Ultra Violet, illuminée par Warhol
LE MONDE 2 | 27.02.09 | 16h16
New York, envoyé spécial
e portier de l'immeuble donne de drôles de consignes. Prendre l'ascenseur jusqu'au dernier étage. Puis aller au fond du couloir à droite et emprunter l'escalier de secours qui mène jusqu'au toit. Ensuite, impossible de se tromper. Il y a une quarantaine d'années, Andy Warhol a emprunté le même chemin. Et il a débouché, lui aussi, sur l'immense terrasse surplombant New York. Après un temps d'arrêt, le souffle coupé par le scintillement des toits de Manhattan à perte de vue, il a contemplé l'Empire State Building, les arbres de Central Park, les bateaux sur l'Hudson et, au fond, le pont George-Washington qui permet de rejoindre les collines du New Jersey. Il s'est appuyé contre la rambarde pour découvrir en contrebas la rotonde en béton blanc conçue par Frank Lloyd Wright, qui abrite le musée Guggenheim. Warhol a pris une dizaine de polaroids du panorama. Et n'a eu qu'un mot : "C'est fabuleux, tout simplement fabuleux ! Il faudra qu'on vienne tourner." Quarante-deux ans plus tard, Ultra Violet habite toujours au milieu de la terrasse, dans un duplex immaculé de sept pièces posé au sommet d'un immeuble en retrait de la Cinquième Avenue. Dans les années 1960, elle fut, avec Brigid Berlin, Baby Jane, Edie Sedgwick, Viva, Ingrid Superstar, International Velvet, Billy Name, Ondine, Paul America, Nico, Candy Darling, Holly Woodlawn, Jackie Curtis, l'une des "superstars", moitié égéries, moitié starlettes de pacotille, qui permirent à Warhol de transformer sa Factory en un mini Hollywood rock, défoncé et déjanté.
EXTRAVAGANCE JOYEUSE
"Il a mis ma vie sens dessus dessous. Il était doté d'une dimension magique, omniprésente. Pour moi, il fut l'incarnation des années 1960, aussi difficile à définir que l'est cette période, porteuse de peurs, de vérités, de mauvais goût, d'éphémère et d'éternel. Sa vie fut un manifeste pop art. Et sa mort signifia l'enterrement définitif de la part sombre des sixties", explique aujourd'hui Ultra Violet. Derrière elle, accrochée au mur du salon, il y a une des célèbres grandes fleurs jaunes de Warhol. Tunique violette, cuissardes et pantalon noir, l'œil malicieux et l'accent distingué d'une femme du monde, elle n'a rien perdu de cette extravagance joyeuse qui séduisit des gens aussi différents que Salvador Dali, Norman Mailer, Milos Forman ou David Bowie. Andy Warhol, elle l'a rencontré grâce à Dali. C'était en 1963. A l'époque, elle ne s'appelait pas encore Ultra Violet mais Isabelle Collin-Dufresne. Pour échapper à sa famille de grands bourgeois grenoblois, qui, à l'adolescence, n'avait rien trouvé de mieux que de l'enfermer dans une maison de correction, la jeune Française fantasque s'était exilée à New York. Elle y était devenue la muse du peintre surréaliste qui aimait dessiner son corps et surtout le caresser avec un homard. "Nos relations sexuelles étaient daliesques, c'est-à-dire théâtrales, abracadabrantes mais jamais pénétrantes dans le sens clinique du terme", s'amuse-t-elle. Un après-midi où elle prend le thé au San Régis avec son compagnon fantasmagorique surgit un personnage albinos, un œil bleu, l'autre gris. "D'abord j'ai cru que c'était une femme. Il avait quelque chose de vulnérable, de très enfantin, de naïf. J'étais intriguée." Warhol lui propose de tourner le lendemain dans un de ses films. Rendez-vous à la Factory, au 231 de la 47e Rue Est de Manhattan. Elle est bien décidée à le déshabiller au sens figuré comme au sens propre. "J'étais un être très, très passionné. Ce sorcier à la perruque argentée, cette créature venue d'une autre galaxie, cet ultra-terrestre m'aimantait. Je l'ai embrassé en lui proposant de faire l'amour. Il s'est débattu. Son corps est devenu froid, froid, glacial. Sa nuque était le seul endroit un peu tiède. J'ai eu peur qu'il ne s'évanouisse et l'ai laissé s'échapper. Sa perruque s'était déplacée et j'ai vu un bouton-pression en haut de son front."
A défaut d'être amants, ils vont jouer dans le même show, celui où l'on est célèbre pendant quinze minutes, où les taxis sont jaunes, où tout le monde a la bouche de Marilyn Monroe, où un billet d'un dollar devient une œuvre d'art, où les grands magasins ont des allures de musée, un microcosme du chaos de l'Amérique… Pour intégrer la petite cour des miracles qui peuple l'atelier argenté de la Factory, Isabelle, comme les autres superstars, doit changer de nom. Elle devient Ultra Violet. Andy lui avait proposé Poly Ester ou Notre Dame. En lisant un article sur la lumière dans le Time, elle est tombée sur le terme ultraviolet, qui comporte les cinq voyelles de base, les fameuses "A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert" d'Arthur Rimbaud… Va pour Ultra Violet. Dans la foulée, elle teint ses cheveux, ses paupières, ses ongles et ses vêtements en violet. Une nouvelle femme émerge. Audacieuse. Extravertie. Mystérieuse. Provocante. Brûlant sa guêpière en public. Roulant en Lincoln. Habillée par de grands couturiers. Et prête à tout pour décrocher un début de célébrité. Dans son livre, Popisme (Flammarion), Warhol raconte : "Elle ressemblait beaucoup à Vivian Leigh. Ultra faisait tout ce qu'elle faisait pour la publicité. […] Toutes les superstars féminines se plaignaient qu'elle réussissait à avoir vent de toutes les interviews ou séances de photo qu'elles avaient prévues et y allait avant elles. La façon dont elle s'y prenait pour être au bon endroit au moment où les flashs crépitaient était aussi très étrange. Elle disait aux journalistes : “Je collectionne l'art et l'amour”. En vérité, ce qu'elle collectionnait, c'était les coupures de presse. Elle était très populaire parce qu'elle avait un nom débile, des cheveux violets, une langue incroyablement longue et un discours aussi simple que séduisant sur les significations de l'underground."
Illuminée mais pas folle Ultra Violet découvre les grandeurs et les misères de l'univers d'un publicitaire proche de l'art qui s'est mué en un artiste proche de la publicité. "Il fut le confesseur de tous les gosses égarés qui échouaient à la Factory avec leurs problèmes : drogue, sexe, argent, famille. Dans son confessionnal, le père Andy, visage incliné sous sa mitre de platine, prêtait l'oreille sans écouter, mais enregistrait tout", dit-elle. A cette époque, la transgression devient la loi et, comme les autres, elle le suit sur des chemins peu orthodoxes, à la recherche d'une hypothétique révélation dans les excès en tout genre. Illuminée mais pas folle, elle évite soigneusement les pièges de la drogue, participe à quelques orgies où Warhol se contente de regarder et tourne dans des films plus ou moins bricolés, comme Chelsea Girls, aujourd'hui symptomatiques du désordre des sixties. "Avec ses sérigraphies, ses modèles de chez l'épicier du coin, sa palette digne d'une boîte de crayons de couleur, son absence de perspective, sa volonté d'ôter tout mystère à l'art, Andy créait une esthétique nouvelle. Et moi, avec les autres, j'étais dans son atelier à l'observer secouer les valeurs traditionnelles des arts visuels. L'idée de participer à ce show m'enchantait", se souvient-elle. Dans ce monde décalé où l'art côtoie le rock, la mode, le cinéma et les partouzes, autant elle apprécie l'humour froid de Paul Morissey, autant la prétention hautaine de Lou Reed la laisse de marbre… Quant à Warhol, il sait utiliser les relations mondaines de cette jeune femme de la jet-set internationale, nièce de René Capitant, un des ministres du général de Gaulle. Ultra Violet connaît aussi bien les Kennedy que Grace Kelly ou Carlo Ponti, le plus gros producteur italien de cinéma.
LA FIN DE LA FÊTE
Il la suit dans les soirées les plus huppées où il approche ses futurs clients dont il peint ensuite le portrait pour 25 000 dollars, en leur livrant quelques oracles de son cru : "Je suis un miroir. Regardez-vous en moi", "Je suis le médium des médias", "La gloire, c'est de réussir à commercialiser son aura"… Pendant ce temps, elle rencontre Rudolf Noureev : "Il travaillait comme un homme, baisait comme une bête et valsait comme un ange." Et David Bowie : "Je l'ai accueilli nue dans une baignoire remplie de quarante litres de lait. Il a dû me trouver un peu extravagante." Ou Norman Mailer : "J'ai joué le rôle d'une Belle de jour dans son film, Maidstone [1969] où il se présentait à la présidence des Etats-Unis. Il n'était pas facile. Un jour, je lui caressais les cheveux. Cela ne lui a pas plu et il m'a décoché un coup de poing. Je l'ai planté là." La fête va s'achever au début des années 1970. Trop de morts, de suicides, d'overdoses, de meurtres, de violence… Lorsque Edie Sedgwick, la star des superstars, la top-model blonde qui inspira Blonde On Blonde à Dylan et Femme fatale au Velvet Underground se suicide, après des mois de déchéance tant mentale que physique, sans que Warhol n'esquisse le moindre geste, Ultra Violet craque. Nervous breakdown. Ce monde-là n'est plus pour elle. En plus, elle a rompu avec le peintre et photographe Edward Ruscha, l'homme de sa vie.
Pendant un an, elle reste allongée, hagarde et pantelante. "Je suis cliniquement morte vers 1973. J'ai été sauvée par la grâce. J'avais le choix entre me réformer ou périr… J'ai revu ma vie comme un film : les ménages que j'ai désunis, mes mensonges, mes vols, mes avortements, mes adultères, mes cruautés, mon insouciance, mes péchés. J'ai lu la Bible. Je me suis rendu compte avec horreur que j'avais failli aux Dix Commandements !" Ensuite, Isabelle Collin-Dufresne ne renonce pas pour autant à être Ultra Violet. Apaisée et ayant renoué avec sa famille, elle écrit des pièces de théâtre, un opéra, apparaît dans Taking Off (1971), le premier film américain de Milos Forman ("Nous eûmes une passion de trois minutes…"). Et surtout se lance elle aussi dans la peinture. A la recherche de la lumière et des anges. En hommage à Warhol, elle imagine une double chaise électrique inspirée d'une "conversation" aperçue dans le salon de Louise de Vilmorin. Ou affuble d'une tête de Mickey un dessin de Michel-Ange… Plusieurs galeries et même musées américains et européens exposent ses œuvres.
Aujourd'hui, Ultra Violet vit toujours à New York. Elle a 73 ans. Se nourrit de jus de carotte et de flocons d'avoine. Evoque en riant l'orgasme lunaire qu'elle eut avec un chanteur de rock, en plein Central Park, au moment précis où Armstrong mettait le pied sur la lune. Se méfie de Barack Obama ("Il est trop bon orateur"). Se rend chaque jour à son atelier de la 26e Rue. Dessine des sexes d'homme en forme de pistolet. Et s'interroge sur la manière d'obtenir une seizième minute de célébrité, puis une autre, et encore une autre…
Yann Plougastel
A voir
"Le grand monde d'Andy Warhol", aux Galeries nationales du Grand Palais, 3, avenue du Général-Eisenhower, Paris-8e. Tél. : 01-44-13-17-17. Du 18 mars au 13 juillet.
"Warhol TV", à la Maison rouge, Fondation Antoine de Galbert, 10, bd de la Bastille, Paris-12e. Tél. : 01-40-01-08-81. Jusqu'au 3 mai.
As anyone stop to think that they declined dinner because of the children. The POTUS will be leaving tomorrow to head back home. Maybe, just maybe he wanted to spend the evening as a family. Sounds reasonable to me....Family Values!!
Mary, Knoxville, TN, USA
Looks like the Drudge Report drew lots of right-wingers to this comment section. These are the same people who brought you 'Freedom fries" and now they want to criticise Obama for snubbing the French. What a bunch of hypocrites. Good thing they ave almost no power in American politics these days.
Dylan, Austin, Texas, US
It was wrong not to invite the Queen of England (who lived through the war), shame on you.
liam, bedford, England