Le 11 octobre 2008, c’était grand jour d’inauguration au Centquatre. «Vous avez droit à l’erreur, mais pas au conformisme»,
déclare le maire Bertrand Delanoë à Frédéric Fisbach et Robert
Cantarella, directeurs de ce nouvel établissement artistique de la
Ville de Paris. Ces anciennes pompes funèbres de la capitale, situées
au 104 rue d’Aubervilliers, dans le XIXe arrondissement,
explosent comme une cathédrale rutilante grâce à la réhabilitation très
soignée (trop ?) des architectes de l’atelier Novembre (coût : 100
000 euros). Dans l’euphorie, 60 000 visiteurs découvrent, sur 15 848 m2,
les premiers pas des artistes résidents de cette sorte de villa Médicis
plaquée sur un quartier déshérité ; dans la frustration, le soir, quand
le concert de Tricky se fait inaccessible pour des milliers de curieux,
refoulés par les forces de l’ordre qui écourtent la soirée d’ouverture.
Hier, le site a «fêté» son premier anniversaire (marqué par un
mouvement social impliquant une partie du personnel). Sans conformisme,
certes, mais le Centquatre reste nébuleux. Où sont les erreurs ?
C’est quoi le Centquatre ?
Dès leur nomination en 2005, les duettistes Cantarella et Fisbach,
hommes de théâtre, ne créent pas un musée, ni un lieu de diffusion de
spectacles, ils «mettent en scène» un laboratoire «qui fera éclore
le temps fragile de la création. Un lieu inédit, multi-arts, où se
conjuguent local et international, privé et public». Après
l’ouverture, les artistes résidents prennent leurs marques. Mais
comment vont-ils présenter le travail en train de se faire, ouvrir
leurs ateliers, car c’est dans leur cahier des charges. Le metteur en
scène Claude Régy, lors de son passage, est opposé aux répétitions en
public : «C’est du voyeurisme impensable.» Il lance un débat (1). Fleur Albert qui prépare avec le scénariste Laurent Roth le film Stalingrad Lovers, avait des réticences à montrer un travail «encore trop fragile qui mettait en jeu des vrais personnages du quartier». Mais le duo affirme à quel point travailler en contact avec d’autres artistes d’autres disciplines «rompt l’isolement, produit des croisements impossibles ailleurs.» Avec Tricky, Fleur Albert a pu improviser un documentaire imprévu.
Pendant ce temps, Lou Reed a fait une lecture, la mode y défile en
grandes pompes, la foire off de la Fiac, Slick, s’y déroule. Mais qui
est passé par un soir frisquet de décembre pour écouter une lecture
vers 19 heures dans cette nef industrielle, n’y a rencontré que
40 convaincus héroïques, s’est rabattu sur un camion pizza pour croquer
un petit morceau, a inévitablement été atteint par le syndrome de la
mélancolie propre à cette ancienne usine à deuil. Où sont les artistes,
le restaurant, le café, les boutiques, les «vrais gens» du quartier qui
devaient passer dans la nouvelle grand-rue de l’établissement culturel
phare de la Ville de Paris ? Oui, les treize résidents, hésitants, sont
plutôt ravis de leurs beaux ateliers, dotés d’une bourse de 1 500 euros
et logés. Et il y a toujours un ancien ouvrier des Pompes funèbres ému
qui émeut, une enseignante réjouie qui enseigne ! Et des gamines pour
dire : «On va beaucoup au Centquatre, pour s’amuser, voir le lapin
dans le jardin. Y sont en train de construire une boîte, une salle pour
être zen, à l’abri du monde, c’est vraiment bien.» Elles évoquent sans doute l’installation actuelle d’Ugo Rondinone, How does it feel ?
Que s’est-il passé au Centquatre?
Si on additionne le nombre d’événements, de créations réalisées, on
se trouve confronté à un foisonnant marabout de ficelles. Les
architectes Berger & Berger ont réfléchi à des objets parasites de
cette usine artistique trop fonctionnelle, mais sans parvenir à leur
«Love hotel», faute de fonds. Le dramaturge camerounais Kouam Tawa a
organisé des palabres autour de la question des sans-papiers. Le
Péruvien Juan Diego Vergara a archivé sous forme de collage interactif
son obsession pour le mouvement punk. L’atelier Balto de Berlin a
invité des paysagistes à inventer une table de jardinage foutraque dans
des caisses. La paysagiste Sophie Barbaux et le designer Sébastien
Wierinck ont installé toutes sortes de bancs pour tester ce passage
urbain…
A tous ces travaux de recherche ou préparatoires, 54 projets en tout, s’ajoutent une revue, CENTQUATREVUE, des manifestations hébergées comme Présence électronique ou le Festival d’automne, l’exposition de la villa Arpel du film Mon Oncle
de Tati, des rendez-vous citoyens, des rencontres pour les jeunes
publics… Un cocktail chic pour les mécènes qui soutiennent le lieu
grâce à un fonds, succède à une manif des mal logés. Ce n’est pas rien
tout cela ! «Mais rien ne se voit», regrette Cantarella. «C’est une ruche qui bourdonne en silence», convient Laurent Roth.
Comment ce laboratoire se greffe-t-il sur le quartier ?
Ouf, en mai 2009, la librairie le Merle moqueur est enfin ouverte,
les livres ne couraient pas les rues Curial, de Tanger ou
d’Aubervilliers, souvent rebaptisées rues du crack, entre 60 % de HLM
et un taux de chômage élevé. Depuis juin, la Maison des petits,
aménagée avec inventivité par la designer Matali Crasset, accueille les
enfants du quartier jusqu’à 6 ans et leurs parents, et ça prend bien, à
raison de 600 participants par semaine. «Ce n’est pas un lieu où l’on dispense le savoir, explique la directrice Nicole Roux, mais où on sensibilise à l’art, à la rencontre, aux jeux.» Le CINQ, côté Curial, est un espace de 400 m2 dédié aux pratiques artistiques amateurs, réservé aux habitants des XVIIIe et XIXe,
pour 2 euros de l’heure. La demande est énorme, l’offre, sans doute
bien étriquée par rapport à l’immensité du lieu. Et depuis septembre,
fini la pizza unique du camion, le café-restaurant est ouvert, c’est
chaleureusement conçu par le designer Sébastien Wierinck.
Pour le maire PS de l’arrondissement, Roger Madec, «le
Centquatre qui a attiré 500 000 personnes [chiffre invérifiable fourni
par les organisateurs, ndr], est un succès. 40 % des visiteurs sont du
XIXe. C’est un lieu de fierté pour les habitants de ce
quartier qui a été massacré. Mais il est encore en rodage, il faut lui
donner deux ou trois ans. Il doit rester un lieu de création pointue
mais plus ouvert à la population, avec des bals populaires par
exemple». Comme le «Ballo Liscio» italien, qui a prolongé la fête
du quartier Flandres le 27 septembre. Mais la greffe ne prend pas pour
tout le monde. Certains riverains trouvent le lieu froid, un peu
prison, voire déplorent que la situation dans le quartier a même empiré
- il y a encore trop d’«agressions, de casses, et toujours la came».
Que va t-il se passer ?
«Nous devons mener trois pôles de front, explique Fisbach : la
création pluridisciplinaire, la responsabilité sociale, l’innovation
économique avec le mécénat, c’est inédit pour nous-mêmes. C’est un lieu
difficile à faire comprendre, il faut s’y immerger.»«Il y a trop de messages brouillés, admet aussi Cantarella. On
demande au public de travailler, de réfléchir, et non de consommer un
spectacle. Les milieux artistiques n’ont pas l’habitude de se mélanger,
ici, rien n’est compartimenté.» Le lieu n’est-il pas trop clean ?
Comme il est souvent loué à des acteurs privés, il doit être nettoyé,
il ne garde pas assez la trace de ce qui y est ou a été fabriqué. Les
deux directeurs, s’ils sont reconduits en mars 2010, ont déjà enrichi
le projet. Depuis septembre, ils testent leur 19-20, des débats autour
d’artistes comme Khalid K, bruiteur-conteur, ou de philosophes tel
Deleuze, lu à voix haute. Dans le but d’inventer une sorte d’université
populaire. Ils organiseraient deux festivals de dix jours et une
exposition par an, le restaurant ouvrira en 2010, la pépinière
d’entreprises aussi, ainsi qu’une boutique d’Emmaüs Défi. Cet immense
vaisseau si incompris est à la recherche du Graal, la fameuse
hybridation entre recherche artistique internationale et accès à un
public plus large et local, à travers d’autres activités. Autre
contradiction, la ruche est très coûteuse (budget annuel de 11 millions
d’euros, 8 venant de la Ville de Paris, 3 en recettes propres), mais
elle manque de financements de fonctionnement.
La Nuit blanche du 3 octobre, le Centquatre fêtait sans frime son
anniversaire. Ce soir-là, il a trouvé le bon tempo, entre bal populaire
java-valse, lectures, installations. S’y croisaient quelques femmes du
quartier enfourlardées, de nouveaux Parisiens curieux, des habitués,
des Beurs qui ne dansaient pas le tango et préféraient l’atelier du
rappeur Zoxea. Et des artistes comme Michel Lasserre travaillant à
Berlin : «C’est le lieu qui manquait à Paris, où tout et trop
convenu ; ici, comme à Berlin ou d’autres villes, on montre un travail
qui met en jeu des processus artistiques.» Quatre fillettes black
d’une rue voisine regardaient bouche bée la vidéo de Fionna Banner. Et
si cette œuvre laissait des traces dans leurs têtes rieuses ?
(1) «L’Anti-musée», Robert Cantarella, Frédéric Fisbach, Ed. Nouveaux Débats publics, 18 euros.