'homme
qui est à l'origine de tout cela se balade dans les couloirs du congrès
en bermuda. Il a un sourire satisfait. En 2004, Markos Moulitsas était
un parfait inconnu. Aujourd'hui, on lui prête l'influence d'un "faiseur
de roi" au Parti démocrate. Son blog, Daily Kos, a en moyenne 500 000
lecteurs, soit plus que tous les magazines d'opinion réunis. Il vient
de publier un livre (
Crashing the Gate) où il piétine l'establishment. Cela n'empêche pas la classe politico-médiatique de se presser à sa conférence.
L'événement s'est tenu, du jeudi 8 juin au
samedi 10 juin, à Las Vegas, parce que les hôtels font des tarifs
intéressants, souligne Gina Cooper, qui était prof dans le Tennessee il
y a encore un an. Elle a été saisie par la passion du blog et s'est
imposée comme organisatrice. Entre les machines à sous et les
soubrettes en tenue légère, les blogueurs préparent le renversement des
républicains.
La conférence propose des ateliers ("Derrière les
lignes ennemies : comment répondre aux médias de droite"), des
réceptions offertes par les présidentiables démocrates (Bill
Richardson, Tom Vilsack, Wesley Clark) et l'office dominical du
blogueur "Pastor Dan". Une véritable convention de parti politique.
Markos Moulitsas a 34 ans, et, quand il a ouvert un blog pour exprimer
sa rage anti-Bush, il lui a donné le surnom que lui avaient donné ses
camarades à l'armée : Kos. Né à Chicago d'une famille de Grecs du
Salvador, il estime que s'engager dans l'armée a été "la meilleure décision" de sa vie : "Je n'avais pas confiance en moi. J'en suis sorti persuadé que j'étais capable de conquérir le monde."
Teigneux,
grand pourfendeur de républicains et de démocrates mous, Markos a été
l'un des premiers à vivre de son blog, grâce à la publicité. En 2005,
il a déclaré des revenus de 80 000 dollars. Daily Kos a donné naissance
à un jargon et à une génération, les "kossacks". Leur démocratie est
assez brutale : pour ou contre. Les auteurs - ils sont des dizaines -
écrivent sur le sujet de leur choix. Les lecteurs notent de 0 à 4. Les
meilleurs articles vont en première page.
Il y a parfois des
"guerres", comme celle qui a opposé des féministes à Markos à propos
d'une publicité de mauvais goût (elles sont parties). Et des coups de
théâtre comme celui qui vient de démasquer, derrière le blogueur
"Armando", un avocat d'affaires qui avait défendu l'entreprise honnie
par la gauche : la chaîne d'hypermarchés Wal-Mart.
Les blogueurs démocrates ont l'impression que leur heure est arrivée. "Grâce
à la technologie, tout le monde peut être un leader. Tout le monde a
une voix. On ne peut plus nous marginaliser. 2006 : nous sommes arrivés
!", a lancé Markos à la tribune. A cinq mois des élections
législatives de novembre, à mi-mandat, l'appareil les courtise. Il les
écoute. Howard Dean, le chef du parti, a créé une cellule Internet de
huit personnes pour suivre les réactions des blogs. Les sénateurs Harry
Reid et Barbara Boxer sont venus témoigner de la "reconnaissance de l'establishment". "Ceux qui ne prendraient pas la mesure de ce que vous faites commettraient une erreur", dit Bill Richardson, le gouverneur du Nouveau Mexique.
"C'est une communauté qui représente une démocratisation de l'espace public", ajoute le présidentiable centriste Mark Warner après avoir ébloui le congrès par une réception au 109e
étage du casino Stratosphère. Les "vieux médias" leur reconnaissent un
certain pouvoir, même si personne ne sait encore très bien lequel.
Dimanche 11 juin, Markos a accédé au saint des saints, Meet the Press, la grande émission politique du dimanche matin, sur NBC. Il avait enfilé une veste sombre et il a été mesuré : "Pouvons nous faire gagner l'élection
? Probablement pas. Mais nous pouvons faire du bruit, récolter de
l'argent et jouer le même rôle que les médias conservateurs tels que
Fox News ont eu pour les républicains."
Les "kossacks" ont
levé 700 000 dollars pour l'élection 2004 (Moveon.org est capable de
recueillir la même somme en une journée). Mais les blogueurs ne "veulent pas être seulement une machine à sous, dit le romancier Mark Sumner, alias "Devilstower". On est aussi là pour faire avancer des idées."
Et Markos, lui, est là pour tirer le parti vers la gauche. Il estime
que la troisième voie de Bill Clinton a fait son temps ou, pire,
qu'elle est responsable de l'affaiblissement actuel des positions. "L'élite politique nous a trahis, dit-il. Les
républicains parce qu'ils n'arrivent pas à gouverner. Les démocrates
parce qu'ils n'arrivent pas à se faire élire. Maintenant c'est notre
tour."
Le congrès est une manière de tourner la page du
centrisme. Même l'un des stratèges de la troisième voie, Simon
Rosenberg, le reconnaît : "Aussi puissante qu'elle ait pu être dans les années 1990, c'est maintenant une manière dépassée de voir le monde." Hillary
Clinton est la grande absente. Classée en tête des sondages, elle a
prétexté une question de calendrier mais Markos a déjà fait passer le
message, par Washington Post interposé, que sa candidature était "tout sauf inévitable".
Dans les rangs, on ne lui trouve pas beaucoup de partisans. "Ma mère était une grande amie de Betty Friedan (auteur féministe), explique la New-Yorkaise Eve Gittelson.
Cela me fait mal de penser que je ne soutiendrais pas une femme. Mais
les médias vont la détruire, on va reparler de son mariage. Je ne veux
plus repasser par là.""Elle fera une très bonne ministre" , tranche George Karayannis.
L'autre
bête noire des "Kossaks" est le sénateur Joe Lieberman, l'ancien
colistier d'Al Gore, un "faucon démocrate". Les amis de Markos ont juré
sa perte et ils ont suscité une candidature "anti-guerre" contre lui
dans le Connecticut.
La primaire s'annonce hautement symbolique. "Ce qui se joue, c'est la conquête du parti. Si Lieberman perd, c'est une tout autre partie qui s'engage",
dit un blogueur de AmericaBlog. Mais pour l'instant, les blogueurs sont
tout à leur plaisir de se découvrir. C'est un "coming out" généralisé.
Ils se répondent par commentaires interposés depuis des mois, et ils ne
s'étaient jamais vus. "Tout le monde croyait que j'étais un vieux banquier",
s'amuse Kathleen Tyson-Quah, une jeune femme qui écrit depuis Londres
sur les questions stratégiques sous le pseudonyme de "LondonYank".
Parmi
le millier de blogueurs présents, rares sont les moins de 25 ans. Selon
une enquête de lectorat, l'audience moyenne de Daily Kos a 45 ans. Les
télévisions ont repéré la doyenne et elles font la queue pour
l'interviewer sous une affiche dénudée de Sin City. A-t-elle joué ?
Gagné ? Pas le moins du monde.
Ellie Pirelli, 78 ans, est là pour
bloguer. Elle a commencé lorsqu'elle a déménagé de Californie pour
aller s'installer au coeur de l'Utah républicain. "C'est comme un autre pays, dit-elle. Une totale théocratie." Les blogs l'ont "sauvée de la déprime".
A
Las Vegas, quelqu'un lui a montré comment écrire. Elle a publié son
premier article. Pseudonyme : "Momster". Elle compte écrire sur "la condition humaine et la politique". Son premier texte est déjà dans les préférés des lecteurs. "Je vais devenir une célébrité", annonce-t-elle.