disque en date de Chesnutt. Son enregistrement a été monté de toutes pièces par Jem Cohen, homme d’images et de musiques, entre autres réalisateur du documentaire Instrument, avec les post-rockeurs de Fugazi. Sa grande idée a été de croiser la fragile poésie de Chesnutt avec les envolées de cordes du Silver Mt. Zion Memorial Orchestra and Tra-la-la Band, chorale communautaire sortie de la cuisse de Godspeed You ! Black Emperor et pièce maîtresse du label montréalais Constellation.

«Vic et moi nous connaissons depuis vingt ans, explique Jem Cohen, dans les notes de pochette. J’avais besoin de réunir ces gens-là. Musicalement et sur d’autres plans, j’escomptais qu’il se passe quelque chose.»

Sérénité. Soit une symbiose respectueuse de l’univers de chacun, entre petits riens à la six cordes nylon, hommage troublant au phrasé de Nina Simone (Fodder on Her Wings, tiré d’un album oublié de 1982) et vagues électriques toutes voix dehors. Au milieu, surgit Splendid, son introduction métallique et son texte enfantin : «Sur la plage nous nous sommes amusés, près des rochers ensoleillés. Nous étions sauvages comme les mauvaises herbes.» Un morceau qui passera, au choix, pour une anomalie dans le monde de Vic Chesnutt, ou pour l’expression du début de sérénité trouvée par celui qui, il y a dix ans, souhaitait «encore une fois, passer l’hiver».Il partagera ce soir la scène parisienne de la Cigale avec la pop classieuse d’Okkervil River.


http://www.liberation.fr/culture/musique/290990.FR.php
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Musiques
Nouvelle carrière pour Young Marble Giants
Rock. Le groupe minimaliste des années 80 propose une date unique, dimanche à Boulogne-Billancourt.
PHILIPPE AZOURY
QUOTIDIEN : samedi 27 octobre 2007

La venue à Boulogne-Billancourt ce dimanche, des Young Marble Giants (1), constitue un événement, et plus encore une surprise. Après tout, le trio n’a jamais existé que trois courtes années, de 1979 à 1981, avant de se séparer sur un motif qui ne laissait espérer aucune rémission : les deux frères Moxham étaient tombés amoureux de leur chanteuse à frange et jupe plissée, Alison Staton.

Stuart Moxham, l’âme du groupe, préféra se retirer du triangle amoureux, produisant un disque exemplaire de maigreur pour les Marine Girls (le premier groupe de Tracy Thorn), survivant à un accident de moto, et tentant des disques solos discrets et inégaux. Les deux autres distillèrent un temps, sous patronyme The Gift, une bossa-nova sage comme une image et firent don à Etienne Daho, plus grand fan au monde des YMG, d’une chanson gracile : Paris le Flore.

Mais rien de cela n’avait la force de Colossal Youth, unique album du groupe sorti en 1980 et de la poignée de singles qui l’accompagnait. Pochette noire, production minimaliste, sinon riquiqui, la neurasthénie des sentiments qu’il dépeignait, encapsulait plus que n’importe quel autre disque ce début des années 80 présupposé sombre. Comme prétendant au titre de disque séminal, on ne lui connaît qu’un autre grand rival, l’Unknown Pleasures de Joy Division.

Bizarrement, c’est aux Etats-Unis que cette musique authentiquement anglaise a trouvé le plus d’écho, adoubée par le mouvement lo-fi. Il faut féliciter les organisateurs de l’excellent festival BBmix du jour de cette résurrection : Young Marble Giants est effectivement un groupe du dimanche, journée vide, douce et angoissante à la fois.

(1) Cet été est sortie l’intégrale 3 CD du groupe.


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Culture
Lorient, le culte celte
Pour la 37e édition du Festival interceltique, Jean-Pierre Pichard,son directeur historique, transmet le flambeau à l’Espagnol Lisardo Lombardia. Rencontre avec le nouveau patron.
Par GILLES RENAULT
QUOTIDIEN : vendredi 3 août 2007
Jean-Pierre Pichard est à la popularisation des bagadoù ce qu’Haroun Tazieff fut à celle des éruptions volcaniques : un monument, à sa façon, disons tendance menhir, eu égard au contexte et à la silhouette. Fondateur, à l’aube des années 70, du Festival interceltique de Lorient, arpenteur inlassable des cultures traditionnelles, il a aussi fait entrer les cornemuses et les bombardes au Stade de France et à Bercy.
Aujourd’hui, histoire de souffler un peu, Jean-Pierre Pichard passe la main. en n’étant plus que «directeur général honoraire» du festival. A sa place, c’est un Espagnol, des Asturies plus précisément - parce qu’il ne faut quand même pas trop déconner avec le pedigree - qui prend la tête du FIL.
A 52 ans, Lisardo Lombardia, médecin de formation, peut témoigner d’un engagement sans faille pour le «celtisme», étant lui-même clairement impliqué dans le festival depuis des lustres.
La 37e édition, qui débute ce soir, avec Red Hot Chili Pipers (trop fort !), Frizbee et The Mahones, met à l’honneur l’Ecosse, notamment à travers une soirée de gala, demain samedi. Pour sa prise de fonction, Lisardo Lombardia évoque sa conception du festival, fier de son titre de «plus grand rassemblement mondial des cultures celtiques», avec «700 000 visiteurs et 4 500 artistes attendus».
Succéder à Jean-Pierre Pichard, une gageure ?
Non. J’ai accepté la direction du festival en ayant pleinement conscience de la responsabilité que je prenais. Cette succession demande à la fois de poursuivre et de faire évoluer un projet élaboré depuis trente-six ans. Si j’ai été le délégué des Asturies pendant vingt-deux ans, c’est parce que je le partage.
Qu’est-ce qui distingue le directeur général que vous êtes, du directeur général honoraire ?
Le directeur général honoraire gardera toujours un poste de conseiller, mais il ne sera pas un décideur. C’est le directeur général, donc moi-même, qui assumera la responsabilité de la décision.
Que croyez-vous pouvoir apporter au FIL ?
Un rapprochement vers les nouvelles générations de musiciens bretons et des autres pays celtiques. Ouvrir le festival aux créateurs plus jeunes, en gardant nos références. Cela concerne les musiques urbaines actuelles, les nouvelles tendances, avec une base celtique, mais sans oublier les groupes plus traditionnels et le folk acoustique ou le folk rock. Il s’agit donc de renforcer la visibilité de la culture et de la langue bretonne, mais aussi de faire découvrir les talents, des Latino-Américains d’origine celtique (Gallois de la Patagonie, Asturiens et Galiciens d’Argentine, Chili, Mexique0.). Ce qui a déjà été accompli avec les anglophones.
Avez-vous des objectifs précis pour cette édition ?
Une programmation de musiques bretonnes plus variée, souvent gratuite, les afters du Manège, et un nouvel espace souligneront le nouvel esprit d’ouverture. Nous espérons que la fête sera plus visible, partagée et célébrée en ville. L’année de l’Ecosse propose d’excellents artistes, sans oublier Laurent Voulzy, Sinead O’Connor, The Dubliners ...
Votre arrivée à la tête du FIL illustre-t-elle une volonté accrue d’ouverture sur l’Europe ?
Elle signifie que le concept interceltique a toujours été une réalité et non pas un concept marketing. Comme je l’ai déjà dit, l’ouverture sur l’Europe et sur le monde est liée à une culture celtique depuis toujours très cosmopolite.
Après 36 éditions, le FIL semble stable, solide. et assez prévisible. Faux ?
Oui, car il donnera toujours des surprises. Qui connaîtrait Carlos Nuñez ou Dominique Dupuy autrement ? Nous cherchons le renouvellement, comme cette année avec les Nuits magiques.
La musique celtique s’est ouverte et modernisée, mais elle manque de nouvelles grandes figures charismatiques (format Stivell ou Dan Ar Braz). Faux ?
Les figures charismatiques sont toujours difficiles à trouver. Même dans d’autres secteurs musicaux. Un grand nom par génération, c’est déjà pas mal ! Je suis persuadé que la prochaine référence apparaîtra bientôt, pourquoi pas à Lorient ?
Le fait que vous ne soyez pas breton vous confère-t-il une «pression» particulière ?
Je n’en ai pas ressenti jusqu’à présent. Je connais la Bretagne depuis trente ans et j’ai beaucoup d’amis ici, au sein du monde culturel. J’ai reçu un bon accueil et me suis toujours senti breton de cœur !
Comment se porte la culture traditionnelle asturienne ? L’Etat espagnol vous apporte-t-il tout le soutien que vous pensez mériter ?
La société civile y tient. Il y a trente ans, on avait commencé le boulot. Une jeune génération poursuit le travail, avec beaucoup de créativité. Le gouvernement national nous aide - nous avons une assemblée régionale et un gouvernement régional qui gère la culture - mais, comme cela arrive souvent, nous voulons plus. Surtout en ce qui concerne la langue. C’est notre identité ! A l’heure de la mondialisation, il nous faut exister. Nous sommes des citoyens du monde ; néanmoins, la diversité culturelle est la richesse de tous, et on doit la défendre.
Une définition du celtisme ?
Le celtisme est une défense de l’identité, de la diversité, de la créativité et du cosmopolitisme (les Celtes anciens l’étaient déjà et ils se sont métissés et répandus partout en Europe). Les idées-forces vécues avec passion peuvent se répandre, sinon il n’y a pas d’élan. Si le projet interceltique n’avait pas été porté par des passionnés, nous ne serions plus ici pour en parler.


http://www.liberation.fr/culture/270440.FR.php
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Lemmy Kilmister, 60 ans. Leader de l'insubmersible groupe de hard rock anglais Motörhead. Son hygiène de vie, à base d'alcool, de tabac et de sexe, défie la Faculté.
Bock'n'roll
Par Jean-Louis LE TOUZET
QUOTIDIEN : mercredi 6 décembre 2006
Le rock'n'roll a mis un tigre anglais du nom de Lemmy Kilmister dans son moteur. L'essence du tigre, c'est le Jack Daniel's en jerrycan. Le tigre en question, dont le gosier est culotté par deux paquets de Marlboro quotidiens, va sur ses 61 ans. Il porte depuis vingt ans les mêmes bottes noires, ne possède qu'une paire de jeans, et vagabonde depuis trente ans en bus. Une fois le concert terminé, le tigre à la tête de Hun, et qui porte la casquette des confédérés, s'égare dans la nuit avec des poules à forte poitrine. Ensuite, le tigre s'endort sur la descente de lit en peau d'ours. La presse anglaise l'adore et parle du leader de Motörhead comme de «l'homme aux 20 000 femmes». Ainsi va la vie du dernier authentique rockeur dont les conseils sont toujours excellents : «Personnellement, je ne mange jamais de légumes : c'est trop sain pour moi.» Ce qui plaît aux fans, c'est que Motörhead est le dernier groupe rebelle et qu'il a traversé les années sans jamais trahir ses fondamentaux : sex, drugs and rock'n'roll. Si Motörhead séduit surtout les adolescents, en général déjà bien toqués d'AC/DC, c'est qu'ils voient en Lemmy un type sincère, qui joue vite et fort et qui ne s'est jamais déshabitué de ses conduites scabreuses malgré les années.
Lemmy est un type très fin qui adore causer en vieil anglais en ponctuant ses phrases de gros mots. Son humour est proche de celui des Monty Python. Ces derniers avaient appelé, il y a une dizaine d'années, à «une vaste collecte nationale» afin que les membres du groupe changent enfin une bonne fois pour toutes de fringues : «Oh ! Seigneur, faites que les gars de Motörhead changent enfin de falzar !»
Lemmy, chanteur, bassiste et fondateur du trio, a toujours maintenu, depuis les débuts du groupe, la nécessité d'une interprétation artistique de premier plan sans laquelle le rock'n'roll ne saurait subsister. Exemple dans Angel City, extrait de l'album 1916 : «I'm gonna kick ass, I'm gonna spit broken glass.» Ce qui donne grosso modo : «Je vais botter des culs et cracher du verre brisé.»
Bien sûr, ce ne sont pas des vers élisabéthains, mais l'album 1916 évoquait également la mémoire des 20 000 soldats britanniques tués en une matinée dans la bataille de la Somme. Le grand écart lexical s'explique car Lemmy est un homme «passionné par les deux guerres mondiales» au point de collectionner les poignards du IIIe Reich : «Les gens peuvent penser ce qu'ils veulent de cette manie : j'en ai rien à foutre ! Mais disons que j'ai un peu arrêté ces derniers temps car on rencontre quand même de vrais mabouls dans les bourses d'échange !» Le bonhomme, qui porte la croix de Malte en sautoir, est incollable sur les Plantagenêt et les Tudor. Puis on passe d'Oliver Cromwell à Winston Churchill et on finit par Jimi Hendrix, dont il fut l'un des roadies . L'homme qui vit dans le fracas et la fumée évoque Richard III en se versant un verre : «Shakespeare en a fait un monstre sanguinaire, alors que pas du tout.» C'est renversant car Lemmy a écrit la majeure partie de ses chansons au dos d'un bock de bière.
L'homme est remarquablement conservé malgré une vie d'excès, un peu comme une vipère dans un bocal d'alcool. Evidemment, il fait «un peu de diabète» et colore donc le whisky avec un doigt de Coca Light. La faculté a vu en lui un cas unique de longévité : «Keith Richards [guitariste des Rolling Stones, ndlr] a eu les moyens de se faire changer le sang, mais moi j'ai pas son pognon», se plaint-il. Sa dernière analyse de sang remonte à une quinzaine d'années. Hospitalisé à Londres, les médecins sont alors réunis autour de ce cas d'école et décident d'un commun accord de ne pas le transfuser : «Voyez-vous, si on vous donne du sang pur vous allez mourir... Mais, de grâce, ne donnez pas votre sang ! Il est tellement toxique que vous tueriez quelqu'un !»
Lemmy n'a pas seulement démoli les lois de la nature mais aussi celles du bon goût en jouant une musique assourdissante où éclate la prodigieuse invention rythmique verbale. Exemple à l'appui : «Dead men tell no tales» («Les morts ne racontent pas d'histoires»). Mais en concert cela donne, avec 20 000 watts dans les oreilles : «Dead men smell toe nails» («Les morts puent comme des doigts de pied»). Le public de Motörhead est remarquablement fidèle et «loyal», insiste Lemmy, et complètement sourd. «Avant, le rock'n'roll représentait un idéal pour la jeunesse, explique Lemmy. Aujourd'hui, ce sont les sportifs qui l'incarnent. Pfff, les sportifs...», dit-il en levant les yeux au ciel.
Reste alors la religion ? «Un mensonge total !» s'emporte le leader de Motörhead. Faut dire que le père de Lemmy, pasteur anglican, «a laissé tomber maman» une fois qu'elle était enceinte, et, dès qu'il voit un symbole religieux, Lemmy est pris de convulsions : «Qui peut croire que Marie a été engrossée par l'opération du Saint-Esprit ! Hein ! Qui ?»
Alors la politique ? «Blair, Bush ou Chirac, ils te laissent tomber comme une merde une fois que tu leur as filé ta voix. Ce sont des salauds ! Regarde ce sénateur républicain [Mark Foley, ndlr] à l'origine d'une loi antipédophile et impliqué dans un scandale pédophile !»
Lemmy vit à Los Angeles depuis le début des années 90 : «Pour le soleil et parce que les filles sont à moitié à poil et puis j'en avais marre de l'Angleterre et de la pluie. Mais quand je retourne au pays, je vais voir ma vielle mère de 92 ans.» Il vit sur Sunset Boulevard dans un meublé de 45 m2 : «Pendant des années, on n'a pas gagné de fric car notre maison de disques nous a baisés sur les droits.» Le jogging du matin consiste à descendre au Rainbow Bar. Lemmy retrouve son tabouret, comme dans un tableau d'Edward Hopper. Le patron a maintenu, au risque de poursuites, le seul espace fumeur de la ville rien que pour lui.
Lemmy n'a pas fait d'études mais sait «monter à cheval». D'où les bottes de cavalier. Ado, pour se faire de l'argent, il vissait «des boulons dans une usine de machines à laver» au pays de Galles, puis est tombé sur «une guitare hawaïenne» qui traînait à la maison : «Un vrai piège à gonzesses, la guitare... Je ne vis que pour les nanas et les fans», explique-t-il en se marrant. Dans ses années héroïques, Lemmy s'empiffrait de toutes sortes de drogues et parlait beaucoup aux arbres : «J'ai un fils et je ne lui ai donné qu'un seul conseil : "Ne touche jamais à l'héroïne fiston. Jamais !"» En quarante-cinq ans de carrière, Lemmy Kilmister a élaboré le plus violent manifeste contre la sobriété. On peut appeler cela une oeuvre de combat. Il a même tourné une pub qui a fait pleurer de rire le Royaume-Uni et dans laquelle il vantait les mérites d'un contrat d'assurance-vie.
Lemmy a toujours choisi des musiciens qui avaient le permis. Il ne compte pas le passer : «Mon modèle, c'est Humphrey Bogart dans sa chaise roulante, dévoré par le cancer, qui continuait à donner des fêtes somptueuses.» Finalement, si la mort ne veut pas de Lemmy, c'est tout simplement qu'il est parfaitement immangeable et puis, de toute façon, dans l'éternité du rock'n'roll, on roule sans permis.
photo EDOUARD CAUPEIL
Lemmy Kilmister en 6 dates 24 décembre 1945 Naissance à Staffordshire, Angleterre. 1975 Création de Bastard, qui se transforme en Motörhead. 1977 Premier album : Motörhead. 1979 Sortie d'Overkill et de Bomber, deux classiques. 1988 Tournée américaine avec Alice Cooper. Album live No Sleep at All. 2006 Kiss of Death, 27e disque du groupe. Concert demain au Zénith de Paris.

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Lemmy Kilmister, 60 ans. Leader de l'insubmersible groupe de hard rock anglais Motörhead. Son hygiène de vie, à base d'alcool, de tabac et de sexe, défie la Faculté.
Bock'n'roll
Par Jean-Louis LE TOUZET
QUOTIDIEN : mercredi 6 décembre 2006
Le rock'n'roll a mis un tigre anglais du nom de Lemmy Kilmister dans son moteur. L'essence du tigre, c'est le Jack Daniel's en jerrycan. Le tigre en question, dont le gosier est culotté par deux paquets de Marlboro quotidiens, va sur ses 61 ans. Il porte depuis vingt ans les mêmes bottes noires, ne possède qu'une paire de jeans, et vagabonde depuis trente ans en bus. Une fois le concert terminé, le tigre à la tête de Hun, et qui porte la casquette des confédérés, s'égare dans la nuit avec des poules à forte poitrine. Ensuite, le tigre s'endort sur la descente de lit en peau d'ours. La presse anglaise l'adore et parle du leader de Motörhead comme de «l'homme aux 20 000 femmes». Ainsi va la vie du dernier authentique rockeur dont les conseils sont toujours excellents : «Personnellement, je ne mange jamais de légumes : c'est trop sain pour moi.» Ce qui plaît aux fans, c'est que Motörhead est le dernier groupe rebelle et qu'il a traversé les années sans jamais trahir ses fondamentaux : sex, drugs and rock'n'roll. Si Motörhead séduit surtout les adolescents, en général déjà bien toqués d'AC/DC, c'est qu'ils voient en Lemmy un type sincère, qui joue vite et fort et qui ne s'est jamais déshabitué de ses conduites scabreuses malgré les années.
Lemmy est un type très fin qui adore causer en vieil anglais en ponctuant ses phrases de gros mots. Son humour est proche de celui des Monty Python. Ces derniers avaient appelé, il y a une dizaine d'années, à «une vaste collecte nationale» afin que les membres du groupe changent enfin une bonne fois pour toutes de fringues : «Oh ! Seigneur, faites que les gars de Motörhead changent enfin de falzar !»
Lemmy, chanteur, bassiste et fondateur du trio, a toujours maintenu, depuis les débuts du groupe, la nécessité d'une interprétation artistique de premier plan sans laquelle le rock'n'roll ne saurait subsister. Exemple dans Angel City, extrait de l'album 1916 : «I'm gonna kick ass, I'm gonna spit broken glass.» Ce qui donne grosso modo : «Je vais botter des culs et cracher du verre brisé.»
Bien sûr, ce ne sont pas des vers élisabéthains, mais l'album 1916 évoquait également la mémoire des 20 000 soldats britanniques tués en une matinée dans la bataille de la Somme. Le grand écart lexical s'explique car Lemmy est un homme «passionné par les deux guerres mondiales» au point de collectionner les poignards du IIIe Reich : «Les gens peuvent penser ce qu'ils veulent de cette manie : j'en ai rien à foutre ! Mais disons que j'ai un peu arrêté ces derniers temps car on rencontre quand même de vrais mabouls dans les bourses d'échange !» Le bonhomme, qui porte la croix de Malte en sautoir, est incollable sur les Plantagenêt et les Tudor. Puis on passe d'Oliver Cromwell à Winston Churchill et on finit par Jimi Hendrix, dont il fut l'un des roadies . L'homme qui vit dans le fracas et la fumée évoque Richard III en se versant un verre : «Shakespeare en a fait un monstre sanguinaire, alors que pas du tout.» C'est renversant car Lemmy a écrit la majeure partie de ses chansons au dos d'un bock de bière.
L'homme est remarquablement conservé malgré une vie d'excès, un peu comme une vipère dans un bocal d'alcool. Evidemment, il fait «un peu de diabète» et colore donc le whisky avec un doigt de Coca Light. La faculté a vu en lui un cas unique de longévité : «Keith Richards [guitariste des Rolling Stones, ndlr] a eu les moyens de se faire changer le sang, mais moi j'ai pas son pognon», se plaint-il. Sa dernière analyse de sang remonte à une quinzaine d'années. Hospitalisé à Londres, les médecins sont alors réunis autour de ce cas d'école et décident d'un commun accord de ne pas le transfuser : «Voyez-vous, si on vous donne du sang pur vous allez mourir... Mais, de grâce, ne donnez pas votre sang ! Il est tellement toxique que vous tueriez quelqu'un !»
Lemmy n'a pas seulement démoli les lois de la nature mais aussi celles du bon goût en jouant une musique assourdissante où éclate la prodigieuse invention rythmique verbale. Exemple à l'appui : «Dead men tell no tales» («Les morts ne racontent pas d'histoires»). Mais en concert cela donne, avec 20 000 watts dans les oreilles : «Dead men smell toe nails» («Les morts puent comme des doigts de pied»). Le public de Motörhead est remarquablement fidèle et «loyal», insiste Lemmy, et complètement sourd. «Avant, le rock'n'roll représentait un idéal pour la jeunesse, explique Lemmy. Aujourd'hui, ce sont les sportifs qui l'incarnent. Pfff, les sportifs...», dit-il en levant les yeux au ciel.
Reste alors la religion ? «Un mensonge total !» s'emporte le leader de Motörhead. Faut dire que le père de Lemmy, pasteur anglican, «a laissé tomber maman» une fois qu'elle était enceinte, et, dès qu'il voit un symbole religieux, Lemmy est pris de convulsions : «Qui peut croire que Marie a été engrossée par l'opération du Saint-Esprit ! Hein ! Qui ?»
Alors la politique ? «Blair, Bush ou Chirac, ils te laissent tomber comme une merde une fois que tu leur as filé ta voix. Ce sont des salauds ! Regarde ce sénateur républicain [Mark Foley, ndlr] à l'origine d'une loi antipédophile et impliqué dans un scandale pédophile !»
Lemmy vit à Los Angeles depuis le début des années 90 : «Pour le soleil et parce que les filles sont à moitié à poil et puis j'en avais marre de l'Angleterre et de la pluie. Mais quand je retourne au pays, je vais voir ma vielle mère de 92 ans.» Il vit sur Sunset Boulevard dans un meublé de 45 m2 : «Pendant des années, on n'a pas gagné de fric car notre maison de disques nous a baisés sur les droits.» Le jogging du matin consiste à descendre au Rainbow Bar. Lemmy retrouve son tabouret, comme dans un tableau d'Edward Hopper. Le patron a maintenu, au risque de poursuites, le seul espace fumeur de la ville rien que pour lui.
Lemmy n'a pas fait d'études mais sait «monter à cheval». D'où les bottes de cavalier. Ado, pour se faire de l'argent, il vissait «des boulons dans une usine de machines à laver» au pays de Galles, puis est tombé sur «une guitare hawaïenne» qui traînait à la maison : «Un vrai piège à gonzesses, la guitare... Je ne vis que pour les nanas et les fans», explique-t-il en se marrant. Dans ses années héroïques, Lemmy s'empiffrait de toutes sortes de drogues et parlait beaucoup aux arbres : «J'ai un fils et je ne lui ai donné qu'un seul conseil : "Ne touche jamais à l'héroïne fiston. Jamais !"» En quarante-cinq ans de carrière, Lemmy Kilmister a élaboré le plus violent manifeste contre la sobriété. On peut appeler cela une oeuvre de combat. Il a même tourné une pub qui a fait pleurer de rire le Royaume-Uni et dans laquelle il vantait les mérites d'un contrat d'assurance-vie.
Lemmy a toujours choisi des musiciens qui avaient le permis. Il ne compte pas le passer : «Mon modèle, c'est Humphrey Bogart dans sa chaise roulante, dévoré par le cancer, qui continuait à donner des fêtes somptueuses.» Finalement, si la mort ne veut pas de Lemmy, c'est tout simplement qu'il est parfaitement immangeable et puis, de toute façon, dans l'éternité du rock'n'roll, on roule sans permis.
photo EDOUARD CAUPEIL
Lemmy Kilmister en 6 dates 24 décembre 1945 Naissance à Staffordshire, Angleterre. 1975 Création de Bastard, qui se transforme en Motörhead. 1977 Premier album : Motörhead. 1979 Sortie d'Overkill et de Bomber, deux classiques. 1988 Tournée américaine avec Alice Cooper. Album live No Sleep at All. 2006 Kiss of Death, 27e disque du groupe. Concert demain au Zénith de Paris.

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L'important, c'est le Rose
  Bercy affiche complet pour le retour de Guns n'Roses. Du groupe metal mythique de la fin des années 80, il ne reste pourtant que le chanteur possédé Axl Rose.

Par Laurence ROMANCE
mardi 20 juin 2006



Guns n'Roses en concert à Bercy, Paris XIIe, ce soir. Complet.

guns n'Roses n'a plus grand-chose à voir avec le groupe qui s'est produit pour la dernière fois à Paris en 1993. Déjà, la formation née à Los Angeles ne comptait plus alors que trois membres d'origine : le chanteur Axl Rose, le guitariste Slash et le bassiste Duff McKagan. Aujourd'hui, il n'en reste qu'un seul : Rose.

Comprendre comment Guns n'Roses, poids lourd du rock entre la fin des années 80 et le début des années 90 (jusqu'à l'avènement de Nirvana), en est arrivé là, et surtout pourquoi il lui a fallu quinze ans pour enregistrer un nouvel album (Chinese Democracy), même pas encore sorti, nécessite un petit retour en arrière, et des éclaircissements sur la personnalité complexe d'Axl Rose.

Extrémiste religieux. Né William Bruce Rose le 6 février 1962 à Lafayette, dans l'Indiana, où il grandit, Axl est persuadé, pour commencer, que son père biologique l'a violé lorsqu'il avait 2 ans. Quand sa mère Sharon Rose se remarie à la fin des années 60 avec L. Stephen Bailey, un extrémiste religieux à l'américaine, les choses empirent encore. Axl, forcé d'aller à l'église «jusqu'à huit fois par semaine», livrera plus tard à la presse, sur ce chapitre, des déclarations inouïes du style : «J'ai vu là des gens sans yeux qui lisaient.»

Autrement dit, Axl Rose a toujours été, sinon cintré, du moins très sérieusement perturbé.

En 1991, quatre ans après la sortie du premier album acclamé des Guns n'Roses, Appetite for Destruction, il commence à dérailler dur. Il a rencontré le top model Stephanie Seymour (qui apparaît dans la vidéo de November Rain) et s'est mis en tête qu'elle est la femme de sa vie. En quelques mois, cette dernière le larguera. Violences et procès s'ensuivent. Axl Rose ne sera plus jamais le même.

Il commence alors à dépenser des fortunes pour consulter moult voyants new age. Et décide de devenir seul maître à bord des Guns n'Roses, au départ une démocratie. Surtout, il disparaît. De toutes les rock stars majeures, Rose est la seule à être parvenue à s'éclipser si complètement, dans un monde truffé de tabloïds : l'unique photo prise de lui entre 1993 et 2001 l'a été par la police en 1998, lorsqu'il fut brièvement emprisonné pour avoir refusé une fouille au retour d'une visite chez l'un de ses voyants.

Dans l'ombre, il «reconstruit» Guns n'Roses (McKagan, Slash et le batteur Matt Sorum partent, frustrés), recrutant au fil des ans quantité de musiciens et producteurs (plus de huit !) en vue d'enregistrer un «nouvel album». Au moins vingt millions de dollars sont engloutis par le producteur Geffen, puis par Axl Rose lui-même, quand le label, lassé, lâche l'affaire... Quinze ans plus tard, une seule question se pose : pourquoi tout ce temps ? Essentiellement parce que Rose n'a pas été fichu, pendant des lustres, de pondre le moindre texte pour ses chansons.

Trente-deux titres. Aussi, sous la pression des financiers, a-t-il, ces cinq dernières années, emmené ses Guns sur la route pour quelques rares concerts «événementiels». A ce jour, Chinese Democracy n'a toujours pas de date de sortie officielle. Axl Rose a récemment déclaré que l'album serait disponible «avant la fin de l'année», mais il disait déjà cela en... 2000. Quoi qu'il en soit, l'homme reste égal à lui-même dans l'excessif : le CD, triple, comptera trente-deux titres. Certains, apparus sur le Net, contredisent ce que Rose affirmait dans les années 90 : en substance, les membres originaux des Guns étaient des ringards, lui allait refonder un groupe en phase avec l'esthétique arty pointue de Nine Inch Nails ou de Radiohead. En fait, les nouvelles chansons (Madagascar, Better, The Blues, IRS...) évoquent souvent le hard 70 façon Queen (Roy Thomas Baker, qui officia pour le groupe de Freddie Mercury, est l'un des producteurs du triptyque).

Même approche sur scène, où les Guns n'Roses, comme observés récemment lors du Festival britannique de Castle Donington (Libération du 14 juin), sont huit (dont trois guitaristes, multipliant les solos interminables), voire parfois neuf avec le guitariste originel Izzy Stradlin, présent en joker sur quelques vieilles scies : il est la «caution» d'Axl Rose, sa façon de montrer au Velvet Revolver de Slash, McKagan et Sorum que lui aussi peut s'honorer d'un membre d'origine.

En dernier ressort, le nouveau groupe convainc davantage avec les vieux hits inoxydables d'Appetite for Destruction, mais les nouveaux titres s'intègrent assez bien à l'ensemble. Surtout, le chanteur fou fané conserve son inégalable voix stridente, et n'a rien perdu de son charisme maléfique.

http://www.liberation.fr/page.php?Article=391537

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Mudhoney avec Arm et bagage

Par Matthieu RECARTE
mercredi 17 mai 2006

Elysée-Montmartre.
72, bd de Rochechouart, 75018. 19 heures. 26 €. Rens. : 01 55 07 06 00. Première partie: Sleepers.

c'était il y a dix-huit ans. Touch me I'm Sick, hymne slacker instantané, lançait le défouloir grunge. Chant traînard approximatif, guitares sursaturées, batterie proéminente : la mixture punk-garage sèche de cette clique d'ex-Melvins et d'ex-Green River fera le son de Seattle. Mais Mudhoney n'aura pas droit aux sunlights comme Nirvana, Pearl Jam (fondé par d'ex-Green River itou) ou Soundgarden.

Ses débuts sont pourtant prometteurs, fer de lance du label indépendant Sub Pop, qui accueille toute la bande, avant de subir l'exode vers les majors. Mudhoney n'échappe pas à la règle, qui cède aux sirènes après l'intraitable Every Good Boy Deserves Fudge, carton annoncé, dévoré par le Nevermind de Cobain et consorts. Paraissent une poignée de disques qui, la mode passée, ne vendent pas suffisamment (l'époque est à l'electro conquérante). Le groupe est viré en 1999 et retrouve Sub Pop, où deux CD sont sortis depuis. Le dernier en date, Under a Billion Suns, disponible depuis mars, saupoudre les guitares garage de cuivres, sans rien céder de la veine mordante du combo.

Bonne nouvelle, Mark Arm et sa bande demeurent un vrai phénomène sur scène. Loin d'un trip nostalgique, leur passage parisien, à la Boule noire en 2002, les a vus aussi ramassés et saignants qu'à leurs meilleurs jours. En toute logique, les plus prévoyants se muniront donc ce soir d'un tee-shirt de rechange.

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Country. Willie Nelson sort un CD dédié à la grande songwriter, morte il y a un mois à 88 ans.
  Cindy Walker, rossignol du Texas
 

Par Louis SKORECKI
lundi 08 mai 2006



Willie Nelson
CD : «You Don't Know Me:
The Songs of Cindy Walker»
(Lost Highway/Mercury)

il a fallu plus d'un mois pour que la nouvelle nous parvienne. Cindy Walker a quitté ce monde le 23 mars à Mexia, au Texas. Elle était née à Mart, à moins d'un kilomètre de là, à l'est de Waco. Elle n'a jamais quitté Mexia, sauf pour son travail, à Nashville ou Los Angeles. Elle écrivait des chansons. C'était un ange, une beauté blonde d'une étonnante modernité. Sur ses rares photos des années 40, elle ressemble à une jeune Dorothy Malone, l'héroïne sublime des mélos de Douglas Sirk. Elle a été un temps chanteuse dans quelques soundies (lire ci-dessous). Très vite, elle a cessé de chanter pour devenir la plus grande ciseleuse country, la Gershwin cow-boy, une légende entrée de son vivant au Country Music Hall of Fame. Seuls deux autres compositeurs sont entrés dans cette institution : le couple Boudleaux-Felice Bryant, célèbre pour ses compositions pour les Everly Brothers, et Harlan Howard. Une femme qui écrit des chansons (l'égale d'une Dorothy Fields), c'est rare. Si elle se double d'une chanteuse à la beauté fatale, c'est plus rare encore. Cindy Walker, la rose du Texas, a quitté ce monde sur la pointe des pieds, saluée par quelques nécros polies aux Etats-Unis, où elle était pourtant une légende vivante.

Muse. Cindy Walker est morte huit jours après la sortie de You Don't Know Me: The Songs of Cindy Walker, le CD de Willie Nelson, l'une des dernières stars de la musique country à l'ancienne. C'est l'hommage superbe d'un autre Texan, né à moins de cinquante kilomètres de chez elle, à sa muse. La manière dont Willie Nelson a eu l'idée de lui faire un tribute est intéressante. Cindy lui passe un coup de fil il y a un an pour lui soumettre l'une de ses dernières chansons (à plus de 85 ans, cette stakhanoviste country écrivait encore). Il dit qu'il va écouter la démo et réfléchir. Rappeler que Willie Nelson joue et chante du Cindy Walker depuis plus de cinquante ans. Quand il était jeune homme, dans l'orchestre de son beau-frère, Bud Fletcher, il jouait déjà ses compositions. Grand admirateur de Bob Wills, le roi du western swing qui a fait plus que n'importe qui pour rendre célèbre le nom de Cindy Walker, en interprétant très tôt des dizaines de ses chansons, Willie Nelson a chanté dès le début des années 40 les titres rendus légendaires par Bob Wills, Dusty Skies ou Cherokee Maiden. Willie Nelson le dit avec affection, et juste ce qu'il faut de nostalgie pour les années passées : «Je chantais Miss Molly et Bubbles in My Beer quand j'étais juste un teenager.»

Standards. Mais Willie Nelson a menti à Cindy. Il se moque de sa nouvelle chanson. Il ne l'a peut-être même pas écoutée. Ce sont les anciennes, ses titres les plus célèbres, qu'il tient à enregistrer avant sa mort. Il en a le projet depuis deux ou trois ans. Il y a un mois, sort donc cet album hommage, treize de ses chansons adorablement dédiées par Willie à Cindy. You Don't Know Me, qui donne son titre à l'album, est la ballade la plus connue de Cindy Walker, le crossover total, le seul de ses succès à avoir franchi tous les genres musicaux. Le disque cherche à l'évidence à retrouver la formule d'un des plus beaux albums de Willie Nelson, Stardust (1978), composé de standards d'Irving Berlin ou de Hoagy Carmichael. You Don't Know Me n'est pas Stardust, mais il retrouve par moments, grâce à la production impeccable de Fred Foster et à la présence du violoniste Johnny Gimble (l'un des anciens Texas Playboys de Bob Wills), le miracle d'équilibre country pop de Stardust, un disque délicieux qu'adorait Miles Davis.

Gospel. Cindy a écrit sa première chanson, Dusty Skies, à 12 ans, après avoir feuilleté les scrapbooks familiaux qui décrivaient le Dust Bowl, rendu célèbre par les chansons de Woody Guthrie. Elle avait de qui tenir. Son grand-père maternel, F.L. Eiland, composait des gospels (Hold to God's Unchanging Hand se chante encore dans les églises blanches). Presque toutes les chansons de Cindy ont une sentimentalité à fleur de peau. Elle évitait, Dieu sait comment (la recette est perdue depuis longtemps), les pièges lacrymaux. A part Bubbles in My Beer et You Don't Know Me, son titre le plus touchant, le plus moderne aussi, parmi ses 500 chansons enregistrées, reste Don't Be Afraid of Your Age.

Très proche de ses parents, Aubrey et Oree Walker, elle était revenue à Mexia avec sa mère après la mort d'Aubrey, en 1948. C'était toujours Oree qui l'accompagnait au piano sur ses nouvelles chansons ou ses démos. Quelques jours avant sa mort, elle continuait de se lever à 5 heures du matin pour écrire de nouvelles chansons sur sa vieille machine à écrire décorée de rose (une Royal), même si personne n'en voulait plus. Elle a rejoint ses meilleurs amis, qui étaient aussi ses meilleurs interprètes, Bob Wills, Eddy Arnold, Jim Reeves, au paradis des cow-boys. Elle savait qu'elle y avait sa place.

Cindy en CD et en images
  Les meilleures versions de ses chansons les plus célèbres et trois clips des années 40.

Par Louis SKORECKI
lundi 08 mai 2006



le disque de Willie Nelson, You Don't Know Me: The Songs of Cindy Walker (Lost Highway/Mercury), est cristallin, moderne, envoûtant. Préférer Close to You, A 20 Song Salute to The Music of Cindy Walker (Southland Records) par Leon Rausch, le dernier des chanteurs de Bob Wills. Il est plus difficile à trouver mais sa suavité, son crooning léger sont irrésistibles.

Oublier Presley, Ray Charles, Syl Johnson, Charlie Rich, pourtant interprètes géniaux de la plus célèbre chanson de Cindy, You Don't Know Me. Rechercher la version originale de 1955, plus difficile à trouver, enregistrée par Eddy Arnold, l'inventeur du style country-crooner, quelques mois avant sa mort. Il suggéra le titre à Cindy et le cosigna. Ce fut un petit succès, mais cette version reste inoubliable.

Sa première chanson, Lone Star Trail, Cindy Walker la vend à Bing Crosby. Le cow-boy d'Hollywood la grave en 1941. De tous ses succès, elle préférait China Doll par les Ames Brothers. On trouve facilement ces deux chansons.

Mais le plus important propagateur des compositions de Cindy reste Bob Wills (San Antonio Rose, coffret monumental, avec un film en DVD, édité par Bear Family). Sur Bear Family également, la pléiade de la country music (1) : Hank Snow (Singing Ranger), Dean Martin (Everybody Loves Somebody), Bobby Bare (The All-American Boy), Tex Ritter (Have I Stayed Away Too Long), Roy Orbison (Orbison), et surtout Jim Reeves, le grand ami de Cindy, le plus grand charmeur country de tous les temps (Welcome to My World).

Et la chanteuse ? A part When My Blue Moon Turns to Gold Again, son seul grand succès en 1944 (sur le CD Women of Country Music), les rares disques où Cindy Walker chante sont introuvables. Il y en a deux, Words and Music (Sony Special Products), et un CD produit par Fred Foster sur Monument Records. Cherchez, vous aurez peut-être plus de chance que moi. On peut aussi voir Cindy chanter (2), stetson vissé sur ses boucles blondes, au milieu de cow-boys d'opérette. Trois soundies, ces préclips irrésistibles des années 40-50. C'est pour pas un rond.

(1) Commander sur www.bear-family.de

(2) Sur www.batesline

 

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Folk. Le songwriter anime une émission sur une radio satellite américaine.
  Les bonnes ondes de DJ Dylan
 

Par Louis SKORECKI
jeudi 04 mai 2006

(1) Radio sur abonnement. www.xmradio.com

décidément, Dylan surprend. Après Chroniques, volume 1, livre autobiographique semé de confidences, de ragots, d'étonnants aveux musicaux (tout ce qu'il refusait d'admettre depuis toujours), il anime depuis hier une émission sur XM, la plus grosse radio satellite américaine (1).

Complice. Bob Dylan en DJ, il fallait le faire. Nous nous sommes procuré le tracklisting de sa première émission, une vingtaine de titres hétéroclites qui vont de Blow Wind Blow (Muddy Waters) à Let the Four Winds Blow (Fats Domino), en passant par The Wind Cries Mary (Hendrix) ou encore Summer Wind (Sinatra). Dylan parle de lui, de sa météo musicale perso, avec un humour et une distance qu'on ne lui connaissait pas : Blowin' in the Wind est la chanson qui l'a rendu célèbre, et You don't need a weatherman to know which way the wind blows («Pas besoin de météo pour savoir où va le vent») est une phrase culte aux Etats-Unis, où un groupe politique radical s'est appelé les Weathermen.

Pour prouver qu'il est resté fondamentaliste, Dylan choisit Keep on the Sunny Side, le morceau inaugural de la Carter Family, gravé dès leur première séance, en 1927. Rappeler que Johnny Cash, l'ami et complice de toujours de Dylan, est lié par son mariage (avec June Carter Cash) à cette famille fondatrice de la musique pionnière américaine. Il n'oublie pas non plus la musique noire, dont il n'avait presque jamais parlé avant. Sa sélection ? Le soul funk caresseur de Slim Harpo (Raining in my Heart), le doo wop sentimental des Prisonaires (Just Walking in the Rain), Stormy Weather, un autre doo wop néobaroque des Spaniels, ou encore le titre le plus électrique des Staples Singers, Uncloudy Day, qui donnerait des frissons au dernier des mécréants, avec ses échos de guitare à la Charley Patton (un vieux copain de Pops Staples dans les années 10). Se rappeler que Mavis Staples a été le grand amour de Dylan (c'étaient les années Saved, les années gospel), et que Dylan ne s'éprend que de ses choristes noires depuis vingt ans (on sait qu'il a un fils avec l'une d'elles).

Crooner. Le plus curieux, dans ce programme, est l'inclusion d'une version d'I Don't Care If the Sun Don't Shine, le vieux standard country enregistré par Dean Martin en 1950, un demi-siècle avant le Stetson de Dylan, et ses allures de cow-boy fripé. Quel rapport entre Dylan et Dean Martin, dira-t-on. Ils sont bien plus proches, généalogiquement parlant, qu'on n'imagine. Il y a d'abord cette belle photo où l'on voit Dylan, alangui dans un rocking-chair, lunettes noires et pose beat, regarder avec une curieuse intensité le jeune Dean Martin sur un écran télé noir et blanc. Il y a ensuite Presley. Pourquoi Presley ? Qu'est-ce qu'il vient faire ici ? Rappeler qu'Elvis est le modèle avoué du jeune Dylan. Avec son groupe rock des années collège, Elston Gunn/Dylan singeait Little Richard, faute de pouvoir imiter le King. Rappeler cette phrase de Dylan, frappée du sceau de l'authenticité : «Quand Elvis a enregistré Mama, You've Been on My Mind, j'étais en larmes. C'est la plus belle version d'une de mes chansons que j'aie jamais entendue.» Rappeler enfin, et la boucle sera bouclée, que l'influence principale du jeune Presley, outre deux ou trois groupes de gospel blancs, était... Dean Martin. Les premières chansons enregistrées d'Elvis, des ballades et des slow rocks, témoignent du désir criant de chanter comme son crooner favori.

Cow-boy. On résume. Dylan vient de Presley, qui vient de Dean Martin. Et Dylan lui-même, hyperculture musicale ou inconscient généreux, choisit un titre cow-boy obscur du crooner italo-américain pour dire d'où il vient. Chemises cow-boy et spanish boots of spanish leather comprises.

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Chanson. Ex-voix de Forguette Mi Note et de Dit Terzi, la jeune femme défend sur scène un premier CD solo.
  Claire Diterzi s'écoute en «Boucle»
 

Par Gilles RENAULT
samedi 29 avril 2006



Claire Diterzi
CD : «Boucle» (Naïve).
En concert samedi à 20 h 30 et dimanche à 16 h 30, avec Helena Noguera et Clarika, à la Cité de la musique, 211, avenue Jean-Jaurès, Paris XIXe.

musicienne au foyer, mère en studio, Claire Diterzi est les deux à la fois, un peu plus, même. Femme de son époque, les deux pieds sur terre, l'un à Tours, l'autre à Paris. En province, il y a les enfants à gérer, 5 et 13 ans, des liens familiaux forts ­ une maman et une soeur ­ le rythme de la Loire qui favorise l'inclination «casanière».

«Une fois débarrassée de mes filles, je file sur mon ordinateur, comme un gros magnéto qui permet de partir à la chasse, de chercher de la matière sonore. Je bosse ainsi jusqu'à environ 18 heures 30, là je suis tranquille. Ce sont mes horaires de bureau, en quelque sorte. Le soir venu, on se descend une bouteille de pinard, on rigole et on se couche.»

Atelier de confection. La même, à l'heure des croissants, dans une enclave du XXe arrondissement adossée à un terrain vague, entre locaux de la CNT, le syndicat anar, cours de tango et de boxe. Converti en loft lumineux et cosy, mais «insalubre», l'ancien atelier de confection où elle réside ne manque pas de caractère. Quiconque connaît son occupante ne saurait s'en étonner. «Quand je suis à Paris, précise-t-elle, la musique est encore plus présente. A fortiori avec un disque sur le marché, qu'il faut défendre, en jouant, ou en répondant à des questions plus ou moins intéressantes. Globalement, j'ai mis du temps à trouver ce rythme et à l'accepter. Plusieurs années durant, je me suis satisfaite d'une certaine inertie. Avant de comprendre qu'on doit se donner un coup de pied au cul pour saisir sa chance.»

Surtout quand le jeu en vaut la chandelle : Boucle, le vrai-faux premier album de Claire Diterzi insinue une extase pernicieuse, dont il n'est pas évident de se détacher. Onze chansons à la fois exigeantes et accessibles, qui n'en ont quasiment que pour la guitare électrique et les programmations. Quelque chose comme une profession de foi.

Bien que nourrissant un «complexe» par rapport aux textes («j'ai du mal avec les mots, je lis très peu et préfère jouer à Lara Croft»), le style, irréfutable, distingue illico la jeune femme des autres. Avec une prédilection pour les histoires d'amour, comptines vénéneuses égrenées dans l'infinitude de leurs états ­ jalousie, tendresse, possessivité, frustration, lascivité, transgression, désarroi, duperie. «Je regrette sans illusions/Tout le mal que je t'ai fait/Je regrette l'animal que j'ai été» (Je me souviens de la neige) ; «Elle te plaît sa queue vas-y/Elle te plaît sa queue vas-y fonce...» (Sur le pont d'Avignon) ; «Elle est du soir/Il est du matin/Et elle s'endort à peine/Qu'il a déjà manqué son train» (Elle est du soir)...

Déballage affectif. La portée universelle de ce grand déballage affectif n'a d'égal que la dimension intime de sa gestation. «Boucle symbolise l'envie de se retrouver, d'exprimer des aspects d'une personnalité que j'ai longtemps considérés comme bafoués. J'adore travailler seule, précise Claire Diterzi. Il y a dans cette démarche un côté égoïste, narcissique que j'assume. Cet album, que je traînais dans ma tête depuis dix ans, était pour moi une nécessité. Une façon d'avancer en liberté. Or, je n'arrive pas à fermer ma gueule, je suis sans doute un peu terroriste, sinon ça pourrirait en moi et je ne veux pas devenir un jour aigrie. Néanmoins, je crois qu'il faut du courage pour être heureuse et s'épanouir. C'est dur comme métier, on vous demande d'être à la fois sensible, forte et endurante. Il y a tellement de petits projets confortables que certains n'acceptent que pour l'argent. Mais à quel prix ?»

Fille d'ouvrière d'usine dans la banlieue prolo de Tours, Claire Diterzi a d'abord exprimé sa créativité dans le dessin ­ jusqu'à un bac F12, une rareté ­, et l'enseignement scolaire. Une poignée de disques traînaient dans l'appartement, Marley, Linda Ronstadt ou les Platters, mais la musique ne s'est imposée que plus tard.

En pleine vague alternative, sa bande part à l'abordage, avec deux filles devant ­ elle et Julie B. Bonnie, qui montera ensuite le groupe Cornu ­, trois garçons derrière. «Expérience richissime, fatigante», Forguette Mi Note bouffe les kilomètres par milliers dans toute l'Europe, sort deux disques autoproduits, finit en miettes ­ «la rupture a été très violente, aujourd'hui encore on ne se parle plus».

Nouveau départ, la première personne du singulier s'affirme. Le groupe suivant porte son nom, Dit Terzi. Un album l'atteste juste avant que son label, Boucherie, ne ferme l'étal. Une désillusion qui lui laisse néanmoins le temps de taper dans l'oreille de Philippe Decouflé. Pour son spectacle Iris, le chorégraphe va embringuer celle qui dit admirer Björk et priser les BO de films (la Porte du paradis, Paris, Texas).

La guitare et la voix de Claire Diterzi enveloppent à Chaillot les moindres mouvements des membres de la compagnie. «Il est possible que ma facture musicale dérange, je cherche un folk un peu neuf, extrapole la chanteuse. Ce n'est sans doute pas toujours évident d'entrer dans ce que j'écris ; mais cela explique peut-être aussi pourquoi d'autres disciplines artistiques s'intéressent à moi.»

Car Claire Diterzi, qui apparaît sanglée comme une amazone sur la pochette de son CD, possède plusieurs cordes à son manche. Son mari, le dramaturge Alexis Armengol, lui a écrit l'année dernière une pièce, Iku. La réalisatrice Anne Feinsilber lui a commandé la BO de Requiem for Billy the Kid, un docu western qui sera projeté dans moins d'un mois en sélection officielle au Festival de Cannes.

«Elasticité». Du théâtre, la musicienne retient en général «la discipline, la profondeur», et en particulier la «radicalité, la brutalité de Rodrigo Garcia» ; les danseurs la fascinent pour leur «sensualité et cette façon d'imposer le silence» ; le cinéma favorise selon elle «l'élasticité poétique, l'émotion sans les mots».

Claire Diterzi a dû attendre 34 ans pour signer son premier contrat d'artiste. Sous cet angle, d'aucuns seraient tentés d'envisager Boucle comme un aboutissement. On misera plus volontiers sur une intromission.

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Musique

Rock. Premier album électrique d'un groupe new-yorkais décalé qui cultive le mystère.
  Psychic Ills, esprits vagabonds
 

Par Bruno MASI
jeudi 27 avril 2006



Psychic Ills
CD : «Dins»
(Social Registry/Differ-Ant)

dins, des Américains Psychic Ills, ne défraiera pas la chronique, ne passera pas sur Europe 2 et n'énervera pas les nostalgiques écumant chaque semaine les bacs en quête d'un nouveau porte-drapeau rock. Ce premier album mis sur orbite par le label américain Social Registry ne ressemble à rien d'identifiable. Le son est poisseux, opaque. Il colle au cerveau. Les rares critiques à avoir tenté d'en décrire l'essence ont osé dire qu'il incarnait la musique de demain. Entre puits de pétrole cramés et horloge biologique déglinguée par les drogues.

Codéine. Apparus fin 2003 sur la scène new-yorkaise, les quatre musiciens n'ont pourtant pas la prétention de révolutionner quoi que ce soit. Tom Gluibizzi (guitare et percussions), Elizabeth Hart (basse et percus), Brian Tamborello (batterie) et Tres Warren (chant et guitare) semblent vivre sur une autre planète. Ils ont 20 ans et aucun des repères culturels qui hantent les esprits éclairés de leurs congénères. Une bande à part, plus préoccupée de skate que de la politique de Bush en Irak, habités par le peyotl autant que par le screwed, ce hip hop ralenti, censé reproduire les effets de la codéine, devenu l'apanage de quelques DJ texans.

Ce groupe d'amis ne connaît pas Interpol, ni Clap Your Hands Say Yeah, pourtant voisins, mais entretient d'étroites relations avec le philosophe et musicien Henry Flynt, proche du mouvement fluxus, un des théoriciens du drone, cette note électrifiée qui traîne en longueur, tourne, vibre et vrille les oreilles. Ainsi de «Untitled», la troisième plage de Dins, qui irait comme un gant à la partie de roulette russe entre Robert de Niro et Christopher Walken dans Voyage au bout de l'enfer : du drone habité par les voix spectrales et les moulins à prière tibétains. «Un ami m'a dit un jour : "Si tu vas en Afrique, ne regarde jamais un singe dans les yeux, il le prendrait pour un défi"», écrit Tres Warren à la fin d'un courriel laconique. Aussi étrange soit-elle, la référence à l'Afrique n'est pas dénuée d'intérêt. Comment qualifier autrement que de tribales les percussions enchevêtrées de «East» et «Witchcarft Breaker» ?

Mais Dins vibre d'une urbanité sans nuance. Une musique où l'électricité dominerait le monde, où le moindre déplacement se ferait sur une ligne à haute tension. Les Psychic Ills ont conservé les improvisations à rallonge et le goût des réalités troubles du psychédélisme des années 70, et puisent matière à dérives dans le krautrock, le post-rock et l'électronique : «On ne sait pas nous-mêmes quand commence notre musique, ni quand elle finit», lance Warren, avant d'avouer sa passion pour les films de Sublime Frequencies, label basé à Seattle qui arpente le monde pour compiler les pulsations folks et émissions de radios locales. Il cite Black Dice, Electroputas et Vizusa comme groupes préférés, Arthur Russell et Cabaret Voltaire comme influences majeures.

Dément. Sur leur vie, pas un mot. Sur Psychic Ills, non plus : «L'histoire du groupe est en train de s'écrire. Les drogues ? Sans commentaire.» Au mieux, se risque-t-il à conseiller la lecture de The Magic Christian de Terry Southern, où un milliardaire paie des inconnus afin qu'ils accomplissent les choses les plus folles. Pour savoir si le son de Psychic Ills est celui du futur, il faudra donc attendre. A l'écoute de «January Rain» où la voix étouffée de Warren évoque un chant funèbre dément, on se dit qu'à ces conditions, l'avenir a plutôt fière allure.

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Musique

  The Streets sur la voie intérieure
  Rencontre avec le rappeur britannique Mike Skinner, dont le nouvel album mêle la rue et l'intime.

Par Stéphanie BINET
jeudi 20 avril 2006



Envoyée spéciale à Londres

The Streets
CD : «The Hardest Way to Make
an Easy Living» (Warner).
Le 29 mai au Bataclan, 50, bd Voltaire, Paris XIe . Rens. : 01 43 14 35 35.

issu de la classe ouvrière de Birmingham, Mike Skinner, alias The Streets, découvert avec Original Pirate Material, en 2002, a toujours su faire le grand écart entre underground et surexposition médiatique. Dans son nouvel album, The Hardest Way to Make an Easy Living, ses mots plongent dans des histoires introspectives entre guerre des sexes, tribulations amoureuses et délires drogués. Il reçoit à Londres, dans son studio, ancien bureau d'assureur installé dans un cabanon de jardin où il a également monté son label, The Beats.

Le titre de l'album signifie «la manière la plus difficile de vivre facilement». Pourquoi ?

Pour expliquer que c'est souvent moi qui me mets la pression tout seul. Pas les autres. C'est plus difficile que pour mon premier album. Avec la crise de l'industrie du disque, il y a un espace très limité de création. C'est presque impossible de réussir dans la musique. En même temps, si tu as atteint ton but, la difficulté est de t'y maintenir avec le son excitant que tu as réussi à imposer, tout en continuant à dépasser tes limites.

Où trouvez-vous l'inspiration ?

J'essaie de rester proche de la rue. Plus tu vieillis, plus tu t'en éloignes. J'écoute beaucoup les artistes que j'ai signés : Professor Green, The Mitchell Brothers. Sway, aussi, que je voulais signer, mais il s'est débrouillé sans moi (lire page suivante).

Comment expliquez-vous votre succès ?

La chance d'avoir une voix qui résonnait chez les gens. Et aussi un côté commercial dans ce que je fais. J'ai eu beaucoup de veine parce que je sonnais très britannique. En même temps, je ne me compromettais pas.

Que s'est-il passé dans votre vie pour que vous écriviez War of Sexes ?

J'ai lu le livre de Neil Strauss, The Game. Et puis j'admire vraiment les femmes. Elles sont sophistiquées. Les mecs ne réfléchissent pas de manière aussi efficace, ils ont beaucoup à apprendre d'elles.

C'est la mort de votre père qui vous a inspiré Never Went to Church ?

Quand tu perds quelqu'un, tu as envie de croire qu'il va quelque part ; mais je n'ai pas voulu m'y mettre à la mort de mon père, parce que ç'aurait été hypocrite. Par contre, au Nouvel An, j'ai arrêté de boire et de me défoncer, ça nuisait trop à ma musique.

Vous êtes allé en cure de désintoxication, comme dans le clip de When You Wasn't Famous ?

Non, pas besoin. J'ai assez de détermination.

Vous avez écrit un morceau sur les Etats-Unis et l'Angleterre, Two Nations. Qu'est-ce qui les distingue, selon vous ?

Rien, sauf que nous avons inventé la langue anglaise... grâce au français, d'ailleurs. J'ai lu beaucoup de livres sur la linguistique. Les mots qu'on utilise pour les aliments et les métiers d'ailleurs sont souvent français, comme tailor ou carpenter.

Vous étudiez la langue pour écrire ?

Non, pas pour écrire. Je lis les livres qu'on m'offre à Noël, des trucs sur la poésie. Ça m'aide à comprendre pourquoi ce que je fais n'est pas de la poésie, même si c'est poétique. Le dernier que j'ai lu, c'est The Mother Tongue, de Bill Bryson, sur l'histoire de la langue anglaise. Shakespeare a créé 10 % des mots de ses pièces, je trouve ça cool. Je ne vais pas inventer autant de mots. Le jargon que j'utilise dans mes textes n'est pas le mien, mais celui de la rue. Sur mon prochain disque, je travaillerai plus le style.

Vous semblez plus heureux sur cet album que sur le précédent.

Oui, ça va mieux. Plus de confiance en moi. En même temps, je suis plus cynique : sur la pochette, je pose devant une Rolls ; je voulais être honnête, pas faire semblant de ne pas avoir d'argent. Mais j'ai toujours mes démons. L'argent est une décoration. Le bonheur, c'est d'être toujours occupé à essayer d'en gagner. Ça empêche les idées noires.

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Promenade sur la ligne d'«Horizon», septième album réussi de Dominique A.
  Histoires d'A
 

Par Gilles RENAULT
mardi 07 mars 2006



Dominique A  «L'Horizon» (Olympic Disk).  En tournée française à partir du 12 avril, à Paris (la Cigale) le 23 mai.

les années passant (une quinzaine déjà, fichtre, depuis la Fossette, acte de naissance bricolo et «infra-coup d'éclat» réformateur), il faut bien se rendre à l'évidence : à 37 ans, Dominique A fait partie du quarteron d'artistes parmi les plus déterminants de sa génération. A la fois exigeant et accessible, ténu et tendu, sobre et altier. Imprécateur d'un esprit rock national (forme : souvent; fond : toujours), où l'ambition ne se limiterait plus à l'affectation dans les poses, mais bien à un désir sincère d'explorer des voies personnelles à destination du plus grand nombre.

Du gandin gentiment provocateur des débuts (pull jacquard, boîte à rythmes et minisynthé dans un monde de brutes), originaire de Seine-et-Marne mais affilié après déménagement à la scène nantaise (suivront Cherbourg, Paris, Bruxelles), le garçon est devenu une référence. Avec des albums tels que la Mémoire neuve (1995), Remué (1999) ou Auguri (2001), il va confirmer à chaque fois un réel souci d'émancipation, jusqu'à Tout sera comme avant en 2004, ambitieux exercice de style clairement placé dans l'axe de l'astre Bashung.

Aujourd'hui même, sort le septième album de Dominique A ­ et le premier consécutif à sa séparation avec la multinationale EMI, avant rapatriement au sein de la petite structure Olympic. Enregistré et mixé en Belgique, avec ses interlocuteurs habituels (Jérôme Bensoussan, Daniel Paboeuf, Sacha Toorop, Olivier Mellano...), le lyrisme raisonné de «l'Horizon» vise loin. Ouvert sur une quiète image de banquise qui ne saurait oblitérer la flamme qui anime son auteur, riche en envolées mélancoliques, bien que souvent allusives, le disque comporte onze titres, gorgés de lexique maritime, dont une bonne moitié (l'Horizon, Dans un camion, Retour au quartier lointain, Par l'ouest...) figure ce que la scène française a de mieux à offrir. Visite guidée, au gré de mots-clés permettant d'ouvrir les multiples serrures d'un univers captivant.

Ecriture. «En général, si une chanson française me plaît, je ne commence à m'intéresser à ce qu'elle raconte qu'à la troisième ou quatrième écoute. Car ma démarche demeure "pop-rock", pas du tout littéraire, contrairement à l'idée que beaucoup s'en font. Ici, j'ai fonctionné selon deux approches antagoniques, d'une part avec des chansons comme Rouvrir ou Adieu, Alma, dont les mots simples, de l'ordre de la comptine, ne seraient qu'un prolongement musical de la note ; et, d'autre part, des titres tels que l'Horizon, Music-Hall, Rue des marais, qui reposent prioritairement sur le texte. Dès lors, j'envisage "l'Horizon" comme un point de jonction de mes précédents albums.

Groenland. «Une grande partie du disque est née en Belgique, à deux exceptions notables près. l'Horizon a été écrit au Groenland. C'est la première fois qu'un cadre m'inspire autant, en temps réel. J'étais sur un petit bateau, qui se proposait de chatouiller la calotte glacière et on s'est retrouvés coincés. "Nous n'irons pas plus loin", a dit un père de famille, à bord, qui racontait aussi à ses enfants un épisode de Tintin.<